Culture

Les aventures de JLG, personnage de fiction

Temps de lecture : 6 min

Un des meilleurs titres de la rentrée littéraire, «Sauve qui peut (la révolution)» de Thierry Froger, fait de Jean-Luc Godard une figure romanesque pour mieux atteindre une forme de vérité.

Godard et Danton: le montage, un beau souci aussi pour le littérature (Photo MIGUEL MEDINA/AFP et peinture de Constance-Marie Charpentier).
Godard et Danton: le montage, un beau souci aussi pour le littérature (Photo MIGUEL MEDINA/AFP et peinture de Constance-Marie Charpentier).

Les cas se multiplient de fictions (livres, films, téléfilms) dont les personnages principaux sont des hommes et des femmes réels, vivants et connus. Ainsi, récemment, du film First Date racontant, selon les canons de la romance hollywoodienne, la rencontre de Michelle et Barack Obama.

Dans ce contexte, symptôme des contaminations réciproques de ce qu’il fut jadis convenu d’appeler «réalité» et «fiction», l’apparition répétée de Jean-Luc Godard prend un sens particulier.

Cet été, Michel Hazanavicius a tourné l’adaptation pour le grand écran du livre d’Anne Wiazemsky Une année studieuse, qui conte les amours de l’auteure et de Jean-Luc Godard en 1966-67. Le réalisateur et l’actrice de La Chinoise y sont interprétés par Louis Garrel et Stacy Martin. On verra, le moment venu.

Mais le devenir personnage de Jean-Luc Godard, fictionné de son vivant, connaît un tour plus marqué avec cette rentrée littéraire, où il se retrouve parmi les principaux protagonistes de deux romans.

L’un, Une fille et un flingue d’Olivier Pourriol (Stock), est un jeu rusé, parfois amusant, avec les codes et usages du cinéma français. Sous prétexte d’un hold-up farfelu, le cinéaste d’À bout de souffle et d’Adieu au langage y est utilisé (comme Deneuve, Depardieu et quelques autres) pour décrire sur un mode ludique certains mécanismes de production, certains discours dominants et certains aspects des mœurs de ce milieu.

L’autre livre, Sauve qui peut (la révolution) de Thierry Froger (Actes Sud) est d’une autre trempe. Remarquablement écrit, ce premier roman connaît fort bien ses deux héros, le tribun de la Révolution française Georges Danton et le réalisateur franco-suisse Jean-Luc Godard. Circulant librement entre les époques, il est situé pour l’essentiel dans les années 1794-1800 et les années 1988-1991. Son auteur invente beaucoup, pour approcher au mieux de multiples éclats de vérité.

N’ayant pas été décapité le 16 germinal de l’an II, Danton y connaît de multiples tribulations dans une île de la Loire, celle-là même où loge, deux cents ans plus tard, un historien auquel Godard rend visite après que Jack Lang lui ait commandé un film pour le bicentenaire de la Révolution.

Amours multiples (surtout entre messieurs d’âge mûr et très jeunes filles), délices d’imaginations qui se nourrissent au fantastique comme à de minutieuses recherches archivistiques, grandes orgues de l’Histoire, celle qui se fait, celle qu’on commémore. Et partout le ruissellement du vivant, qui magnifie la légende et qui la ruine.

Multiples régimes d'écriture

Faire du roman avec des personnages historiques, le procédé n’est pas en lui-même nouveau, et si, au détour de quelques pages, est mentionné, dans le sillage d’une belle et douloureuse évocation du Général Dumas, la figure de son fils Alexandre, cela vaut rappel des droits du romancier sur l’histoire, bien avant qu’ait été inventé le mot peu engageant d’«exofiction», supposé faire pendant à la guère plus exaltante «autofiction».

Mais l’important se joue ailleurs que dans le repérage du procédé, dont on peut attendre le meilleur comme le pire. L’important demeure, chez Froger, le beau et puissant labeur de l’écriture. En l’occurrence, de multiples régimes d’écriture, alternant la chronique et l’épopée, sans oublier l’échange épistolaire ou les multiples moutures d’un scénario très plausiblement godardien, pour un film qui n’existera pas.

Que s’agit-il alors de sauver? En 1980, Jean-Luc Godard réalisait Sauve qui peut (la vie), et à ce moment le titre était à entendre littéralement. Il s’agissait bien de sauver sa vie, c’est à dire de survivre à l’échec de la révolution de Mai 68 (ou, si on préfère, à l’échec de Mai 68 comme révolution).

Le sauvetage valait pour le cinéaste, retournant vers un format plus classique de long métrage avec des vedettes (Jacques Dutronc, Nathalie Baye, Isabelle Huppert) en essayant de ne pas trahir ce pour quoi il s’était battu depuis douze ans en s’éloignant le plus possible de ce format, et qui s’était transformé en piège fatal. Et le sauvetage valait pour un gros fragment d’une génération, en France et dans beaucoup d’autres parties du monde.

