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Mais que fait la police?

Lors de la manifestation du 15 septembre 2016 à Paris. THOMAS SAMSON / AFP

Lors de la manifestation du 15 septembre 2016 à Paris. THOMAS SAMSON / AFP

Historiens et sociologues nous expliquent ce que les tensions qui ont émaillé les manifestations sur la loi Travail nous disent des rapports entre les Français et leur police.

Le 8 avril sortait le nouveau single de Renaud, «J'ai embrassé un flic», écho, un an plus tard, de la «policemania» qui s'était emparée d'une partie des Français au lendemain des attentats de Charlie Hebdo. Au-delà des manifestations de fraternité sur les boulevards parisiens le 11 janvier 2015, de la pléthore de reportages embedded louant le courage des forces de l'ordre, la preuve la plus saillante de ce regain de popularité réside dans les 35.000 candidatures au poste de gardien de la paix à un concours qui offrait 2.800 places en février 2016... soit une augmentation, par rapport à l'année précédente, de 50%.

Mais Renaud (comme souvent) a joué de malchance. Car au moment où son titre inondait les ondes, ceux qui auraient dû être sa première «fanbase» il y a un trente ans tâtaient du gourdin. Le bal s'est ouvert le 24 mars avec le tabassage en règle d'Adam, lycéen à Bergson (Paris-XIXe), et de ses camarades de classe, à l'occasion d'un blocage du lycée contre la loi Travail. Puis il y a eu les échauffourées devant Tolbiac, à la Nation ou lors des rassemblements Nuit Debout place de la République, l’homme sanguinolant sur un trottoir à Nantes, celui tombé dans le coma après avoir reçu les projectiles d'une grenade de désencerclement dans la tête, ou celui, en juin, à qui une présumée grenade lacrymogène coincée entre son corps et son sac a creusé un trou de 5 cm dans le dos. À tel point qu'en juillet, le collectif «Stop Violences Policières», prolongement du «Defcol», la commission juridique de Nuit Debout, a déposé sur le bureau de Jacques Toubon, le Défenseur des Droits, un dossier constitué de 68 réclamations faisant état de violences policières injustifiées. Des plaintes ont également été déposées à l'IGPN.

«Tout le monde déteste la police»

À mesure que passaient les quatorze journées de mobilisation contre la loi Travail, les vidéos s'accumulaient sur mon mur Facebook et mon moral déclinait en proportion inverse. Autour de moi ont commencé à se produire des phénomènes curieux, comme ces amis on ne peut plus rangés il y a quelques mois de cela, thésards de leur état, qui s'équipaient de casques et lunettes de ski pour aller prendre des photos en première ligne, tissant, au rythme des expulsions de Nuit Debout, une tenace solidarité avec ceux qu'on appelle désormais les «casseurs». Des militants classiques, et conscients des dégâts que peuvent faire la «casse» pour leur propre mouvement, se laissaient surprendre à scander en chœur «Tout le monde déteste la police». Le doute pointait doucement chez d'autres ayant, d'usage, le discours «Ces jeunes cons l'ont bien cherché».

La violence de la police a-t-elle été, ces six derniers mois, plus fréquente, plus intense que lors des autres mouvements? Ou est-ce seulement une perception, biaisée par le développement de la vidéo et des réseaux sociaux? Contrairement à celle des autres pays, la police française ne dispose pour l'instant d'aucun indicateur permettant de mesurer le phénomène. «L'IGPN, depuis quelques mois, recense les cas de violences illégitimes alléguées. Avant, nous disposions déjà des rapports d'activité de l'institution, mais le tri en amont effectué par les fonctionnaires de police rend difficile leur recensement», explique le sociologue Cédric Moreau du Bellaing, auteur d'une enquête sur la police des polices.

