France

Qu'est-ce qui pousse des femmes à devenir djihadistes?

Agnès De Féo, mis à jour le 15.09.2016 à 7 h 35

La tentative d'attentat à la voiture remplie de bonbonnes de gaz à Paris vient de révéler au grand public l’engagement de femmes dans les rangs djihadistes. Mais le phénomène n'est pas nouveau. Qu’est-ce qui peut bien animer ces femmes? Pourquoi passent-elles à l’acte? Agnès De Féo est sociologue et documentariste. Depuis 2008, elle interroge des femmes de la mouvance salafiste qui ont été tentées par la radicalisation. Avec elles, elle décrypte pour Slate.fr ce qui conduit au passage à l’acte.

©Marc Rozenblum

©Marc Rozenblum

«Nous sommes devenues la cape rouge que le toréador agite devant le taureau pour qu’il nous fonce dessus. Certaines en sont devenues folles.» Linda (son prénom, comme ceux des autres témoins, a été changé), 35 ans, ancienne munaqaba (porteuse du niqab), tente d’expliquer aujourd’hui la haine qui pousse certaines femmes à passer à l’acte. Pour elle, tout vient de l’obsession française du voile. «La polémique sur le niqab a fait monter d’un cran l’animosité contre nous, elle a engendré la haine des deux côtés.»

De l’insulte à la provocation

Les pionnières parties en Syrie dès 2012 justifiaient leur choix par leur difficulté à vivre en France et la recherche d’un endroit où elles pourraient être heureuses, c’est-à-dire porter le niqab sans entrave et être respectées. À l’époque, le fait de se voiler intégralement constituait une démarche purement individuelle. Puis ces femmes ont subi insultes des passants et vexations policières. Aujourd’hui encore, les munaqabat (pluriel de munaqaba) commencent leur entretien par le récit des agressions qu’elles subissent, longuement détaillées et qui constituent un faire-valoir du choix qu’elles s’imposent.

Elles finissent alors par projeter leur vie dans un ailleurs utopique, un monde meilleur. Rares sont celles qui ne rêvent pas de partir, non seulement parce que la hijra (le départ vers une terre musulmane) est un must en islam, mais aussi parce qu’elles ne supportent plus la vie en France. Une grande partie du discours de la djihadiste Émilie König juste avant son départ en Syrie, à l’été 2012, était consacré à se plaindre des agressions verbales et tracasseries administratives du fait de son niqab:

«Je n’en peux plus. Ça devient insupportable maintenant et je songe à faire la hijra avec mes enfants.»

Car la radicalisation féminine, en France, est indissociable de la loi d’interdiction de dissimulation du visage votée en octobre 2010 et entrée en application en avril 2011, une loi qui peut expliquer pourquoi les Françaises sont les femmes les plus nombreuses dans les rangs de Daech. Le niqab est devenu, depuis son interdiction, le symbole de la radicalisation, même si la majorité des munaqabat le porte de manière pacifique.

 

Le cercle vicieux interdiction-radicalisation

Les différentes lois visant les musulmans servent encore aujourd’hui de leitmotiv et de justification. Pour ces jeunes femmes en pleine recherche identitaire, c’est la preuve qu’elles ne sont pas aimées en France. Et les voilà qui cherchent une issue dans la hijra. Pour preuve, la plupart de munaqabat ont porté le niqab après la loi d’interdiction. Saliha, 28 ans lorsqu’elle part en 2013 pour Tataouine dans le sud de la Tunisie dans l’espoir de rejoindre la Syrie, expliquait: «Le mieux pour moi est de retourner à l’islam authentique. Puisque la France ne nous accepte pas.» Elle s’amusait également du paradoxe:

S’il n’y avait pas eu cette polémique, je suis sûre que je n'aurais pas porté le voile intégral. Je n’y pensais même pas. Merci Sarkozy!

Saliha

«Je remercie encore mille fois M. Sarkozy de m’avoir poussée à m’interroger sur ce voile intégral. S’il n’y avait pas eu cette polémique, je suis sûre que je ne l’aurais pas porté. Non je ne l’aurais pas porté parce que je n’y pensais même pas. Et je ne suis pas la seule. Certaines sœurs l’ont enlevé. Mais d’autres ont, comme moi, décidé de le porter. Merci Sarkozy!»

