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Quatre-vingts ans avant l'État islamique, Leni Riefenstahl inventait (ou presque) le cinéma de propagande

Temps de lecture : 3 min

Les exécutions filmées par Daech, cumulant les codes du cinéma et des jeux vidéo sont l'aboutissement de près d'un siècle de cinéma de propagande. Dans les années 1930, Leni Riefenstahl a pour ainsi dire fondé le genre en mettant sa caméra au service des grands-messes du Parti nazi.

Leni Riefenstahl (au centre) sur le tournage des Dieux du stade en 1936 | Ur Cameras via Flickr CC License by

C'était il y a quatre-vingts ans, bien avant l'ère du numérique, bien avant la viralité qui permet aujourd'hui à al Hayat Media Center, la société de production de l'État islamique, d'inonder la planète de clips meurtriers. Conscient du pouvoir de l'image animée sur l'imaginaire des hommes, la politique se décide à employer le cinéma pour chanter la gloire du régime. Leni Riefenstahl capte les cérémonies grandiloquentes du Parti nazi à Nuremberg en 1933 et 1934 dans La Victoire de la foi, puis dans Le Triomphe de la volonté, grave sur pellicules les Jeux olympiques de Berlin en 1936 dans Les Dieux du stade. Elle devient alors pour la postérité la figure de proue du cinéma de propagande, l'esthéte exaltant l'État national-socialiste pour mieux en servir la folie.

«Commande du Führer»

Pourtant, si quarante ans après son invention le cinéma est encore balbutiant et que chaque film est l'occasion d'expérimentations, Leni Riefenstahl n'est pas la première à donner une âme militante à son œuvre. En URSS, Sergueï Eisenstein cherche depuis La Grève (1925) à enthousiasmer ses contemporains en revisitant le passé de la révolution, et même les plus anciennes heures du peuple russe.

Mais pour Jérôme Bimbenet, auteur de la biographie Leni Riefenstahl –la cinéaste d'Hitler, l'Allemande est un cas à part: «Eisenstein passe par la fiction, l'histoire. Mais Riefenstahl réalise Le Triomphe de la volonté, un documentaire, et c'est une commande du Parti nazi.» Il faut dire qu'on ne se cache pas à l'époque pour le dire. En ouverture de ce documentaire qui fait la part belle aux grandes processions en uniformes, aux discours hallucinés de responsables nazis, le tout scandé par des marches militaires allègres, un panneau annonce: «Commande du Führer».


C'est cette alliance d'un montage brillant, d'une esthétique soignée et d'un message politique rentre-dedans qui a installé Leni Riefenstahl au faîte de l'histoire des propagandistes: «À l'époque où sort Le Triomphe de la volonté, on le présente directement comme un grand film de propagande. C'est Leni Riefenstahl qui donne ses lettres de noblesse au genre. Mais ce concept a beaucoup évolué. À l'époque, le mot de “propagande” est voisin de ceux de “promotion” et de “publicité”. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas Leni Riefenstahl qui a perverti, en quelque sorte, le terme», détaille Jérôme Bimbenet.

Faire du cinéma à n'importe quel prix

Les vidéastes de l'État islamique sont eux-mêmes djihadistes, et ne creusent aucune distance entre eux et le discours qu'ils véhiculent. Mais les propagandistes des totalitarismes européens de cette époque sont avant tout cinéastes. Leni Riefenstahl n'est pas militante du Parti nazi, et si elle accepte, à l'âge de 31 ans, ces commandes, c'est par opportunisme et amitié personnelle pour Hitler. Pour le budget proposé aussi, car le bailleur de fonds étant une formation politique devenue toute-puissante en Allemagne, ses ressources pour tourner sont illimitées. Jérôme Bimbenet explique:

Oui, elle a cherché à sidérer son public mais c'était une sidération purement esthétique, même si la sidération idéologique pointe derrière elle

«L'idée de Leni Riefenstahl était de faire du cinéma, qu'il soit de propagande ou pas, avec de belles images et de la musique cadencée. Elle a d'ailleurs dit qu'elle aurait pu faire la même chose pour Staline.»

Les prouesses techniques de Leni Riefenstahl modèlent le cinéma de propagande moderne: «En exposant la gloire d'Hitler, elle a montré la soumission des Allemands. Et pour ce faire, elle a alterné plongées et contre-plongées. Dans Les Dieux du stade, elle a multiplié les grands travellings. Elle a systématisé ces plans qui sont depuis au centre des films de propagande», explique le biographe.

En attendant Chaplin

Les djihadistes qui filment et mettent en ligne les vidéos de l'EI connaissent bien les ficelles filmiques pour atteindre moralement les spectateurs. Quand il s'agit de caractériser le but psychologique de la diffusion de ce cinéma de la terreur, on parle généralement de «sidération». L'objectif de Riefenstahl en son temps était le même. Enfin, pas tout à fait:

«Oui, elle a cherché à sidérer son public mais c'était une sidération purement esthétique, même si la sidération idéologique pointe derrière elle. Elle-même disait ne pas s'occuper d'idéologie mais c'était tout de même un peu difficile de ne pas s'en occuper à l'époque», tempère Jérôme Bimbenet.

La propagande suscite toujours, par réaction, son propre antidote. Ainsi, c'est en visionnant Le Triomphe de la volonté en compagnie du réalisateur espagnol Luis Buñuel que Charlie Chaplin sentira la nécessité de réaliser Le Dictateur. On attend maintenant le nouveau Chaplin qui parviendra à exposer le grotesque de la propagande de l'État islamique.

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