«Il est certain que plus il y a de manifestations sur la voie publique, plus le risque de violences est important. Mais la police française est caractérisée par une culture du secret: ils ne communiquent ni sur le positif, ni sur le négatif», explique Mathieu Zadgrodzki, auteur de Que fait la police? A l'appui de son analyse, ce chercheur en sciences politiques cite l'hostilité du corps à la mise en place des récépissés de contrôle d'identité ou encore à la caméra piéton, «alors qu'à Rialto, l'installation de ces caméras qui filment en permanence ce que fait la police et les citoyens auxquels elle est confrontée a entraîné une forte chute de l'utilisation de la force et du nombre de plaintes. En France, le ministère a lancé l'initiative dans quelques ville, en chante les louanges, sans fournir de bilan. Et, à la différence de Rialto, en France, c'est le policier lui même qui décide de lancer ou non la caméra».

Baisse du seuil de tolérance

Une chose est sûre, cependant: si l'on ne sait pas si les violences augmentent, baissent, s'intensifient ou pas, ce que l'on sait, c'est que l'arrivée massive de la vidéo permise par les smartphones change la donne, produisant un effet de loupe indiscutable. «L'affaire Rodney King est un tournant en la matière. En 1991, Rodney King se fait poursuivre puis tabasser par des policiers à Los Angeles. Un caméraman amateur saisit la scène, et c'est la diffusion de cette scène qui crée une onde de choc, puis de grandes réformes au sein de la police. De tels événements se produisaient régulièrement auparavant. Simplement, ils n'étaient pas filmés», explique encore Mathieu Zadgrodzki. «Pendant le mouvement contre le CPE, la police est aussi intervenue assez violemment contre les lycéens, et pourtant, ce type de controverse n'a pas eu lieu. Entre les deux, je doute que le niveau de violence ait augmenté. Par contre, il est certain que l'équipement en nouvelles technologies de la population s'est sophistiqué», analyse Cédric Moreau de Bellaing.

La baisse générale du seuil de tolérance à la violence constitue une autre explication de cette sensibilité accrue aux violences policières. «Norbert Elias est l'auteur de cette théorie selon laquelle il y aurait une baisse tendancielle de la violence depuis la formation des Etats en Europe occidentale, due à une augmentation du niveau d'auto-contrainte. La perception d'une plus grande violence est liée à la baisse de notre tolérance à celle-ci», interprète le sociologue. Même constat pour Arnaud Houte, historien de la police: «Depuis le XIXe siècle, date de création de la police, on assiste à un rapprochement police/ population. Il y a d'abord eu une “républicanisation” de la police au début du siècle. Même si la répression des révoltes ouvrières était très violente, dans la police du quotidien, il y avait tout un discours prônant la protection du citoyen plutôt que sa répression. Puis, à l'issue des grandes secousses politiques du milieu du XXe siècle –la collaboration, les grandes grèves de 1947, la guerre d'Algérie et le 17 octobre 1961–, on assiste à un changement générationnel avec la lettre de Maurice Grimaud, alors préfet de police de Paris, qui incite les CRS à la modération.»

Les protestataires ne sont pourtant pas les seuls à avoir le sentiment d'une explosion du niveau de violence: «J'ai discuté récemment avec des responsables haut placés dans la police, convaincus de n'avoir jamais vu une telle violence. Historiquement, on peut dire que c'est faux: les agriculteurs, les marins pêcheurs causent bien plus de dégâts que les manifestants contre la loi Travail. Il est possible qu'en retour, ils calent leur propre niveau de violence sur celui des manifestants, alors que ce serait l'inverse qui serait nécessaire. Supposer une telle violence induit une répartition différente des forces de police durant les manifestations. Ainsi, le 14 juin, chaque rue –y compris les impasses– perpendiculaire au trajet de la manifestation était tenue par des gardiens de la paix. Cela signifie que d'autres corps que les CRS, moins entraînés à la gestion des foules, moins professionnels et souvent plus violents, sont mobilisés pour encadrer la manifestation», affirme encore Arnaud Houte.

«Pas de lien entre les convictions des policiers et leur comportement sur le terrain»

Statuons donc que la violence augmente, qui serait à l'origine de cette plus grande sévérité?  Serait-ce le fait de policiers autonomes? Du corps de la police qui s'autonomiserait de l'État? Ou d'une consigne venue directement de l'État, du ministère de l'Intérieur, voire du chef du gouvernement?

