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Marine Le Pen se prend-elle pour Trump?

Marine Le Pen à Fréjus, le 18 septembre 2016. Franck PENNANT / AFP.

Marine Le Pen à Fréjus, le 18 septembre 2016. Franck PENNANT / AFP.

Si elle espère la victoire du candidat républicain à la présidentielle américaine face à Hillary Clinton, elle cherche à se distancer de l'image d'un homme jugé dangereux et excessivement clivant.

Fréjus (Var)

Non, contrairement à ce qu'on pourrait croire, Marine Le Pen n'a pas posé avec un faucon aux Estivales du FN à Fréjus: il s'agissait en fait d'un pygargue à tête blanche, symbole des Etats-Unis. La scène invite évidemment à un rapprochement avec Donald Trump, qui avait posé avec l'animal pour un shooting du magazine Time. Rapprochement d'autant plus tentant quand on voit les propositions extrêmes du candidat républicain, qui lui permettent d’espérer aujourd'hui la victoire face à Hillary Clinton.

En promettant un mur pour contrer «l’invasion» d’immigrés mexicains, en s’opposant à «l’establishment» comme le faisait autrefois Jean-Marie Le Pen, Trump engrange. Il colle aux aspirations et aux peurs d'une partie du peuple américain. «La volonté de Donald Trump, c'est de maîtriser l'immigration. Je ne vais pas lui jeter la pierre», glissait Marine Le Pen début septembre. Après avoir longtemps refusé la comparaison, la présidente du FN a également lâché, en juillet dernier dans Valeurs Actuelles: «Entre lui et Hillary Clinton, c'est clair, je choisirais Donald Trump.» Mais si Marine Le Pen a officialisé son «soutien» à Trump en jurant sur CNN qu’il fallait «tout sauf Hillary Clinton», car «Clinton, c’est la guerre», la candidate du FN refuse pour autant de copier son homologue américain.

Au contraire, Marine Le Pen veut donner des gages de rassemblement et d’apaisement, comme elle a tenté de le prouver à Fréjus en invitant des personnalités non encartées comme l’économiste Jacques Sapir (dont une intervention en vidéo a été diffusée), le criminologue Xavier Raufer (même si l’homme vient de l’extrême-droite et du groupuscule Occident...) ou encore le professeur marseillais Jean-Paul Brighelli, ex-chevénementiste qui plaide pour un rapprochement des souverainistes de Melenchon au FN et apparemment un des tenants de la thèse selon laquelle Marine Le Pen a été dépassée sur sa droite: «Aujourd’hui, c’est un homme comme Sarkozy qui tient des propos extrémistes, à la Trump justement», estime-t-il au téléphone après sa prestation, assurant qu'il n'est pas une «prise de guerre du FN». «Le FN est plus républicain que LR et le PS, qui ont vendu l’école aux intérêts bruxellois, par exemple.» 

«Marine n’a aucun modèle. Et ce n’est sûrement pas Trump!»

Donnée qualifiée pour le second tour dans tous les cas de figure pour l'instant, Marine Le Pen y est aussi donnée systématiquement battue par son adversaire de droite (l'hypothèse d'un duel face à la gauche, elle, n'a pas été testée depuis longtemps). Comme un certain Jean-Marie Le Pen en 2002, qui lui assume totalement la comparaison avec Donald Trump, comme il jurait jadis être le Ronald Reagan français face à l’ennemi communiste

Si j’étais américain, je voterais Donald TRUMP… Mais que Dieu le protège !

— Jean-Marie Le Pen (@lepenjm) 27 février 2016

À l’intérieur du parti, personne ne veut prendre le risque d’associer Marine Le Pen au candidat républicain. Trop polémique, trop excessif, trop caricatural. Comme aux Etats-Unis, les cadres sont réticents face à l’image d’un homme jugé toxique, stupide et haineux par ses propres camarades. «Si on adopte son langage de division et de haine, on ne va jamais gagner», avançait d'ailleurs le fin limier Jeb Bush au début de la campagne primaire américaine.

Ressenti comme une catastrophe par les cadres du parti, parce qu’il échappait à tous les codes traditionnels de la vie politique, Trump plaît pourtant aux électeurs déclassés et prolétarisés parce qu’il leur donne exactement ce qu’ils veulent entendre. «C’est très compliqué de faire des comparaisons», avance Jean-Lin Lacapelle, responsable des fédérations au FN. «Marine n’a aucun modèle. Et ce n’est sûrement pas Trump! Elle est sereine, surtout face à une primaire de la droite qui s’annonce comme un bain de sang. Son état d’esprit est exemplaire: elle fera une campagne pour les Français, pour les défendre et pour le retour de notre souveraineté.»

