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Peut-on faire pleuvoir à coups de millions de dollars?

Pluie | Kevin Dooley via Flickr CC License by

Pluie | Kevin Dooley via Flickr CC License by

L'eau est devenu un tel enjeu écologique et économique que certains États ont fait le choix de favoriser la pluie pour s'approvisionner. Le secteur privé est lui aussi de plus en plus intéressé.

Il fut un temps où l’on implorait les Dieux pour déclencher les pluies. Aujourd’hui, les États confrontés à d’alarmantes sécheresses se fient plus prosaïquement aux scientifiques. Mais peut-on vraiment manipuler le climat à la demande?

Aux Émirats arabes unis, on a beaucoup de pétrole mais pas d’eau. Le climat est désertique, la pluviométrie dix fois inférieure à celle de la France et le ciel désespérément bleu. Qu’à cela ne tienne: le pays envisage de construire une montagne artificielle afin de forcer les nuages à s’accumuler au-dessus d’elle. Il a pour cela mandaté un institut américain, le Centre national sur la recherche atmosphérique, et lui a accordé 400.000 dollars pour évaluer la faisabilité du projet. Projet qui pourrait coûter plusieurs centaines de milliards de dollars, mais qu’importe. La perspective de pourvoir gérer le climat «à la demande» est un rêve qui n’a pas de prix.

De gros espoirs et de gros moyens

En 2013, 47 pays avaient développé des programmes d’insémination de nuages, selon l’organisation météorologique mondiale. Deux ans plus tard, en 2015, ils étaient déjà 52. Car l’eau est devenue un enjeu crucial pour certains pays. La Chine a ainsi annoncé en juillet 2016 un programme de 26,9 millions d’euros visant à modifier le climat afin de protéger le pays contre «les événements climatiques extrêmes», rapporte Reuters. En 2015, elle avait déjà annoncé vouloir «créer» 60 milliards de mètres cubes de pluie additionnelle par an d’ici 2020.

Les pays du Golfe semblent toutefois les plus enthousiastes et surtout, disposent des plus gros moyens. Les Émirats arabes unis, par exemple, ont mené 77 opérations d’insémination de nuages entre janvier et mars 2016, ce qui aurait contribué aux records pluviométriques enregistrés sur la période, d’après le centre national de météorologie et séismologie. Le 9 mars 2016, il est ainsi tombé 287 millilitres en 24 heures, alors que la moyenne pour le pays tourne autour de 120 mm pour toute une année.

Dessaler un litre d’eau de mer coûte 60 dollars, contre 1 dollar pour un mètre cube de pluie

En attendant les averses, le gouvernement émirati fait pleuvoir les millions. Une récompense de 4,4 millions de dollars est ainsi offerte aux chercheurs qui amélioreront la technique. Chaque mission coute déjà 3.000 dollars environ «pour cinq à six nuages cibles». Un prix qui peut paraître élevé, mais qui reste beaucoup plus rentable que le dessalement. «Dessaler un litre d’eau de mer coûte 60 dollars, contre 1 dollar pour un mètre cube de pluie», avance Sufian Farrah, météorologiste en charge des programmes d’ensemencement, au site Arabian Business

Une technique qui date de cinquante ans

Si ces techniques d’apprenti-sorcier semblent futuristes, il n’y a pourtant rien de nouveau sous le soleil. «Dans les années 1960-70, de nombreux pays avaient déjà développé des initiatives similaires», avance Nadine Chaumerliac, directrice de recherche CNRS au LaMP (Laboratoire de Météorologie Physique) à Clermont-Ferrand, interviewée par Slate.

Le principe de l’ensemencement est en théorie basique: il s’agit d’injecter du sel dans le nuage (chlorure de sodium ou potassium par exemple), afin d’augmenter la taille des «noyaux de condensation» qui s’alourdissent et forment alors des gouttes de pluie. L’opération peut être réalisée par avion ou via des fusées envoyées depuis le sol.

Des résultats flous

Voilà pour le principe. Sauf qu’en pratique, les résultats sont moins loin d’être probants. Des études menées en Thaïlande, au Mexique, ou en Afrique du Sud ont montré des augmentations effectives de précipitations, alors que des chercheurs israéliens, qui ont passé en revue cinquante années de pratique d’ensemencement, affirment qu’aucun effet statistiquement probant n’a pu être constaté et que les augmentations éventuelles sont dues plus au hasard qu’à l’action humaine.

Si en météo, le plus difficile à prévoir, c’est la pluie, ce n’est pas un hasard. Un nuage est par nature instable

«Le principe principal problème, c’est le côté aléatoire, juge Nadine Chaumerliac. Si en météo, le plus difficile à prévoir, c’est la pluie, ce n’est pas un hasard. Un nuage est par nature instable.»

D’autre part, n’importe quel nuage ne peut pas donner de pluie. «Il doit faire au moins 400 à 500 mètres d’épaisseur et bénéficier de courants ascendants pour pouvoir être ensemencé», précise son collègue Wolfram Wobrock ,professeur à l’Université Clermont Auvergne. Sufian Farrah reconnaît lui-même qu’il sera difficile d’aller beaucoup plus loin, car «pratiquement tous les nuages existants ont été utilisés» (d’où l’idée de la montagne pour favoriser l’accumulation de nuages et de courants ascendants). Enfin, il faut prévoir des infrastructures de stockage. Les Émirats arabes unis ont par exemple érigé 130 barrages et digues, un record pour un pays aussi aride. 

Le privé s’empare du marché

Mais peu importent les critiques. Ces millions de dollars commencent à attirer la convoitise. Trente-quatre entreprises privées se partagent déjà le gâteau de la modification météorologique, rapporte Bloomberg. La plus importante, Weather Modification Inc (WMI), est basée à Fargo dans le Dakota du Nord (États-Unis). Elle dispose d’une flotte de 5 avions dédiés à l’ensemencement et a déjà fourni ses services à plus de 70 clients publics et privés dans 20 pays.

L’an dernier, elle a été appelée à la rescousse par le gouverneur de l’État du Maharashtra, une des provinces les plus sèches (et les plus riches) de l’Inde. Qui se félicite aujourd’hui des résultats. «Même une augmentation de 5% est rentable économiquement», assure Eknath Khadse, le ministre du Budget. WMI se garde d’ailleurs bien d’afficher un taux de réussite précis. «Si vous êtes atteint d’une maladie grave et qu’on vous offre un traitement efficace dans 60% ou même 20% des cas, le prendriez-vous ? Certainement oui», objecte Neil Brackin, le Président de la société, à Bloomberg.

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