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«Je vais faire un attentat», le canular à la mode chez les ados

Vincent Manilève, mis à jour le 20.09.2016 à 12 h 15

De nombreux adolescents prennent un malin plaisir à jouer avec les peurs de leurs camarades, et des autorités.

Phone call | Adrianna Calvo via Pexels CC License by

Phone call | Adrianna Calvo via Pexels CC License by

Samedi 18 septembre, en milieu d’après-midi, l’un des agents de la préfecture de police reçoit un appel qui l’interpelle particulièrement. À l’autre bout du fil, un homme qui se présente comme «père Mathis» prétend qu’une dizaine d’hommes armés sont entrés dans l’église Saint-Leu, située dans le quartier des Halles, et qu’ils ont pris des otages. Après une discussion de vingt minutes, la préfecture déploie ses forces autour de l’église. Ils réalisent à ce moment-là qu’ils ont été victimes d’un canular téléphonique, pourtant très courant dans la capitale parisienne.

L’Obs a pu rentrer en contact avec les deux personnes qui revendiquent cet appel. Ils se surnomment «Tylers Swatting» et «Zakhaev Yamaha» et affirment avoir 16 et 17 ans. D'après leurs dires, ils ont simplement repris la mode américaine du «swatting», qui consiste à signaler un incident grave pour faire intervenir les forces de l’ordre. «On n'est pas traçables, expliquait l’un d’entre eux au moment de l'interview. On utilise des serveurs cryptés. On est à moins de deux heures de Paris, on n'a pas peur de la police.» Un jeune homme, âgé de 16 ans, a pourtant été interpellé dans la Marne ce lundi 19 septembre dans l'après-midi. Il risque désormais deux ans de prison et 30.000 euros d’amendes pour «fausse alerte».

Impression écran d'un statut Facebook de l'un des deux auteurs présumés de l'appel, via L'Obs

Cette histoire, aussi extrême soit-elle, symbolise une mode récurrente chez certains adolescents depuis le début d’année 2016.

De FrenchJihad93-6 aux hackers de Saint-Leu

En janvier dernier, un an après les attaques de Charlie Hebdo et quelques mois après la publication d’une tribune dans Dabiq, le journal de Daech, menaçant les professeurs, une vague de fausses alertes à l’attentat a commencé à émerger autour des établissements scolaires. Le 11 janvier, un certain FrenchJihad93-6, qui se décrit comme un «babtou fragile», poste un message sur le forum 15-18 du site jeuxvideo.com pour expliquer qu’il comptait faire exploser «quelques petites bombes radiocommandées» dans le lycée Mireille-Grenet de Compiègne, dans l'Oise. Il a accompagné son texte d’une photo de fusil d’assaut qu’il prétend s’être acheté.

Le message posté par FrenchJihad93-6

Suite à ce message, largement relayé sur les réseaux sociaux par des élèves aussi inquiets qu'amusés, 2.040 personnes sont évacuées du lycée jusqu’à ce que l’on découvre que les menaces n’étaient pas réelles.

Dès lors, sans aucun lien apparent entre elles, ces fausses alertes vont se multiplier. Fin janvier, six lycées de la capitale reçoivent des appels affirmant que des bombes sont sur le point d’exploser. Ne pouvant réagir autrement, la préfecture et la direction de chaque lycée placent les élèves à l’abri pendant que les démineurs cherchent le fameux arsenal. En vain. Ces messages, portés par une voix masculine et métallique, vont se réitérer dans des établissements lyonnais, puis  dans un lycée et un collège de Belfort, ajoutant un peu plus de peur à un climat déjà anxiogène.

Et après une période d’accalmie en fin d’année, les canulars ont repris partout en France à la rentrée après un été endeuillé par l’attaque de Nice.

Le 5 septembre, une alerte téléphonique laisse croire à la police de Gujan-Mestras, en Gironde que «trois barbus en djellabas» sont en train d’attaquer le lycée de la mer. Une alerte similaire a été envoyée à propos du lycée Sainte-Famille-Saintonge à Bordeaux. On apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un jeune homme de 18 ans, ancien élève du lycée de la mer. Il a fait évacuer, au total, plus de 1.500 personnes. Le lendemain au matin, une dizaine de fonctionnaires sont mobilisés dans l’Essonne, au lycée professionnel Nadar de Draveil. Vers 9h30, le commissariat de la commune a reçu un appel affirmant que des hommes cagoulés et armés sont en train d’attaquer l’établissement.

Même scénario deux jours plus tard à Nancy dans le lycée Loritz, quand l’hôtel de police de la ville reçoit un appel. Après s’être présenté comme le conseiller principal de l’établissement, cette personne a expliqué être allée se cacher dans «une salle du 1er étage car trois hommes cagoulés et fortement armés étaient entrés dans l’établissement», a expliqué à l’Est Républicain Nicolas Jolibois, directeur départemental de la sécurité publique (DDSP). «Les moyens envoyés immédiatement sur place ont constaté que tout était calme avec des lycéens dans la cour ou sur le trottoir, mais tous les étages ont été vérifiés.» Et, bien sûr, aucune bombe ni aucune arme n’ont été retrouvées. Le même homme rappellera le lendemain obligeant les élèves à être confinés une heure.