Et neuf ans plus tard, au moment même où il ne réalise pas la commande du Comité du Bicentenaire, il filmait une autre affaire de vie sauvée, ou pas, Nouvelle Vague.


Nouvelle Vague de Jean-Luc Godard (1990)

A présent, et avec ce livre, contrairement à ce qu’indique son titre, ce n’est pas la révolution qu’il s’agit de sauver, mais les humains, quand l’histoire avance comme elle avance, pas forcément vers le haut. Les «sauver» des mythologies qui pétrifient comme du cynisme de l’à-quoi-bon, grâce à l’attention aux faits, aux lieux, aux gestes, aux émotions, et grâce aux pouvoirs de la fiction.

Ce qu’il s’agit de sauver, par la littérature, c’est à la fois le réel et la fiction. Le réel plus riche, chatoyant, contradictoire, dynamique que tous les récits scientifiques qui prétendent en rendre compte. La fiction plus libre, et plus juste grâce à cette liberté, que les réquisits de la norme.

Les sauver en les faisant jouer ensemble: voilà le travail de littérature qu’effectue ce roman immensément ambitieux, et à la hauteur de son ambition.

Il est dès lors légitime que, pour une grande part, cette affaire tourne autour de quelqu’un qui aura consacré son énergie, son intelligence et sa sensibilité à mettre au travail l’imaginaire et la réalité. Quelqu’un nommé Godard, infatigable explorateur des processus qui «font sens», qui «font image», et de leurs effets souvent involontaires ou paradoxaux.

Les œuvres plutôt que les hommes

Que cet être-là, être devenu personnage public, continue en quelque sorte de faire son travail en tant que personnage de fiction, est cohérent et respectueux. C’est aussi une manière inédite et féconde de retrouver dans des pages imprimées quelqu’un qui, hormis ses propres textes, n’aura ni aimé ni beaucoup bénéficié d’être l’objet d’innombrables attentions de rédacteurs.

Dans toute l’histoire du cinéma, Godard est de loin le réalisateur auquel a été consacré la plus grande quantité de livres, surtout des essais, et ce dans le monde entier. Il ne s’en est jamais soucié, encore moins réjoui. Et on sait combien il fut mécontent de la parution successive, au début des années 2000, de trois biographies à lui consacrées –une en français, d’Antoine de Baecque, deux en anglais, de Colin McCabe et Richard Brody, ouvrages auxquels le chercheur Michael Temple a consacré un commentaire auquel il n’y a guère à ajouter. Elles ont inspiré à l’intéressé quelques malédictions bien senties, au nom de son exigence de la primauté des œuvres sur les hommes et de la défiance d’une personnalisation, voire d’une «peopolisation», dont lui-même aura été la victime –devenu progressivement figure très célèbre et réalisateur de films que presque plus personne ne va voir.

Godard a été vaincu. Sa longue bataille menée devant les caméras et les micros des médias pour faire percevoir une autre vision du monde que celle qui chaque jour domine un peu plus lui a valu un succès d’amuseur brillant, de jongleur de mots, de bateleur de concepts et de provocations, sans qu’il gagne aucune des innombrables batailles livrées.

Jusqu’à ce que, après JLG/JLG (un autoportrait, surtout pas une autobiographie), il en vienne à disparaître presque complètement, héritant au passage du sobriquet d’«ermite de Rolle», aussi bête que les innombrables autres qualificatifs dont on l’a affublé. Quasiment effacé du monde dit réel, il est légitime, et réjouissant, qu’il ressurgisse dans la fiction.

JLG, prince de Soigne ta droite (1987).

S’il s’est lui-même mis en scène dans ses films, dans les rôles d’Oncle Jeannot, du Professor Pluggy ou de l'idiot et du prince (dans Prénom Carmen, King Lear, Soigne ta droite), s’il a joué un personnage inspiré de sa vie dans Nous sommes tous encore ici d’Anne-Marie Miéville, et si d’autre œuvres l’ont déjà mobilisé, y compris en inventant sa mort (le roman Dark Windows or The Death of Godard de Neil Coombs, le film Le Prestige de la mort de Luc Moullet), l’opération menée par Thierry Froger est d’une autre nature. Tout simplement parce que l’extraordinaire diversité des ressorts que met en mouvement la fictionnisation de cet homme-là serait impossible avec qui que ce soit d’autre.

En toute inventivité revendiquée d’un romancier qui n’a de comptes à rendre qu’à la cohérence de son projet, c’est tout de même bien la figure de JLG, unifiée par l’écriture comme artiste, comme célébrité, comme penseur et comme homme, qui s’y trouve accomplie. Et qui, in fine, rend justice au vieux Don Quichotte des aventures du réel et de l’imaginaire, en en démontrant la vigueur intacte.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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