«On ne les récupère pas avec “la France apaisée”»

À son échelle, le FN vit en tout cas un problème d'organisation de terrain (localement, le parti n’a pas encore les moyens de ses ambitions) qui pourrait coûter cher au candidat républicain en novembre. «Si Trump ne gagne pas, ça se jouera en partie sur le structurel. Il a pas la machine d'Hillary», croit savoir un militant de PACA. «Nous dans le sud, si on avait eu 50 mairies avant les régionales, on gagnait.» «Là où il y a une similitude, c’est qu’au départ beaucoup de gens pensaient que Trump n’avait aucune chance», jauge de son côté Nicolas Bay, secrétaire général du FN et futur directeur de campagne pour les législatives de 2017.

Un des rares admirateurs public de Donald Trump à Fréjus, aux Estivales de Marine Le Pen

Depuis plusieurs semaines, Trump a adouci son discours. Avec un objectif: paraître plus présidentiable. Après de nombreuses provocations, il a finalement reconnu que Barack Obama... était bien né aux Etats-Unis. Pour lui, cette affirmation s’affichait comme une concession. Ses sorties jugées xénophobes ou misogynes par la presse américaine n’ont pas été effacées pour autant. «La question est simple», juge, en écho, un cadre frontiste. «Faut-il apaiser pour tenter de rassurer les retraités, qui nous ont manqué pendant les régionales, mais aussi les petits ouvriers, qui pour certains nous sont déjà acquis? Ou faut-il aller chercher les abstentionnistes? Eux, on ne les récupère pas avec la France apaisée mais en faisant du Trump.»

Jusqu'à aujourd'hui, la nouvelle stratégie frontiste n’a pas vraiment porté ses fruits puisque malgré les évènements tragiques de cet été, la présidente du FN n’a pas grimpé dans les sondages, restant aux alentours de 30% au premier tour. «Vous voulez qu’on soit encore plus haut?», s’étonne  Stéphane Ravier, sénateur-maire FN des 13e et 14e arrondissements de Marseille. «Sarkozy est aujourd’hui à notre droite car on est en période d’élection à la primaire. Nous, on est cohérents, droits dans nos propositions, on n’a pas varié sur l’islam et l’immigration.» «Marine Le Pen est confirmée en tête dans tous les cas de figure», se rassure Nicolas Bay. «Elle a solennisé son discours et montre que les événements lui ont donné raison. Aujourd'hui, nos idées sont majoritaires dans le pays. Pourquoi en rajouter? Marine Le Pen n’a pas besoin de faire de surenchère sur l’immigration ou l’identité car l’opinion nous donne une légitimité sur ces sujets-là.»

Marion Maréchal-Le Pen, la plus «trumpiste»?

Il faut donc rassurer, prolonge-t-il. C'est l'un des mots d'ordre de Marine Le Pen, qui sait que son parti a encore échoué aux dernières régionales faute d’avoir su s'éloigner de son image sulfureuse. Selon un baromètre réalité pour TNS-Sofrès au début de l'année 2016, 56% des personnes interrogées pensaient que le FN représente un «danger pour la démocratie». Quand certains attaquent l’islam de front, comme le fait Donald Trump aux Etats-Unis ou comme Éric Zemmour, adulé par la base du FN et qui ne fait aucune différence entre islam et islamisme, Marine Le Pen prend des précautions: «Je ne lutte pas contre l’islam, je ne lutte pas contre une religion. Moi, je lutte contre le fondamentalisme islamiste», jure-t-elle.

Mais si d’un côté Marine Le Pen vante l’apaisement, ses fidèles, eux, jouent encore sur les «fondamentaux», à l'image de la création, annoncée par le maire d’Hénin-Beaumont Steeve Briois, de l’association «Ma commune sans migrants». Ses non-fidèles aussi: quelques heures avant le discours de sa tante, Marion Maréchal-Le Pen fut largement applaudie en évoquant la «colonisation visuelle du territoire» liée aux «groupes agissants islamistes». Chouchoute française d'une certaine droite extrême américaine, à l'image de Sarah Palin, soutenue par une myriade de fidèles qui, dans le sud, sont friands de ce type de sorties, la nièce de la présidente du FN aurait certainement pu reprendre le mot de Donald Trump: «Je n’ai pas à forcer pour être politiquement incorrect!»

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