Le voile intégral symbolise ainsi leur résistance à l’État. Une radicalisation devant l’interdit qu’on trouve clairement chez Émilie: «J’ai toujours été ferme et je resterai ferme jusqu’à mon dernier souffle. Que cela plaise ou non à la France, à l’État français, je resterai toujours ferme.» Saliha ne disait pas autre chose: «Maintenant quand je sors, c’est comme un djihad que je fais. Je sais que je vais me faire insulter, qu’il y aura des regards contre moi.»

Le triptyque jeunesse – transgression - aventure

Certaines se sont exilées en Angleterre, d’autres au Maroc ou en Algérie. Les plus aventurières ont misé sur la Syrie. Dans leur motivation au départ, il ne faut pas négliger la fascination pour l’aventure, le challenge, le défi jeté à un Occident devenu coupable de leur malheur. On peut même aller plus loin et voir chez elles, depuis la loi d’interdiction touchant l’espace public, une fascination pour la transgression, une forme d’héroïsme de la marge.

«C’est aussi de l’insouciance, explique Linda, n’oublions pas que ce sont des femmes très jeunes qui ne connaissent rien à la vie. Pour moi, tout a changé à la naissance de ma fille», se rappelle cette mère de famille de 35 ans. Rachid, un ancien militant de Forsane Alissa qui a aujourd’hui 42 ans met aussi sur le compte du jeune âge leur passage à l’acte. Pourtant parmi les femmes arrêtées dans l’affaire des bonbonnes de gaz, certaines sont mères de famille.

Des groupes de résistance à la naissance de Daech

Certaines ont d’abord rejoint des groupes comme Forsane Alizza, groupe dirigé par Mohamed Achamlane et dissous en mars 2012, quelques jours après les attentats perpétrés par Mohamed Merah. Cindy, 41 ans, ancienne munaqaba, revient sur le soutien qu’ils lui offraient: «Moi, je portais le niqab, leurs actions, ça me parlait.»

L'entre-soi est favorisé par l’interdiction, cette prohibition qui permet le regroupement idéologique

La loi d’interdiction a permis l’organisation des munaqabat en groupes virtuels grâce à Facebook. La violence de leurs propos était alors extrême. Certaines femmes commençaient à justifier les attentats suicides. Cet entre-soi est favorisé par l’interdiction, cette prohibition qui permet le regroupement idéologique. Contrairement aux femmes avant le vote de la loi, désocialisées, isolées les unes des autres.

Cindy se souvient de l’une des femmes les plus virulentes Ghourouba, la première du groupe a être partie en Syrie:

«Je me souviens de son intransigeance dans les réunions, c’était la plus exaltée et vindicative. Comme nous toutes, elle était seule et cherchait un homme, ce qu’elle a fini par trouver en Syrie.»

La solitude affective des femmes, tout comme des hommes, qui choisissent la radicalisation vestimentaire (distinction dans l’espace public) est trop souvent sous-estimée, alors qu’elle est un moteur puissant.

Mais selon Cindy, la première cause de la radicalisation est à chercher ailleurs, du côté du caractère. «C’est une nature, ce sont des filles hyper colériques, elles ont ce truc en elles. C’est aussi de la racaille, même si elles ont l’amour de l’islam. On leur fait comprendre les choses de manière à ce qu’elles deviennent haineuses.» Elle revient sur ses années dans les rangs de Forsane Alizza. «Moi-même j’étais très critique avant. J’avais un certain ego, persuadée d’être dans le vrai. Ce qui m’a attiré chez Forsane Alizza, c’était leur discours: “Voilà comment on nous traite.” Cela me parlait parce que je portais le niqab. Je lisais des livres et écoutais des conférences sur internet. Quand on entre dans l’islam, on est en pleine effervescence, on prend tout au pied de la lettre. Puis on prend du recul, surtout après avoir observé le monde musulman. C’est ainsi que je me suis éloignée, j’en arrive même aujourd’hui à ne plus croire certains hadiths, même considérés comme sahih (authentiques) concernant les femmes.»

La scission après la création de Daech

Pour Cindy, une grande division s’est produite dans la mouvance dite salafiste à l’apparition de Daech en 2014. Cindy se souvient du virement opéré dans son groupe: «Avant on s’éclatait sur Facebook. Il ne faut pas croire, mais Forsane Alizza était avant tout un groupe de clowns. Puis Daech est né et chacun a pris position. Les pro-djihad se sont révélés. Et nous, on s’est éloigné car cette violence ne nous parlait pas du tout.»

