Monde

Les femmes de pouvoir sont moches et malades

Rebecca Onion, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 23.09.2016 à 14 h 46

Depuis toujours, les femmes américaines qui ont aspiré à sortir de leur rôle traditionnel ont toujours été accusées d’être laides et d’avoir une mauvaise santé. C'est une nouvelle fois le cas pour Hillary Clinton.

Une du National Enquirer: «Enfin révélé, tout le dossier médical de Hillary Clinton»

Une du National Enquirer: «Enfin révélé, tout le dossier médical de Hillary Clinton»

La couverture du National Enquirer de la semaine dernière montrait une Hillary Clinton grise et blafarde, apparemment vidée de tous ses fluides vitaux. Cette photographie, si on peut appeler ça comme ça, est la parfaite illustration fabriquée de toute pièce de la récente tornade de rumeurs colportées par la droite sur la santé de Clinton et qui s’est répandue dans les médias généralistes le fameux week-end où Clinton a révélé qu'elle souffrait d'une pneumonie qui allait l’obliger à rester à l’écart de la campagne quelques jours, le temps de se soigner.

Comme l'ont souligné plusieurs  observateurs la semaine passée, ce constant et minutieux examen de «l’endurance» de Clinton est enraciné dans le sexisme. Ses opposants amplifient le moindre signe de faiblesse physique de la candidate tandis que son rival en surpoidsqui mange du KFCfait très peu d'exercice et a à peu près le même âge s’en sort sans qu’on l’embête. D’où vient ce sexisme? Le long passé des certitudes américains concernant le corps et la santé des femmes aide à comprendre la réaction outrancière provoquée par la maladie de Clinton. Aux États-Unis, les femmes puissantes qui ont prétendu à une éducation, à un statut ou à une position éminente ont toujours été considérées comme des malades: faibles, stériles, en surpoids, moches ou brisées. Si de telles idées peuvent sembler antédiluviennes, ce qui s’est passé ces derniers temps prouve qu’elles sont encore tenaces.

«Un crime devant Dieu et l'humanité»

«On peut faire remonter nombre de ces discussions sur les femmes, le travail et l’éducation au bon vieux docteur Edward H. Clarke», m’a écrit l’historienne Jacqueline Antonovich, rédactrice en chef de Nursing Clio, blog collectif sur le genre, la médecine et l’histoire. Clarke, médecin qui enseignait à Harvard, publia en 1873 un livre qui eut une forte influence: Sex in Education; Or, a Fair Chance for the Girls. Il y avançait qu’éduquer les femmes au niveau universitaire était «un crime devant Dieu et l’humanité, contre lequel s’érige la physiologie et qui fait pleurer l’expérience.»

Comme l'écrit l’historienne Sue Zschoche, Clarke était persuadé que «la femme diplômée de l’université serait renommée pour son infirmité plutôt que pour son érudition, pour sa stérilité plutôt que pour ses réussites, pour une féminité dégénérée plutôt que pour une réelle nature de femme.» Parce que le corps féminin était incapable de diriger son énergie à la fois vers la reproduction et la pensée, la femme blanche éduquée allait inévitablement trahir son propre sexe –et sa race– en échouant à avoir des enfants (il ne pensait pas qu’elle serait capable d’être vraiment bonne dans son travail non plus d’ailleurs).

Les femmes blanches riches et de la classe moyenne, qu’elles aient exercé ou non un pouvoir politique, étaient considérées comme fragiles

Le côté «race» était important aux yeux de Clarke qui, pensant en eugéniste comme un grand nombre de ses pairs du XIXe siècle, craignait le spectre de la chute du taux de natalité chez les américaines blanches de la haute société. Mais la race est aussi un élément clé de l’histoire de la santé des femmes au XIXe siècle, au cours duquel le corps féminin «normal» était forcément blanc. Comme me l’a écrit l’historienne Ava Purkiss, «les femmes blanches riches et de la classe moyenne, qu’elles aient exercé ou non un pouvoir politique, étaient considérées comme fragiles.» Les femmes noires, en revanche, étaient souvent vues comme «fortes et capables de porter de nombreux fardeaux... beaucoup pensaient que les femmes noires étaient immunisées contre l’épuisement total et la maladie.» (Cette perception a évidemment comporté son propre lot d’effets pervers.)

Un préjugé intégré dans le droit

Si le livre de Clarke a eu une si grande influence sur la vie des femmes blanches des classes moyennes, souligne Antonovich, c’est précisément parce que Clarke «l’a écrit à un moment où le nombre de femmes qui suivaient des études supérieures et se lançaient dans les métiers du droit et de la médecine augmentait.» Convaincus qu’ils épargnaient à ces femmes de graves préjudices physiques en les empêchant d’accéder à des études supérieures, ces gardiens pouvaient se poser en bienfaiteurs paternalistes.

