Culture

Virginie Efira en quatre actes, la lente éclosion d'une grande actrice

Temps de lecture : 9 min

Après avoir percé à la télévision belge puis française, la comédienne s'est retrouvée cataloguée jeune première de comédie romantique. Coup sur coup, «Elle» de Paul Verhoeven et «Victoria» de Justine Triet, où elle crève l'écran en avocate drôle et dépressive, révèlent l'étendue de son talent. A-t-on trouvé là notre Julia Roberts?

Virgine Efira en février 2016 I ALAIN JOCARD / AFP
Virgine Efira en février 2016 I ALAIN JOCARD / AFP

«Comment vouloir faire autre chose que sortir un porte-manteau d’un sac?» Certains artistes ont très tôt cette évidence qu’ils veulent faire du cinéma. Pour Xavier Dolan, c’était Titanic, pour Virginie Efira, c’était Mary Poppins.

Sauf que si le réalisateur de Mommy est allé droit au but, la comédienne franco-belge a pris quelques détours. Elle s’est laissée le temps d’avoir plusieurs vies avant de finalement assumer sa première révélation et de devenir l’une des actrices les plus en vue du cinéma français. À l’affiche de Victoria, deuxième comédie de Justine Triet déjà saluée pour le génial La Bataille de Solferino, celle qui répète à chaque interview qu’elle n’a jamais eu de «plan de carrière» semble pourtant suivre le scénario réjouissant d’un feel good movie en quatre actes (pour l’instant).

1.Acte 1Les débuts belges

Bien qu’elle vienne d’acquérir la nationalité française (comme quoi les impôts ne font pas fuir tout le monde), Virginie Efira est née belge d’un père oncologue et d’une mère qui a également choisi de vivre sa vie en plusieurs actes puisqu’elle a d’abord été esthéticienne, puis artiste, puis chef. Un certain atavisme dans le refus de la route toute tracée peut-être. Virginie Efira grandit à Bruxelles, entre les maisons maternelles et paternelles car le couple divorce alors qu’elle n’a que 9 ans. Aucun traumatisme de ce côté là, «ils ont fait ça très bien», avait-elle déclaré à Frédéric Lopez et donc aucune volonté de combler un manque d’amour dans sa vocation.

La psychologie de comptoir n’a pas de place chez cette actrice résolument bien dans ses pompes. Après des études de théâtre, elle passe un casting pour une émission de télévision pour ados belge, «Megamix», diffusée de 1997 à 2000 sur Club RTL et qu’elle décrit comme une sorte de «Club Dorothée» belge. Ça vend du rêve. Tout en confessant sans honte à Frédéric Lopez dans l’émission «La Parenthèse inattendue» s’y être amusée, Virginie Efira concluT: «Si on doit regarder les premières, ce n’est pas Carole Bouquet. Ce qui est chouette dans la vie, c’est la possibilité d’évoluer.» Une phrase qui pourrait être le (mauvais) titre de son autobiographie.

Et effectivement, les rares vidéos qui traînent sur internet montrent bien qu’on penche plus du côté d’Ophélie Winter époque «Hit Machine» que de Carole Bouquet:


Elle enchaîne ensuite avec d’autres émissions, comme la «Star Academy» belge et même conclusion cinglante: «C’était assez pathétique, la même chose qu’en France mais avec deux euros cinquante de production, c’était vraiment pas très passionnant.» Sauf que Virginie Efira a plusieurs atouts dans sa manche pour jouer les présentatrices de télévision: une spontanéité couplée à une aisance certaine devant la caméra et surtout beaucoup d’autodérision.

2.Acte 2La télévision française

Virginie Efira retient donc l’attention de la chaîne M6 qui lui fait passer le casting de Miss Météo mais ses blagues sur le soleil et les nuages ne passent pas. N’est pas Alain Gillot-Pétré qui veut.


Toujours est-il que la chaîne la garde dans ses tiroirs pour quelques émissions diverses et variées comme «Opération Séduction», «Classé Confidentiel», «Le Grand Piège» ou encore «Absolument 80/90». Puis en 2006, M6 lui demande de remplacer Benjamin Castaldi dans l’émission de télé-crochet «La Nouvelle Star». L’actrice raconte ainsi cette «aubaine» aux Inrockuptibles:

«Des gens m’ont dit comme si c’était un don du ciel: “Tu te rends compte? Tu vas remplacer Benjamin Castaldi!” Je me disais: “Ah bon? C’est ça alors ce qui peut m’arriver de mieux dans la vie?” Et en même temps, je pensais qu’il y avait moyen d’en faire un truc amusant, d’être la fille qui tire son épingle du jeu.»