La manifestation de mai dernier «contre la haine anti-flics» inquiète Hélène L'Heuillet, philosophe. «La police est sensée être un tiers, une médiation entre l'Etat et la société. La force, couverte par le mandat des gouvernants, se transforme en violence lorsque la police ne joue plus son rôle de tiers. Et c'est justement ce qu'il se passe avec cette manifestation: le rapport police/casseur devient un rôle dual. Au vu des violences de ces dernières semaines, deux possibilités: soit l'Etat laisse la police faire, et joue un rôle cynique en laissant la police prendre un pouvoir qu'elle ne devrait pas avoir. Soit il y a une partie factieuse de la police, qui en découd avec les manifestants d'une part, mais aussi avec l'Etat de l'autre. Alors, la police ne serait plus un contre-pouvoir, mais se placerait au-dessus de l'État. La manifestation du 18 mai était une sorte de chantage: si vous ne nous couvrez pas, alors lorsqu'il y aura des attentats, nous n'interviendrons pas.» La chercheuse s'interroge: cette situation serait-elle liée à la prégnance du FN dans la police, comme l'indique l'enquête du Cevipof de l'automne 2015, selon laquelle plus de 50% des policiers et militaires voteraient à l'extrême droite? «Ces violences seraient-elles la traduction concrètes de ces idées lorsqu'elles pénètrent dans un corps d'Etat?»

«Le discours de Manuel Valls, le 19 mai, appelant à la plus grande sévérité, expliquant qu'il n'y avait aucune consigne de clémence ni de sanction est bien sûr une réponse aux accusations de la droite. Mais elle a un second effet: la police peut y entendre une “carte blanche”. Et les conséquences de cette carte blanche peuvent être graves: de nombreuse bavures avaient suivi un discours du même style prononcé par Charles Pasqua lorsqu'il était ministre de l'Intérieur », explique Cédric Moreau de Bellaing. Pour autant, pense-t-il, les normes professionnelles et la doctrine, solide, de la police, ne peuvent être totalement balayées par une simple pression du politique. Il écarte le lien entre vote FN et violences: «Le sondage du Cevipof groupe la police et les militaires. Plusieurs études de terrain montrent qu’il n’y a pas de lien entre les convictions des policiers et leur comportement sur le terrain: ceux qui expriment des idées d’extrême droite à la machine à café peuvent se comporter, en fonction, de manière tout à fait courtoise quelque soit les interpellés, et inversement. Les syndicats policiers, très forts, ont une influence autrement plus importante que celle du FN.»

Pas de «désescalade»

Fabien Jobard et Olivier Fillieule, dans leur article «Un splendide isolement», paru sur le site La Vie des Idées le 24 mai dernier, démontrent que la clé d’explication de la violence exercée par nos policiers se trouve à l’échelle inférieure, celle de la doctrine de la police française. En Allemagne, la police, confrontée à des mouvements radicaux autrement plus violents qu’en France, a fait évoluer sa manière d’intervenir en menant depuis quinze ans une politique dite de «désescalade». Depuis 1985, elle est soumise à une obligation de coopération et de communication avec les protestataires. Ce modèle emprunté au travail social s’est diffusé aux Pays-Bas, en Suède, au Danemark, en Angleterre ou encore en Suisse. Il consiste à éviter la formation d’une situation «bloc contre bloc», entre les manifestants et la police, pour éviter la solidarisation des manifestants «pacifiques» avec les «casseurs».

Au contraire, en France, jamais on a tant vu la police. Postée à chaque coin de rue pendant les manifestations, elle a «nassé», entouré des bouts de cortège à plusieurs reprises, procédé à des interpellations ciblées provoquant le corps à corps, envoyé des grenades de désencerclement, tiré au flashball par surprise, etc. «Geoff Persons, un universitaire anglais, témoignait dans le Guardian de son étonnement face à la stratégie policière lors des échauffourées entre supporters à Marseille durant l'Euro. Il explique que les policiers laissaient les supporters s’échauffer, faire les imbéciles, sans lever le petit doigt. Et d’un seul coup, sans que personne ne comprenne pourquoi, ils se mettent à charger, frappant indistinctement dans le tas. On a observé la même chose durant les manifestations contre la loi Travail», relate Mathieu Zadgrodzki.

