France

L’étude de l’islam de l’institut Montaigne est fracassante

Eric Le Boucher, mis à jour le 20.09.2016 à 13 h 33

Ne va-t-on rien en tirer?

Une femme devant la mosquée en construction de Grigny, le 3 août 2016. 
JOEL SAGET / AFP

Une femme devant la mosquée en construction de Grigny, le 3 août 2016. JOEL SAGET / AFP

L’étude de l’islam en France conduite par l’Institut Montaigne n’aura-t-elle aucune suite? Les réactions ont été convenues, business as usual, les rassurés sont rassurés et les alarmés alarmés. Point final. Fermer ce rapport, classez-le dans un tiroir.

Cette étude inédite mérite beaucoup mieux. Ses résultats sont fracassants. Elle perce pour la première fois le brouillard. Comme les statistiques «ethniques» sont interdites en France, nous ne disposions d’aucune cartographie des musulmans. La science est évacuée, la connaissance nulle, on s’en remet à l’intuition et à l’idéologie. Ici, comme très souvent dans ces sujets polémiques, les carottes de la pensée sont précuites. Les optimistes pensent que l’intégration des musulmans est lente, certains admettent qu’elle est difficile, mais elle est en cours, soyez patients et tolérants. Les pessimistes pensent que c’est impossible, que le modèle français qui a intégré Bretons, Italiens et juifs, bute sur l’islam, une religion particulière. Soyez impatients et «identitaires».

Cette étude devrait au minimum conduire au lancement d’autres enquêtes du même type pour l’infirmer, la conforter, la préciser. Elle devrait aussi conduire à une révision considérable des politiques publiques.

Outil de rébellion

Son résultat fracassant est que l’islam est utilisé pour une large fraction de la population musulmane jeune, 28% ou 12% selon ce qu’on compte, «comme l’outil de rébellion contre la société française et l’occident en général», conclut l’auteur Hakim El Karoui.

Je souligne que 28% ou 12% ce n’est pas du tout pareil, il faudrait savoir! Mais dans les deux cas, c’est très grave pour les responsables de l’islam de voir leur religion utilisée comme un outil de révolte. C’est très grave pour les dirigeants politiques de voir que cette rébellion ne régresse pas, tout à l’inverse. Elle s’étend pour beaucoup de raisons fondamentales, économiques et géopolitiques (les conflits du Moyen-Orient), qui dépassent la France de loin.

Dire cela, est admettre la petitesse de la dispute des partis politiques français sur le nombre de flics, ou l’enfermement des fichés S. Est démontré que la seule réponse sécuritaire ne suffira pas et qu’elle est même peut être contre-productive puisque la répression provoque la radicalisation. L’interdiction du voile à l’école qui date d’il y a douze ans le montre. Aujourd’hui, explique l’étude, «environ 60% des 1029 enquêtés considèrent que les jeunes filles devraient pouvoir porter le voile au collège et au lycée». On a lu: 60%. Et il y a pire pour les tolérants: «Contrairement à l’opinion dominante qui voudrait que les hommes soient plus conservateurs que les femmes, le port du voile est rejeté par 26% des hommes mais seulement par 18% des femmes (…) Ces résultats témoignent d'une adhésion idéologique d'une part importante de la population féminine musulmane au port du voile, allant jusqu'à l'acceptation du voile intégral (pour 28 % des femmes)». Le voile est un outil de révolte ou, plus pacifiquement, l’affichage d’une «fierté islamiste». Dans ce cadre, on comprend pourquoi l’interdire renforce la volonté de le porter.

On va se rassurer. L’islam en France c’est, dit l’institut Montaigne «une majorité silencieuse, très souvent pratiquante mais sans conflit majeur avec les normes de la société française, d’une part; une minorité, attirée par le fondamentalisme, qui utilise l’islam pour dire sa révolte, d’autre part». La majorité des musulmans s’intègrent et respectent les valeurs de la République. Les jeunes des banlieues se révoltent? Mais ne le sait-on pas depuis le film La Haine de Kassovitz en 1995? Rien de neuf. Sauf que les comportements de radicalisation de ces jeunes musulmans démontrent que «ça ne va pas mieux» avec le temps. Les raisons extérieures, les pays arabes broyés par le jeu des grandes puissances occidentales, le conflit israélo-palestinien, comme les motifs intérieurs, les échecs scolaires, la faible qualification, les discriminations à l’embauche notamment, le chômage massif: tout agit dans le sens d’une aggravation.

Nous allons vers de plus en plus de difficultés d’intégration pas vers de moins en moins

L’étude ne dit que cela, mais c’est cela qui est fracassant. Nous allons vers de plus en plus de difficultés d’intégration pas vers de moins en moins. «On peut le déplorer, s’en féliciter, vouloir le combattre ou le respecter, ce fait social est bien réel. Il faut le traiter, dans le contexte qui est le nôtre -celui d’une violence terroriste et sans limite perpétrée au nom de l’islam, qui rend angoissant pour une majorité de Français le mouvement d’affirmation identitaro-religieux voire théologico- politique qui est à l’œuvre».

Que faire? D’abord prendre connaissance de ces comportements et de leurs explications. Il n’est que temps de rompre l’interdiction des statistiques ethniques. Ensuite, l’institut Montaigne fait des propositions pour que l’Etat aide les musulmans à se saisir enfin eux-mêmes de la lutte contre le fondamentalisme. Lever les ambiguïtés, assurer le financement, mettre fin à la tutelle des Etats étrangers, etc. Le gouvernement français a fait beaucoup de tentatives d’organisation de l’islam de France, aucune n’a réussi. Jean-Pierre Chevènement en est désormais la nouvelle cheville ouvrière. C’est, plus que la répression, le travail clé. Il en est un autre, autour des volets formation, travail, politique de la ville. L’échec est là plus que patent. Toutes les autorités, l’Ecole, le Medef, les ministères du travail, ont en vérité baissé les bras. L’institut Montaigne sonne l’urgence d’un réveil. Et on attend les propositions des candidats à la présidentielle.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (528 articles)
Journaliste
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