Le problème c’est qu’avoir du second degré dans une émission où tout n’est que premier degré, c’est compliqué. Et de fait, elle confie à l'hebdomadaire culturel:

On me hurlait dans l’oreillette: “Ne fais pas d’humour! Surtout pas d’humour!” L’émission fonctionnait grâce une grande prise au sérieux de ses rituels

«Je crois que je débordais un peu le cadre. La production tenait beaucoup à sa dramaturgie. Il y avait un cahier des charges très précis. On me hurlait dans l’oreillette: “Ne fais pas d’humour! Surtout pas d’humour!” L’émission fonctionnait grâce une très grande prise au sérieux de ses rituels.»


L’actrice aurait accepté de présenter «La Nouvelle Star» en échange de la diffusion par M6 de la série Off Prime dans laquelle elle joue presque sa vie: une présentatrice de télévision célèbre qui rêve de trouver sa place au sein du sacrosaint cinéma français. La série fût ainsi diffusée en 2007-2008 mais mal écrite, mal réalisée et globalement mal jouée elle ne révolutionne pas le petit écran et est arrêtée après deux saisons.


Les échecs n’arrêtent pas Virginie Efira qui s’expatrie chez Canal+ en 2008 pour présenter «Canal Presque». Nouvel échec, nouvelle conclusion cinglante de l’actrice:

«Canal+, c’était une chaîne plus libre et plus brillante que les autres donc j’étais trop contente mais après on a fait franchement de la merde, tout le monde était bon mais ensemble on était nuls.»

Pour quelqu’un qui confie à Marie Claire qu’«on manque forcément de lucidité sur soi», c’est un constat plutôt lucide. C’est d’ailleurs en partie cette capacité d’autocritique qui vire à l’autodénigrement permanent qui aurait convaincu Justine Triet de la prendre pour endosser le premier rôle de Victoria, l’avocate dont la vie prend l’eau.

3.Acte 3Les comédies romantiques

Son passage chez Canal n’est pas un échec total car Pierre Lescure lui fait confiance pour jouer dans Nathalie une pièce mise en scène par Christophe Lidon au théâtre Marigny qu’il dirige. Cette fois, les critiques sont plus favorables à la jeune actrice qui se rapproche un peu plus de sa vocation première. Toujours fidèle à l’autodénigrement, elle explique pourtant aux Inrockuptibles:

«C’est assez curieux de trouver de la confiance en soi quand objectivement rien n’indique que tu peux l’avoir. Rien ne permettait de penser que je pourrais faire des choses intéressantes mais j’ai décidé d’y croire.»

Et effectivement ces choses intéressantes n’arrivent pas tout de suite puisqu’en 2010, c’est d’abord Philippe Lefebvre qui lui offre un rôle secondaire dans un navet notoire: Le Siffleur dans lequel elle joue une bimbo blonde écervelée. Subtil.


Mais la recette Virginie Efira est déjà là. Contrairement au clivage typiquement français entre actrices belles et actrices drôles, elle ose être les deux. Comme Marilyn Monroe qu’elle admirait petite ou Julia Roberts dont elle dit qu’elle était amoureuse, elle n’a pas peur de froisser son image en se laissant aller au comique gaguesque. Le cinéma français a eu du mal à comprendre ce savoureux cocktail mais Virginie Efira jongle entre les deux avec une décontraction et un naturel déconcertants.

Dans le registre des comédies romantiques, il faut une certaine accessibilité. Et cela correspond à ton physique. Même chose pour la télévision

Elle enchaîne donc les comédies romantiques à succès: L’Amour, c’est mieux à deux avec Clovis Cornillac et Manu Payet puis La Chance de ma vie avec François-Xavier Demaison qui dépassent le million d’entrées. La réalisatrice Anne Fontaine lui fait ensuite confiance pour jouer un second rôle dans Mon Pire Cauchemar aux côtés d’Isabelle Huppert, Benoît Poelvoorde et André Dussolier. Puis vient 20 ans d’écart avec Pierre Niney qui dépasse également le million d’entrées et dans lequel elle joue brillamment une rédactrice d’un journal féminin coincée jouant à la Milf (« Mother I’d Like to Fuck) déglinguos pour redevenir cool.


Dans ce film, elle commence à écorcher légèrement son image de «girl next door» sympatoche qui lui a attiré les faveurs des audiences dès ses débuts télévisés. Elle expliquait ainsi à Marie Claire:

«Dans le registre des comédies romantiques, il faut une certaine accessibilité. Et cela correspond à ton physique. Même chose pour la télévision. Le prime time n’arrive pas par hasard, c’est aussi morphologique. Il y a ce côté “les filles et les garçons aiment bien”.»

