Égalités

En 2016, les hommes ne sont toujours pas prêts pour le male polish

Temps de lecture : 4 min

En deux photos et un hashtag, le créateur Marc Jacobs et ses ongles vernis ont excité des rédactions en mal de tendance pour la rentrée. Mais ce qu’il faut désormais appeler le «male polish» connaît encore un blocage majeur: la virlité fragile des hommes hétérosexuels.

«Et pourquoi t’essaies pas toi, au lieu d’insister!?» C’est ainsi qu’un ami de lycée a essayé de mettre fin à une discussion hautement dérangeante durant laquelle je lui proposais de se vernir les ongles. C’est comme ça, en 2016, les hommes hétéros qui expriment une masculinité confiante en se parfumant le cou et en s’hydratant le visage ont peur que le simple fait d’essayer d'égayer le bout de leurs doigts n’écaille leur virilité.

Il aura suffi de trois photos postées sur Instagram par le designer de Dior Marc Jacobs pour que plusieurs rédactions voient dans le male polish –jeu de mots entre «mâle» et «vernis à ongles» (nail polish)– la tendance masculine de la rentrée. Avec elle venait la promesse de l’émergence d’un homme à l’aise avec sa virilité, capable de marier barbe et vernis sans sentir son caleçon s’alléger.

It's a beautiful day in the neighborhood

Une photo publiée par Marc Jacobs (@themarcjacobs) le


Pourtant, dans la rue comme sur internet, les ongles masculins restent désespérément nus. Sur Instagram et Twitter, le hashtag «male polish» renvoie presque uniquement vers trois photos de Marc Jacobs, republiées par l’envi. Mes appels à témoins à la recherche d’ongles virils et colorés restent lettre morte.

«Je ne me vois pas m’exposer»

Certains médias se seraient donc emballés en parlant de tendance. Convaincre des hommes d’adopter un ornement traditionnellement féminin, «même juste vingt-quatre heures», «même sans sortir de la journée» est quasiment impossible.

Faute d’hommes déjà vernis et de twittos intéressés, j’ai proposé l’expérience à une dizaine d’amis. Ceux qui n’ont pas ignoré mon message pour me parler d’autre chose, ont tous opposé le même refus poli et gêné. D’abord, à cause du monde du travail: «déjà que mes tatouages passent mal au boulot...», «moi, j’ai l’esprit ouvert, mais c’est pas forcément le cas de mes clients». Mais proposer un essai un jour de week-end laisse apparaître d’autres excuses («ça ne me représente pas», «je ne vois pas avec du vernis pour sortir et m’exposer») , liées à la symbolique du vernis.

Pour la sociologue Joyce McCarl Nielsen, un homme qui porte du vernis est au yeux de notre société coupable de «transgression de genre», il s’approprie une pratique associée au genre opposé. Elle et ses collègues ont fait tester à leurs étudiant-e-s ce type de transgression. Avec un résultat teinté d’homophobie, qui peut expliquer sa méfiance des hommes à porter du vernis, même pour un test, même comme une blague.

Selon ces travaux, une femme qui fume le cigare se voit expliquer «que personne ne peut vouloir sortir avec elle ou l’embrasser». Un homme qui porte du vernis voit, lui, son orientation sexuelle directement remise en question, et souvent de manière violente et frontale selon la sociologue.

«C’est comme les filles avec les cheveux courts»

Ces travaux datent de 2009, avec des expériences remontant parfois aux années 1980. Depuis pourtant, les transgressions de genre sont bien mieux acceptées. Pendant que mon ami s’insurgeait par message que je n’essaie pas moi-même le male polish, j’avais les ongles vernis depuis quatre jours. Mon test a duré une semaine.

Mis à part la sensation étrange des ongles qui se figent au séchage et l’emmerdement à recommencer un ongle accroché, rien à signaler. Des Grands Boulevards à la Goutte d’Or, dans le métro comme à la sortie de l’école (baby-sitting oblige), tout le monde s’en fout. J’ai tout juste remarqué quelques regards étonnés, devenus indifférents dès qu’ils comprenaient qu’il s’agissait de venis.

Mes amis, pour ceux qui l’ont remarqué, s’en moquaient. L’une d’entre eux a trouvé que ça m’allait bien. La mère des filles que je garde s’est montrée curieuse. À 4 ans, la cadette a trouvé ça «bizarre», sans vraiment y porter attention. À 10 ans, sa grande sœur a ajouté un laconique «Mouais, c’est inhabituel, comme les filles avec les cheveux courts».

«Une première étape vers le maquillage»

Ce sont ces jeunes, ceux de la génération Z, qui vont permettre au male polish de devenir une réelle tendance, inscrite dans le long terme. C’est en tout cas ce que pense Isadora Maciel du bureau de tendances Nelly Rodi.

«Les hommes sont en recherche de singularité et ne sont plus dans les mêmes codes qu’avant, analyse-t-elle. La génération Z brise totalement les normes anciennes, on le voit avec Troye Sivan qui porte du vernis de couleur ou Jaden Smith qui pose en jupe pour Vuitton et met en avant ses amis transgenres. Le male polish est pour l’instant un phénomène de niche, présent surtout chez les précurseurs comme Marc Jacobs. Mais c’est exactement comme pour les soins de la peau il y a quelques années. Je pense d’ailleurs que le vernis n’est qu’une première étape vers l’adoption du maquillage par les hommes, notamment du fond de teint et du blush.»

Cette masculinité nouvelle, n’en déplaise à Éric Zemmour, s’approprie à sa façon des objets féminins, exactement comme les femmes ont depuis longtemps pioché le pantalon et le trench dans nos vestiaires. Or, les industriels des cosmétiques, à la recherche de nouveaux marchés, aimeraient bien voir ce processus s’accélérer.

Les gothiques, et plus tard les émos, se contentent depuis trente ans des vernis classiques. Mais pour sortir le male polish de sa niche et ne pas brusquer le client moyen, les marques le masculinisent, comme elles l’ont déjà fait avec les soins de la peau. Les packagins se matifient et s’assombrissent, comme chez Evolution man (qui a lancé une gamme dès 2011) et NCLA.

Ces mélanges vernis/virilité débouchent parfois sur de gros ratés, à l’image de cette publicité du pinceau-vernis Alpha Nail qui montre un «mâle alpha», tout droit sorti d’une parodie de porno hétéro-beauf, draguer une femme en bikini et talons hauts grâce à ses cuticules dorées. La virilité tient à peu de choses.

Newsletters

En Arabie saoudite, les restaurants ne sont plus obligés d'avoir une entrée séparée entre les hommes et les femmes

En Arabie saoudite, les restaurants ne sont plus obligés d'avoir une entrée séparée entre les hommes et les femmes

Une réforme, parmi d'autres, qui masque une répression accrue du pouvoir saoudien.

Lentement mais sûrement, le handicap se fait une place dans le jeu vidéo

Lentement mais sûrement, le handicap se fait une place dans le jeu vidéo

C'est désormais possible de mettre des raclées à FIFA avec une seule main ou d'enchaîner les combos sur Street Fighter en étant aveugle.

«The L Word» a aussi beaucoup appris aux hétéros

«The L Word» a aussi beaucoup appris aux hétéros

Les aventures de Bette, Tina et Jenny n'étaient pas réservées aux lesbiennes: pour nombre d'hommes et femmes hétérosexuelles, la série était une véritable bouffée d'air frais.

Newsletters