Des canulars de plus en plus difficiles à retracer

Ces canulars sont souvent mis en place via les réseaux sociaux ou sur des pages web communautaires. Aux États-Unis, les ados ont appris à blaguer sur le 11-Septembre; en France, ils ont appris à faire de même avec les attentats survenus depuis presque deux ans. Sur jeuxvideo.com, par exemple, on retrouve parfois des posts où l’on peut lire «Je vais faire un attentat!» en aperçu dans le titre et «Sur GTA» dans le corps du texte. La blague est tellement répandue qu’elle en est devenue «méta» avec des menaces exagérées, souvent sous couvert d’insultes. La phrase «Je vais faire un attentat» est ainsi devenu une sorte de mimique que l’on retrouve régulièrement sur le Twitter adolescent, que ce soit contre son lycée ou tout autre symbole d’un agacement passager.

On le sait, les adolescents aiment jouer avec leurs propres peurs et plus collectivement les nôtres, mais cela prend différents degrés d’expression dans la réalité. Certains se contentent de sonner chez un voisin et de détaler en courant, d’autres décident de faire croire à un attentat dans leur lycée. La crainte d’une attaque a récemment été ajoutée à la liste de leurs angoisses, utilisant une menace bien réelle pour en faire des «creepypasta», ces histoires fausses qu’on répand sur internet pour se faire peur.

Néanmoins, ce qui est fascinant, et inquiétant, dans toutes ces histoires, c’est la capacité des «plaisantins» à brouiller les pistes pour agir en toute impunité. Dans le cas du lycée de Compiègne, si l’on en croit Le Parisien, FrenchJihad93-7 aurait «utilisé des outils permettant de renouveler régulièrement son adresse IP (numéro d'identification informatique) qui aurait sinon permis sa localisation et son identification rapide.» Une technique facile d’accès qui lui permet d’échapper encore à ce jour aux autorités.

Les canulars téléphoniques, comme celui qui visait l’église Saint-Leu ce week-end, poussent la prouesse technique encore plus loin puisqu’ils nécessitent un contact direct et verbalisé avec les autorités. Et c’est là qu’on retrouve un autre genre de «blagueurs», très à l’aise avec l’informatique et les techniques de dissimulation. Le jeune homme interpellé il y a quelques jours en Gironde en rapport avec les affaires de Gujan-Mestras et du lycée Sainte-Famille Saintonge de Bordeaux a été retrouvé et il sera jugé, mais il a utilisé du «matériel sophistiqué» pour cacher son méfait, si l’on en croit la procureure de la République de Bordeaux. Cette dernière s’était d’ailleurs félicitée que les enquêteurs ne mettent que huit jours pour le retrouver.

Troller médias et autorités

Dans l’affaire des appels à la bombe dans les lycées parisiens en janvier dernier, on a longtemps entendu parler d’un groupe de hackers australiens dont la passion est de semer la panique dans des écoles du monde entier. Appelé «Evacuation Squad», celui-ci a par la suite expliqué que leurs «services» deviendraient payants pour quiconque souhaiterait faire une mauvaise blague dans son lycée. L’enquête n’a pas pu mener directement vers eux, mais un jeune dijonnais a été interpellé et placé sous le statut de témoin assisté car l’un des comptes Twitter du groupe a été rendu anonyme grâce aux services offerts par le jeune homme.

Sa plateforme propose notamment de passer des appels VoIP (communication vocale par internet). Ce service de VoIP rend l'identification de l'auteur très compliquée, comme nous vous l'expliquons sur Slate.fr après l'appel de Saint-Leu. D'autres techniques, toutes aussi accessibles, permettent à leurs utilisateurs «d'usurper une ligne téléphonique grâce à une technique qui consiste à faire apparaître le numéro de téléphone que l'on désire sur le téléphone de son interlocuteur».

S’il est donc difficile de les retrouver, reste à comprendre pourquoi ces jeunes décident, du jour au lendemain, de créer un mouvement de panique dans leur lycée ou ailleurs, et d’en faire parfois une spécialité. On évoque parfois l'envie de se venger de son ancien ou actuel établissement scolaire, mais il ne faut pas oublier que le rapport des ados aux médias et à la circulation de l’information est complexe et peut se transformer en motivation supplémentaire. Après les attentats de Charlie Hebdo, on a découvert que les théories du complot pouvaient avoir énormément de prise sur eux et qu’ils faisaient parfois plus confiance à internet qu’au monde des adultes et des médias fiables. De là, certains jeunes en ont ressorti une volonté de «troller» ces médias qui leur «mentent» (des chaînes comme BFMTV sont régulièrement ciblées) et de faire parler d’eux en utilisant justement internet, qui leur fournit une popularité aussi virtuelle que concrète.

Ce n’est pas un hasard si l’on a cru qu’un adolescent a découvert une citée maya, ou si des jeunes anglais ont réussi à faire croire qu’ils avaient atterri en Syrie après une soirée de beuverie. Tout est bon pour faire parler de soi, encore plus quand ces mensonges reposent sur nos pires angoisses comme l’ont montré ce week-end «Tylers Swatting» et «Zakhaev Yamaha», les deux adolescents qui revendiquent l’appel de l’église de Saint-Leu. À L'Obs, ils expliquaient ainsi que leur motivation était très simple: «On a fait ça pour le buzz. Si les gens ont eu peur, c'est leur problème...»

Vincent Manilève
Vincent Manilève (316 articles)
Journaliste
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