Tout le contraire de la stratégie de la désescalade allemande. Depuis les années 1990, des camionnettes de police munies de haut-parleurs ou d’écrans notifiant des messages expliquent à la foule ce que les forces de l’ordre sont en train de faire. Et cela réduit significativement les occurrences de violence: «Mais le point crucial qui les distingue [les polices appliquant la désescalade, ndlr] des polices françaises est ceci: force reste à la loi; force reste dans la loi. Pas de manifestant.e.s menotté.e.s et frappé.e.s par un policier. Pas de manifestant.e.s à terre et frappé.e.s. Pas de manifestant.e.s injurié.e.s. Pas de jets indiscriminés de gaz lacrymogène dans une foule composite engouffrée dans le métro, au prétexte que s’y seraient glissé.e.s des autonomes ou des casseur.e.s. Pas de matraquage dans le dos de passant.e.s. Pas de perte de contrôle. Pas de gazage dans les entrées ou les enceintes du métro. Au final, pas de polémique», écrivent Jobard et Fillieule. Divers facteurs expliquent un tel retard par rapport aux polices européennes: la certitude, à tort, selon les chercheurs que le modèle français est envié par le monde entier. L’idée, ensuite, que l’on rentre dans un cycle inédit de violence de la part des casseurs qui demande une réponse à la hauteur. Le fait, ensuite, que les politiques se contentent de reprendre les rapports des syndicats policiers sans faire un examen en profondeur de la manière dont fonctionne le corps: les syndicats policiers ont par exemple refusé d’être entendus par une commission parlementaire en 2015, estimant que cette simple demande était une «injustice de plus voire une insulte faite à l’engagement et au professionnalisme de la police». Enfin, pour que les stratégies de désescalade irriguent le corps policier, il faudrait modifier la formation ainsi que l’image de la police qui oriente le recrutement des policiers, qui candidatent de moins en moins par attrait pour une police «de service public». Tout un programme, donc.

Que l’augmentation de la violence soit réelle ou perçue, une question subsiste: ce sentiment pourrait-il provoquer une délégitimation progressive de la police aux yeux de l’opinion publique? Pour nos chercheurs, le slogan «Tout le monde déteste la police» s’avère bien loin de la réalité. «La police est globalement très appréciée par la population, elle remporte des niveaux de popularité très élevé», constate Cédric Moreau de Bellaing.

Le 16 mai dernier, un sondage du Parisien estimait cette sympathie à 82%, alors qu’elle s’élevait à seulement 65% en octobre 2014. L'hostilité à la police a elle grimpé de 6% à 10%, chiffre à néanmoins interpréter avec prudence en raison de la marge d'erreur. «Ce qui s’est passé ces derniers mois ne va pas changer durablement les choses. Mais, on pourrait observer un durcissement dans certains secteurs de la population, dans le monde militant et, pour une partie bien plus large que les seuls “autonomes d’ultragauche”, chez les jeunes qui ont subi les violences et leurs pairs. L’affaiblissement du seuil de tolérance à la violence produit également une mobilisation médiatique: les violences des policiers contre les journalistes de Rennes peuvent causer une pression pour que le contrôle sur la police, notamment des parlementaires, augmente. Depuis 1968, deux enquêtes parlementaires sur la police ont eu lieu en France, contre onze au Canada», explique Cédric Moreau du Bellaing. Inversement, la place de la violence dans le mouvement contre la loi Travail risque, elle, de délégitimer les protestataires. «Les bris des vitres de l’hôpital Necker, même s'ils ont été commis par trois personnes, de manière isolée, ont, aux yeux de l'opinion publique, redonné d'un seul coup aux policiers toute la popularité qui avait pu s'émousser dans les dernières semaines», analyse Cédric Moreau du Bellaing. Et donne aux représentants de la police un poids politique leur permettant de continuer de refuser de revoir leur doctrine. Au vu de l'état d'esprit actuel, il serait étonnant qu'ils boudent ce plaisir. Point, donc, de désescalade à l'horizon.

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