Monde

La «Division du Caucase», la filière d'exception de l'État islamique

Ariane Bonzon, mis à jour le 22.09.2016 à 12 h 17

Pour les barbes rouges de Daech, Poutine et Erdogan c’est du pareil au même.

Tarkhan Batirachvili, dit Abou Omar Al-Chichani / Capture

Tarkhan Batirachvili, dit Abou Omar Al-Chichani / Capture

Expérimentés et redoutés, les combattants originaires d’Asie centrale et du Caucase du Nord forment presque une caste à part au sein de l’État islamique. Non-arabes, ils sont culturellement et historiquement proches des djihadistes turcs et turkmènes. Et ils bénéficient d’un certain soutien dans les milieux salafistes de Turquie, pays qui fut longtemps une terre d’accueil pour les milliers de réfugiés en provenance de ces régions.

Jusqu’en 2014, les «Caucasiens» étaient assez peu nombreux au sein de l’État islamique. Pour convaincre des mérites de l’immigration en famille vers ses territoires, l’EI avait pourtant tourné un film de propagande sur l’installation en 2013 de 150 personnes, bébés et enfants inclus, appartement à la même lignée  et venus toutes ensemble du Kazakhstan, lointain de 5.000 kilomètres.      

L’approche des JO de Sochi (février 2014) marque un tournant. Les départs vers la Syrie se multiplient. Les djihadistes présents dans le Caucase du nord fuient les services de sécurité russes qui cherchent à les liquider. Plus généralement, les islamistes veulent échapper à  la répression très brutale que mènent à leur égard les autorités d’Ouzbekistan et du Kirghizistan, deux pays par ailleurs confrontés à une situation économique peu porteuse. Plusieurs commandants de l’Émirat (autoproclamé) du Caucase (lequel couvre la Tchétchénie, l'Ingouchie et le Daghestan et compte des membres originaires du Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan et d'Ouzbekistan) font allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi qui s’est déclaré calife de l’État islamique le 29 juin 2014. 

Second tournant, en mai 2015, le chef de l’Émirat du Caucase, Magomed Suleymanov, est assassiné par les unités spéciales russes en république russe du Daghestan. Ce sont alors la quasi-totalité des combattants de l’Émirat du Caucase qui partent en Syrie rejoindre l’EI. Fin 2015, Daech revendiquait quelque 2.000 à 3.000 combattants originaires du Caucase et d’Asie centrale.

Des combattants réputés et redoutés

Se distinguant souvent par leur barbe rouge, ces djihadistes forment la fameuse «division du Caucase». Du fait de la guérilla qu’ils ont menée pendant des années contre les Russes, ils sont supposés savoir résister aux bombardements les plus lourds. Tireurs d’élite hors pair, souvent membres des forces spéciales, les Caucasiens ont la réputation d’être courageux et expérimentés. Ils tiendraient un rôle important dans l’élaboration des tactiques de l’État islamique.

Les Caucasiens ont la réputation d’être courageux et expérimentés. Ils tiendraient un rôle important dans l’élaboration des tactiques de l’État islamique

Le plus connu d’entre eux fut Tarkhan Batirachvili, dit Omar le tchétchène. Chrétien par son père, musulman par sa mère, il est né en Géorgie dans une région à forte concentration d’immigrés tchétchènes. En 2008, il s’engage contre les Russes dans l’armée géorgienne entraînée par les Américains. Promu sergent, il est réformé car tuberculeux, raconte son père. En 2010, il est condamné à trois ans de prison pour vente d’armes aux rebelles tchétchènes. Converti à l’islam à sa sortie de prison, «Omar le tchétchène» rejoint les rebelles syriens en 2012; l’année suivante, il fait allégeance à Abou Bakr Al Baghdadi. Conseiller de ce dernier, il fut l’un des deux seuls non arabes de la direction de l’organisation djihadiste et ministre de la Défense du califat. Il a été tué par des frappes de la coalition en juillet 2016

Amputé d’un bras lors de la guerre de Tchétchénie contre les Russes, «Akhmed le manchot» (de son vrai nom Ahmed Tchataïev) est une autre figure connue du groupe des Caucasiens. En 2003, l’Autriche lui accorde l’asile politique. En Europe, il recrute et lève des fonds à destination de l’Émirat du Caucase. Comme «Omar le tchétchène», il prête allégeance à l’EI en 2013 et fut sans doute l’un de ceux qui ont poussé à ce que l’Emirat du Caucase s’éloigne d’al-Qaïda. Il pourrait être le cerveau de l’attentat du 28 juin 2016 à l’aéroport d’Istanbul (45 morts) dont au moins deux des kamikazes seraient originaires du Caucase.