Le réalisateur Emmanuel Mouret qui l'a dirigé dans Caprice en 2015 associe ce côté accessible au regard de l'actrice dans une interview accordée au site Toute la culture: «Virginie Efira, outre sa beauté et sa classe, a cette chose assez rare: elle n’a pas du tout le regard hautain de certaines femmes très belles, un peu méprisantes. Ce que je préfère chez elle, c’est son regard, qui possède une vraie gentillesse.»

Mais comme Julia Roberts qui enchaîna les comédies romantiques pulvérisant le box-office dans les années 1990 tout en voulant s’imposer dans des drames, l’actrice belge ne s’arrête pas là et s’essaye à d’autres registres. Mais comme Julia Roberts, le public a du mal à la suivre. Il faut dire que dans les deux cas, les premiers essais ne sont pas vraiment concluants. De Dead Man Talking à Cookie, l’actrice enchaîne les films maladroits pour ne pas dire balourds.

Caprice marque alors un premier pas vers le cinéma d’auteur quelque part entre Woody Allen et Marivaux. Dans le film, elle rappelle à la fois Catherine Deneuve jeune et la Gena Rowlands des films de Cassavetes, la légèreté en plus.


À l’affiche de quatre comédies romantiques en 2015-2016 (Caprice, Le Goût des Merveilles, Et ta sœur? et Un Homme à la hauteur) plus rien ne semble arrêter Virginie Efira dans ce genre qu’elle maîtrise à merveille.

4.Acte 4Le cinéma d’auteur

Et pourtant, en 2016, on la retrouve transformée chez Paul Verhoeven qui décide lui aussi de lui faire confiance dans son magistral Elle aux côtés d’Isabelle Huppert et de Laurent Lafitte. Loin de ses comédies romantiques, Virginie Efira est remarquable en épouse catholique totalement dévouée et dépassée. Elle ne fait plus rire ou sourire, elle impressionne.


L’actrice déclarait récemment à LCI: «Honnêtement, je me fous de casser une image. Je n'ai jamais réussi à me prendre en charge, je n'ai jamais réussi à écrire, alors ça passe par l'autre. Je n'ai pas de plan de carrière. Ce qui me plaît, c'est le contraste. Je ne me considère pas comme cinéphile, il y a tant de grands films que je n'ai pas encore vus.»

Parvenir à faire un film aussi stimulant que Victoria aujourd'hui, c'est une chance. Imaginez donc, faire un film sur la dépression qui contient de la joie

Pourtant en sortant de Elle, on a le sentiment, malgré son second rôle, qu’elle joue enfin dans un film à la hauteur de son talent. Celle qui semble avoir toujours souffert d’un complexe vis-à-vis du métier d’actrice, raison pour laquelle elle s’est d’abord tournée vers la télévision malgré ses études de théâtre, a enfin résolu ses névroses et on la remercie.

«Quand on sacralise quelque chose, il est difficile de s’en approcher. Il faut, pour que cela reste sacré, ne pas pouvoir y entrer. J’ai dû trouver un autre endroit, ça a été la télévision. Et comme tu ne veux pas être une comédienne frustrée qui fait de la télé, il te faut trouver le bon dans ce que tu fais. Je ne l’envisageais même pas comme un tremplin, pour moi c’était foutu», expliquait-elle à Marie Claire.

C’est désormais à l’affiche de Victoria qu’elle triomphe et rappelle une nouvelle fois la Gena Rowlands ou Julia Roberts, encore elle, dans Erin Brockovich, la dérision en plus, le pathos en moins. Pour la première, la référence est clairement assumée la réalisatrice Justine Triet lui ayant demandé avant le tournage de regarder Opening Night de Cassavetes.


Efira réussit ce mélange de genre, entre le drame et le comique, si facilement raté, avec sensibilité et splendeur. «Parvenir à faire un film aussi stimulant que Victoria aujourd'hui, c'est une chance. Imaginez donc, faire un film sur la dépression qui contient de la joie», déclarait-elle à LCI.

Pour la réalisatrice Justine Triet: «Elle incarne quelque chose qui relève du fantasme masculin mais j’ai entrevu très tôt une possibilité de travailler sur quelque chose de plus sombre, de plus dense, de plus mélancolique que ce qu’elle montre habituellement.»

De la même façon qu’Erin Brockovich a permis la consécration tardive de Julia Roberts en tant que grande actrice, Victoria marque le rôle qu’on attendait pour Virginie Efira. Et on lui en souhaite beaucoup d’autres de cette envergure.

Pauline Thompson

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