Pour les pro-djihad, nous étions des hypocrites, des moutons, des islam de France

Cindy

Les plus radicaux de son entourage choisissent de faire allégeance à l’État islamique, tandis que les autres se tiennent à distance. Ceux qu’elle nomme les «pro-djihad» se retournent alors contre leurs anciens camarades de lutte. «Tous les sobriquets dont nous affublions les musulmans majoritaires étaient alors dirigés contre nous. Pour les pro-djihad, nous étions des hypocrites, des moutons, des islam de France, des Chalghoumi. Tous ces termes, je les avais utilisés pour contredire les autres musulmans. Ils étaient soudain dirigés contre moi.»

Critique de la violence

Aujourd’hui, ces anciennes munaqabat se montrent intransigeantes vis-à-vis de la violence.

«Ce ne sont que des petites connes, des meurtrières! Et si j’étais passée dans cette rue avec ma fille pour aller à la mosquée de Paris? Elles sont capables de tuer leurs frères et sœurs fillah! Pourtant le Prophète a limité l’action de combattre à ceux qui nous combattent.»

Linda cette mère de famille qui cherche aujourd’hui la tranquillité, s’énerve à la seule évocation de cet attentat déjoué et ne comprend pas. Pourtant devant le jeune âge de l’une des mises en examen – 19 ans - elle se souvient:

«Ça me renvoie à mes 17 ans, on ne connaît rien de la vie à cet âge. Et pourtant j’avais la haine. C’est sans doute le cas de ces femmes, elles ont la haine, même si certaines agissent ainsi parce qu’elles sont sensibles.»

En portant le niqab au moment de la loi d’interdiction et en subissant les vexations, elle comprend comment on peut basculer dans l’irréversible.

Linda poursuit: «Ces filles veulent se venger à cause des vidéos où les musulmans sont touchés. Les guerres contre les musulmans représentent une injustice qui les touche fortement. Mais elles sont tellement barrées qu’elles ne font même plus la différence entre la réalité et une partie de paintball.»

Chez ces femmes, ce n’est pas la contrainte qui domine mais un désir de justice, d’aventure, la soif de trouver un sens à sa vie, une recherche utopique. Il est temps aujourd’hui de ranger au placard les poncifs les décrivant comme de vulgaires pions d’un échiquier. Loin d’être téléguidées ou télécommandées, elles sont maîtresses de leur jeu.

La nouvelle épreuve du burqini

De manière périodique en France, le vêtement musulman féminin fait l’objet d’une campagne et embrase l’opinion publique française. Cet été, ce fut le burqini. Rares sont les musulmans à ne pas se sentir visés. Ainsi Linda s’emporte-t-elle:

«C’est incroyable, les musulmans pieux ne portent pas le burqini sur les plages publiques car non seulement ce vêtement est trop près du corps mais aussi il conduit à la mixité aux côtés d’homme à moitié nus. Il ne s’agit donc absolument pas d’un vêtement de l’islam radical. Et pourtant c’est sur ce registre qu’il a été attaqué par les politiques. C’est au contraire choisi par des femmes légères par rapport à moi. Mais quand est-ce qu’ils vont nous laisser tranquille?»

Une nouvelle flambée qui va sans doute créer de nouvelles vocations.

Voir les documentaires d’Agnès De Féo, Sasana Productions, produits par Marc Rozenblum:

Sous la Burqa, 52 minutes, 2010

 

Premier documentaire à la recherche de la motivation des femmes. Entretiens filmés de femmes dès le début de la polémique, été 2009. L’idée est de donner la parole aux femmes qui le portent pour comprendre le phénomène.

Niqab Hors-la-loi, 52 minutes, 2012

 

Réalisé après la loi d’interdiction de dissimulation du visage. Il fait notamment apparaître une nouvelle tendance : des femmes choisissent de transgresser la loi en se voilant le visage.

Niqabmania à Tunis, 52 minutes, 2013


Le phénomène du voilement du visage est ici étudié en contexte musulman, dans la Tunisie post-révolutionnaire avec l’accession des citoyens à la liberté.

Émilie König vs Ummu Tawwab, 26 minutes, 2016

 

Parcours d’une jihadiste partie en Syrie, sept fois rencontrée juste avant son départ

Voile interdit, 52 minutes, prochainement

Retour sur deux décennies de lois et projets de lois d’interdiction portant sur la religiosité musulmane féminine. Tenter d’en comprendre les conséquences sur le long terme.

Agnès De Féo
Agnès De Féo (5 articles)
Sociologue et documentariste
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