Avec la Russie, une guerre sans fin  

Après la première guerre de Tchétchénie (1994-96), des filières djihadistes ont commencé à se mettre en place. À partir de 2006, et la fin de la seconde guerre de Tchétchénie, elles prennent une nouvelle ampleur.  

Moscou a attisé les divisions entre nationalistes et islamistes, entre clans et ethnies, bombardé le pays vidé d’une part de sa population mais tant qu’une solution négociée ne sera pas apportée à la «Question tchétchène», le vivier insurrectionnel ne s’éteindra pas. Et la Russie veut garder les républiques d’Asie centrale sous sa coupe malgré l’indépendance de ces dernières.

Chacun des chefs que l’Émirat du Caucase se donne sont successivement exécutés par les services russes: en 2007, 2013, 2014 et finalement en 2015.

Fin septembre 2015, Vladimir Poutine justifie son intervention en Syrie par la volonté d’empêcher les djihadistes originaires du Caucase et d’Asie centrale, qui y sont désormais en nombre, de revenir commettre des attentats en Russie.   

Suite aux premiers bombardements russes en Syrie fin septembre 2015, l’EI fait de la Russie une cible prioritaire qu’il confie aux commandants issus de l’Émirat du Caucase. Début 2016, le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou prétend que près de 2.000 de ces djihadistes ont été éliminés.

La Turquie, d’une relation privilégiée à la «trahison ultime»

La situation est totalement différente avec la Turquie. Dès le XIXe siècle, plusieurs milliers de musulmans du nord Caucase fuient la tutelle russe pour s’y réfugier. Le mouvement s’est particulièrement accentué depuis une dizaine d’années mais ce sont la plupart du temps des salafistes quiétistes qui se mêlent sans trop de difficultés à leurs coreligionnaires turcs.  

Durant la seconde guerre de Tchétchénie, il n’était en revanche pas rare d’entendre ou de voir des Turcs exprimer leur fierté à l’égard des quelques djihadistes turcs qui étaient allés prêter main forte et étaient morts en «martyrs» contre la Russie. De nombreux combattants caucasiens étaient soignés dans des cliniques privées turques tenues par des fondations musulmanes tandis que leurs leaders avaient pignon sur rue à Istanbul. Déjà, les autorités turques étaient accusées par Moscou de «laissez-faire» voire de «complicité» à l’égard de ces djihadistes alors que l’EI n’existait pas encore.   

Moscou aurait fourni à Ankara une liste d’originaires du Caucase ou d’Asie centrale, réfugiés en Turquie et supposés membres de l’État islamique

Par la suite, Daech a pu profiter de ce terreau favorable pour radicaliser les milieux russophones basés en Turquie et constituer des cellules  dans le pays. Début 2015, les départs de Turquie vers l’EI se sont multipliés. Sur le terrain, en Syrie et en Irak, les djihadistes du Caucase partagent une vraie proximité culturelle avec les djihadistes turcs et turkmènes.

En juin 2015, Ankara accepte d’ouvrir la base d’Incirlik aux forces spéciales de l’Otan et renforce la surveillance de ses frontières. En novembre 2015, l’armée turque abat un avion de chasse russe qui avait franchi sa frontière. Les relations entre les présidents Erdogan et Poutine se détériorent.

Pourtant, dans les mois qui précèdent l’attentat de juin 2016 à l’aéroport d’Istanbul, Moscou aurait fourni à Ankara une liste d’originaires du Caucase ou d’Asie centrale, réfugiés en Turquie et supposés membres de l’État islamique. Résultat, les autorités turques ne renouvellent pas le permis de résidence d’un certain nombre d’entre eux, malgré plusieurs contestations. Les échanges d’informations réciproques se seraient poursuivis entre services russes et services turcs.

Fin juin 2016,  la Turquie se réconcilie officiellement avec Israël et surtout avec la Russie: aux yeux de l’EI, de la «division du Caucase» tout particulièrement, c’est la «trahison ultime» venant d’un grand pays sunnite et de son Président. La boucle est bouclée. L’État turc est passé dans le camp ennemi.

Dès lors, la sécurité de la Russie comme celle de la Turquie sont étroitement liées.  Sur ce dossier, les deux pays ont un ennemi commun et  autant besoin l’un de l’autre.

* L’auteure remercie Mathieu Guidère, professeur à l'université de Paris-8 et auteur de L'État islamique en 100 questions (Tallandier, 2016) pour son aide.  

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (214 articles)
Journaliste
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