Culture

Pourquoi des musiques ultra-pointues se retrouvent dans des émissions de télé «mainstream»?

Temps de lecture : 4 min

Benjamin Clementine et la «Rue des allocs», Nina Simone et «L'Amour est dans le pré»… La téléréalité fait le choix de l'indé ou du vintage. Plongée dans les coulisses de «l'habillage» télévisuel.

Quand la téléréalité fait le choix de la musique indé (Photos promotionnelles des animateurs M6, Stéphane Plazza, Karine Lemarchand et Philippe Etchebest)
Quand la téléréalité fait le choix de la musique indé (Photos promotionnelles des animateurs M6, Stéphane Plazza, Karine Lemarchand et Philippe Etchebest)

Au beau milieu de «L'Amour est dans le pré», entre une éloquente déclaration d'amour et un râteau gratiné on entend soudain «My Baby Just Cares For Me» de Nina Simone. Dans «D&CO», Sophie Ferdjani maroufle au son de «Run Run Run» de Phoenix tandis que dans la controversée émission «Rue des allocs» –qui met en scène le quotidien de français précaires– est rythmée par Benjamin Clementine.

Nina Simone, amie malgré elle de la téléréalité

Ces émissions de téléréalités sont à première vue ce que l'on peut qualifier de «grand public» ou de «mainstream»: conçues pour plaire au plus grand nombre et divertir le spectateur sans qu'il n'ait à se creuser particulièrement les méninges. On pourra s'attendre à une bande-son calquée à la note près sur les succès des hit-parades. Il n'en est rien et des sons indépendants ou vintage se trouvent nichés entre deux séquences culinaires ou de relooking.

C'est le cas, par exemple, de «L'Amour est dans le pré», qui célèbre le succès de sa onzième saison avec, par exemple, près 4,5 millions de téléspectateurs fidèles au poste le lundi 19 septembre. L'habillage musical y occupe une place de choix, les morceaux rythmant les séquences romantiques et les confidences des agriculteurs et de leurs prétendant(e)s. Virginie Matéo ,productrice de l'émission, explique que la playlist est établie par les monteurs des épisodes et qu'elle s'autorise également à piocher dans ses passions musicales du moment.

«Dans ce genre d'émissions, nous cherchons avant tout à accompagner la narration par la musique, donner les intentions que nous voulons faire passer sans mettre de commentaires, explique Virginie Matéo. Dans “L'Amour est dans le Pré”, ce sont de belles histoires, qui font rire ou pleurer. Et il n'y a pas de meilleur vecteur que la musique pour faire passer des émotions.»

Entre Nova et Nostalgie

Pour permettre aux téléspectateurs de s'immerger dans les romances champêtres de «L'Amour est dans le pré», Virginie Matéo a défini une ligne musicale très large «entre Nova et Radio Nostalgie»:

«Il m'arrive souvent de prendre des artistes qui ne sont pas connus du tout dans nos épisodes. Je reçois très régulièrement des e-mails de jeunes qui m'envoient des titres et si leur travail me plaît, je leur donne un petit coup de pouce en les diffusant.

Il faut cependant varier entre ce qui est très connu et ce qui est indépendant, le but demeure avant tout de plaire au plus grand nombre.»

Concernant le temps de diffusion des morceaux, M6 laisse la productrice complètement libre, les réglements des droits ne sont pas de son ressort. Virginie Matéo affirme également n'avoir contracté aucun partenariat avec des labels ou maisons de disque.

Seul interdit: les artistes qui refusent de voir leurs morceaux utilisés pour des émissions. C'est le cas de Madonna, dont vous n'entendez jamais les titres dans des téléréalités ou de James Blunt qui a récemment demandé à ce que sa chanson «You're Beautiful» ne fasse plus office de générique pour «L'Amour est dans le pré».

Un moyen d'être rebelle?

Mais il est rare que les artistes boudent les collaborations télévisuelles. Pour Christophe Magis, maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-8 et auteur de La Musique et la publicité (Mare & Martin, 2015), être intégré à une émission est même une réponse pour certains artistes à la dématérialisation des supports:

«Suite à la crise de l'industrie du disque, il a fallu que les artistes comme les labels cherchent d'autres sources de financement. Il est donc possible de disposer de revenus grâce à la synchronisation publicitaire, au cinéma ou à la télévision.»

Un paradoxe pour certains artistes étiquetés comme indépendants et qui n'hésitent pas à vendre leur morceaux à des marchés plus mainstream.

«Un paradoxe certes, mais en apparence, souligne Christophe Magis. Il y a un changement de discours depuis le début des années 2000 par rapport à la synchronisation musciale. Pour certains artistes, c'est même devenu un moyen d'être rebelle, d'éviter de créer uniquement des sons qui passeront par le système très fermé des grilles de radios.»

Une problématique que connait bien Laurent Cléry, manageur-editeur à la tête de Les airs à vif. Si une synchronisation publicitaire se négocie entre «5.000 à 60.000 euros –voire plus selon les contrats» et que la radio constitue «le nerf de la guerre», les émissions de télévisions permettent aux artistes de faire parler d'eux tout en faisant valoir leurs Droits d'Exécution Publique (DEP) gérés par la SACEM (voir infographie ci-dessous).


Ces DEP, dans le cadre de la télévision, ne rapportent pas des sommes considérables aux artistes. Laurent Cléry explique ainsi que 30 secondes de diffusion sur une chaîne nationale en prime time (20 heures-22h30) génère au grand maximum une centaine d'euros au total. Si la Sacem en prélève 9%, c'est au final une soixantaine d'euros qui reviennent au compositeur, à l'auteur et à l'éditeur.

On est bien loin des milliers d'euros représentés par un contrat de synchronisation publicitaire, mais «dans le cadre d'une promotion d'album, en deça de l'argent généré par la diffusion, c'est un excellent moyen de faire connaître les artistes», conclut Laurent Cléry.

Créer de l'engouement

Les producteurs ou conseillers musicaux ont, pour leur part, tout intérêt à mettre en avant des titres indépendants en alternance avec des morceaux plus connus.

«Utiliser des morceaux indés donne du cachet aux émissions, explique Christophe Magis. Pour être précis, cela permet de créer un intérêt et un engouement autour de la playlist d'une émission ou la musique d'une pub. Les gens se retrouvent autour de communautés et s'interrogent sur les musiques diffusées. Ces sites spécialisés sont parfois même créés par les marques elles-mêmes.»

Sur les forums, on s'enquiert de la playlist de l'Amour est dans le pré.

Source: http://www.commentcamarche.net/forum/

Dans «L'Amour est dans le pré», les internautes s'interrogent régulièrement sur les réseaux sociaux ou sur des forums sur les musiques entendues au cours de l'émission. Une émulation qui réjouit Virginie Matéo:

«Je suis ravie si les gens sont sensibles à nos propositions musicales. Si nous faisons réagir sur les forum autour de l'émission, évidemment que ça nous plaît!»

En savoir plus:

Agathe Charnet Journaliste

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