L’historienne Lauren MacIvor Thompson m’a écrit qu’au début du XXe siècle, «la perception de la mauvaise santé constante des femmes n’était pas seulement propagée par des médecins comme Clarke, mais aussi littéralement intégrées dans le droit.» Par exemple, dans la décision de la Cour Suprême de 1908 Muller v. Oregon, le futur juge Louis Brandeis (alors en cabinet privé) défendit avec succès que les horaires de travail des femmes devaient être restreints parce que leur biologie même nécessitait une protection spéciale de la part de l’État.

Les femmes qui osaient défier les limites paternalistes imposées à leur ambition étaient souvent accusées d’avoir une mauvaise santé. Lors des débats américains et anglais de la fin du XIXe siècle et du début du XXe sur le suffrage des femmes, la propagande anti-suffrage dépeignait les suffragettes comme des femmes obèses, laides et «masculines» –leur corps et leur visage reflétant leurs sentiments contre-nature.

«Pendant toute la longue lutte pour le suffrage des femmes, les activistes opposés à leurs droits ont avancé que le mouvement pour le droit de vote attirait et créait tout à la fois des femmes primitives et incontrôlables», écrit l’historienne Amy Erdman Farrell dans son livre Fat Shame: Stigma and the Fat Body in American Culture.

Farrell évoque une série de photos publiées en 1914 dans le London Daily Mirror: «Le visage de la suffragette: un nouveau type né du militantisme», galerie de portraits supposés illustrer la grave déformation des traits féminins par les émotions contre-nature de l’activisme politique. À l’instar du portrait de Hillary Clinton publié par The Enquirer, la propagande anti-droit de vote des femmes comme la pleine page du Mirror était supposée prouver de manière irréfutable la décadence féminine.

Au temps des colonies

C’est peut-être un épisode du tout début de l’histoire du pays qui offre l’illustration la plus frappante de cette longue conviction américaine que les femmes doivent payer de leur corps leurs désirs de puissance. L’historienne Ann M. Little, auteure dernièrement de The Many Captivities of Esther Wheelwright, m’a orientée vers l’histoire d’Anne Hutchinson. Dans les années 1630, Hutchinson, qui vivait dans la Colonie de la baie du Massachusetts, avait lancé un groupe de discussion religieuse entre laïques. Elle n'avait pas tardé à se retrouver en désaccord avec les pasteurs qui dirigeaient la colonie. Elle avait déjà eu 15 enfants lorsque, exilée à Rhode Island, elle fit une fausse-couche à 46 ans et accoucha de plusieurs masses de chair informes.

Nous supposons aujourd’hui qu’il s’agissait sans doute d’une grossesse molaire mais à l’époque, les religieux menacés par les idées de Hutchinson affirmèrent que la «naissance monstrueuse» était la juste sanction de ses transgressions. John Winthrop écrivit sur l’événement et sur le même genre de fausse-couche que subit également une des partisanes de Hutchinson:

Une santé chancelante et une soif mortelle de puissance conduisent Hillary Clinton tout droit au cimetière

National Enquirer

«Puis Dieu se réjouit d’intervenir avec sa voix décisive, et d’apporter son propre vote et suffrage des cieux, en témoignant de son déplaisir contre leurs opinions et leurs pratiques, aussi clairement que s’il les avait pointées du doigt, en causant à ces deux femmes agitatrices à l’époque de l’apogée des Opinions d’engendrer de leurs matrices, comme elles avaient auparavant engendré de leurs cervelles, des êtres si monstrueux qu’aucune Chronique (je pense) n’en a quasiment jamais rapporté de pareils.»

Cette vieille et triste histoire nous aide à toucher le cœur de cette obsession pour le corps et le cerveau de Clinton; à la fois Clinton et Hutchinson, suggère Little, sont considérées comme des «femmes ambitieuses anéanties par leur propre anatomie.» L’idée que le succès d’une femme est un crime contre l’ordre naturel des choses a la vie étonnamment dure dans la culture américaine. L'année dernière, voici ce qu'on pouvait lire dans les premières lignes d'un article du National Enquirer: «Une santé chancelante et une soif mortelle de puissance conduisent Hillary Clinton tout droit au cimetière.» Hillary est une femme blanche âgée qui a défié les attentes culturelles de sa société en accumulant les postes d’influence et en engrangeant les succès sous le feu des projecteurs. Elle a osé aspirer à un poste qu’elle ne mérite pas et pour lequel elle n’est pas faite, elle doit le payer dans sa chair.

Rebecca Onion
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