Economie

Le Brexit est un casse-tête, la décision de Londres sur le nucléaire le prouve

Gilles Bridier, mis à jour le 16.09.2016 à 8 h 07

Après avoir gelé le projet de construction de deux centrales, piloté par EDF et négocié avant le vote britannique en faveur de la sortie de l’Union européenne, Theresa May choisit de relancer le projet. Pas si simple, le Brexit!

JUSTIN TALLIS / AFP.

JUSTIN TALLIS / AFP.

Sept semaines: c’est le temps qu’il aura fallu à Londres pour faire la démonstration de l’ancrage britannique à l’Europe, n’en déplaise aux tenants du Brexit, au moins dans le domaine de l’énergie.

Le 28 juillet, Theresa May, nommée Première ministre du Royaume-Uni depuis à peine quinze jours pour conduire le divorce du pays d’avec l’Union européenne, gelait l’engagement de son prédécesseur David Cameron en faveur de la construction de deux centrales nucléaires EPR par EDF. Un projet évalué à… 18 milliards de livres, un prix jugé exorbitant par ses détracteurs anglais. Et qui, surtout, était confié à un opérateur français avec le soutien financier d’un partenaire chinois du nucléaire, même si cet opérateur est un partenaire de longue date de la Grande-Bretagne et y a acquis British Energy en 2008.

Sans ménagement, le nouveau Premier ministre douchait les espoirs de l’électricien français, qui venait tout juste d’obtenir de son conseil d’administration le feu vert pour mener ce projet controversé en son sein même à cause du risque financier, qui a conduit à la démission de Thomas Piquemal, directeur exécutif  en charge des finances depuis 2010, puis d’un membre du conseil d’administration, Gérard Martin. Un véritable camouflet –mais l’heure, pour Theresa May, n’était pas aux bonnes manières.

Ayant pour mission de restaurer des éléments de souveraineté britannique conformément à la volonté exprimée par les électeurs outre-Manche lors du référendum du 23 juin,  il lui était politiquement impossible de poursuivre dans la voie ouverte par l’ancien Premier ministre en fermant les yeux sur le sens de ce vote. Surtout dans un domaine aussi stratégique que l’énergie! D’autant que les électeurs britanniques majoritairement acquis au Brexit étaient aussi ceux qui, comme consommateurs, seraient mis à contribution pour rembourser l’investissement pendant des décennies.

Mais la Première ministre n’a pu sortir de lapin anglais de son chapeau pour promouvoir une solution britannique pur jus. Et il n’aura pas fallu très longtemps pour que le pragmatisme l’emporte sur une posture politique susceptible de coûter plus cher aux sujets de Sa Majesté qu’une blessure d’amour-propre. D'où l'engagement de Londres, annoncé jeudi 15 septembre, de relancer le projet. Un engagement, certes, conditionné à de nouvelles dispositions pour verrouiller le capital des futures centrales, à travers un cadre légal destiné à encadrer les futurs investissements dans les infrastructures stratégiques. C’est une pierre dans le jardin du partenaire chinois qui pouvait espérer, dans l’avenir, se voir attribuer la construction d’une autre centrale.

Pragmatisme à l’anglaise

Theresa May espère ainsi parvenir à ménager la susceptibilité des pro-Brexit sans mettre en péril l’approvisionnement en électricité des ménages britanniques. C’est donc bien EDF Energy, filiale de l’électricien français et premier producteur d’électricité au Royaume-Uni, qui sera chargée de construire les deux EPR, programmés pour une entrée en service en 2025. Le compte a rebours est engagé, et tout retard dans les décisions aurait été fort préjudiciable: d’ici à 2030, une partie des centrales nucléaires en exploitation auront été mises à l’arrêt.

C’est une leçon pour les négociateurs britanniques, qui vont devoir discuter des conditions de mise en place du Brexit lorsque Londres aura officiellement –probablement pas avant 2017– notifié son intention d’activer la procédure prévue par l’article 50 du traité sur l’Union européenne.  

Dans des secteurs autant consommateurs de capitaux, qui dépendent d’infrastructures complexes, longues à installer et qui pèsent ensuite lourdement sur les politiques suivies pendant des décennies, les revirements ne peuvent être que progressifs et étalés dans la durée. En ce sens, les stratégies industrielles ne peuvent être balayées abruptement par des engagements politiques programmatiques en déphasage avec les réalités.

Les alliances nouées depuis des décennies et les projets élaborés du temps du Premier ministre Tony Blair, avant d’être approfondis et concrétisés par ses successeurs, en s’inscrivant dans une politique d’union européenne, ne pouvaient être aussi facilement remis en question.

Car on n’a jamais entendu les partisans du Brexit expliquer qu’en coupant les ponts avec le continent, les Britanniques devraient renoncer à une partie de leur confort. D’où, dans le domaine de la production d’énergie, la contradiction du résultat d’un vote qui, en plus, s’explique plus par des problèmes de politique intérieure que d’adhésion à l’Union européenne.

Un cadre européen pour la stratégie énergétique

En l’occurrence, le Royaume-Uni dispose de peu de marges de manœuvre. Même si les énergies renouvelables y font jeu égal avec le nucléaire grâce à l’essor de l’éolien qui, à lui seul, fournit la moitié de l’électricité verte, les énergies fossiles assurent encore la production de plus de la moitié de l’électricité en 2015. Mais le charbon, qui arrive encore en tête avec 28% du total, devrait voir ses capacités reculer de 30% d’ici à 2020.

Bien sûr, la Grande-Bretagne, qui est déjà le pays européen exploitant le plus grand nombre d’éoliennes offshore, compte poursuivre ses efforts dans ce sens. Malgré tout, les énergies renouvelables ne devraient pas suffire pour faire face à la demande, même si celle-ci ne devrait pas progresser de plus de 0,3% par an.

Dans ces conditions, le nucléaire, avec 24% de la production totale d’électricité, demeure un élément important du futur mix énergétique britannique. Toutefois, d’ores et déjà, une partie des installations aujourd’hui exploitées vont devoir être déclassées d’ici à 2019 : six tranches en tout, ce qui correspondra à environ 30% des capacités également, note RTE dans son analyse des capacités de production européennes. Ce qui explique que Theresa May n’ait pas voulu enterrer le dossier des EPR, ni tarder à faire connaître sa décision, inscrivant ainsi sa politique énergétique dans un cadre européen, comme d’ailleurs les autres pays de l’Union.

Elle a ainsi choisi de s’en remettre à la décision qui avait été prise par David Cameron à une époque où l’hypothèse d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, agitée comme un épouvantail, semblait ne jamais devoir se concrétiser. Le nouveau Premier ministre britannique manifeste ainsi la complexité de la tâche des négociateurs qui vont organiser le divorce alors qu’une rupture des liens avec l’Europe continentale se révèle impossible à moyen terme dans des secteurs stratégiques comme l’énergie pour lesquels Londres avait, précisément, joué la carte européenne.

Gilles Bridier
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Journaliste
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