Partager cet article

Son métier: dominatrice professionnelle sur internet

Marie Gü pour Nichons-Nous dans l'internet

Marie Gü pour Nichons-Nous dans l'internet

Il est facile de trouver sur le web des strip-teaseuses qui se déshabillent devant leur webcam. Après avoir fréquenté le milieu BDSM de San Francisco, Misstress Hartley se démarque en pratiquant l'humiliation et le sadomasochisme grâce à une appli spécialement créée pour ses clients.

«Mon dieu, je ne pourrais jamais faire ça! J’aime tellement les taper pour de vrai...» Telle a été la réaction de R., une de mes nombreuses colocataires du logement coopératif où j’ai vécu à San Francisco, quand je lui ai raconté mon interview d’une dominatrice nommée Mistress Harley. J’ai ainsi découvert que R. était aussi une dominatrice. Mais ce qui m’avait intrigué chez Mistress Harley avait quelque chose de plus geek et de plus coquin: selon son profil Twitter, elle est «The Techdomme™», la dominatrice high-tech. Son job quotidien consiste à faire de votre vie un enfer numérique. Si tel est votre désir, vous devrez la supplier et dépenser assez de monnaie pour qu’elle daigne ruiner consciencieusement votre vie grâce à tous les accessoires dont elle dispose. Car elle a plus d’un tour dans son app. Si vous aimez ça IRL, elle vous frappera là où ça fait mal, à condition d’avoir été très très gentil.

J’avais contacté Mistress Harley avant de quitter ma routine parisienne pour San Francisco, et ce fut la toute première personne que j’ai pu rencontrer une fois arrivée dans cette ville connue pour ses fameuses start-up et sa scène BDSM. Parler avec une dominatrice qui a fait d’internet son royaume a été très instructif, non seulement pour comprendre ce qu’était la domination, mais aussi pour m’introduire dans la culture entrepreneuriale et ultra-connectée de la baie de San Francisco. Que tu sois esclave ou patron, Mistress Harley sait ce qui est bon pour toi. Ses seins sont sa marque de fabrique, et rien que pour ça, tu lui dois du respect.

Elle m’avait donné rendez-vous dans le restaurant d’un quartier chic, entre le Panhandle et les hauteurs de Haight-Ashbury. Elle m'avait prévenue: son «petit mari» serait là aussi. Le couple passait difficilement inaperçu. Mistress Harley, grande et belle, avait un décolleté aussi agressif que la faille de San Andreas et des bras musclés recouverts de tatouages. Si certaines personnes doivent être terrifiées à l’idée de la croiser un jour de colère, d’autres se prosternent certainement pour avoir l’honneur d’être humiliées par leur fantasme incarné.

Home sweet home

Avant d’être dominatrice professionnelle, Mistress Harley était déjà impliquée dans la scène BDSM de San Francisco pour son propre plaisir. Avec son look alternatif, elle faisait aussi la camgirl pour arrondir ses fins de mois, en plus de son poste de responsable qualité et de chef de projet dans l’industrie high-tech de la Silicon Valley. Elle a continué à poser devant sa webcam après sa rencontre avec son mari, une vraie romance sur internet. Après s’être connus sur OkCupid il y a deux ans, ils sont vite devenus inséparables et se sont mariés deux mois plus tard à Las Vegas. Mais l’argent récolté en se trémoussant sur le web, «c’était juste assez pour se payer des verres», et ça commençait à l’ennuyer.

Son mari, au courant de son activité et de sa lassitude, lui a suggéré de se tourner vers la «domination financière», qui avait deux avantages: lui éviter de faire ce qu’elle n’aimait pas, comme être nue devant une caméra, et être beaucoup plus lucratif.

«J’ai découvert que la domination financière existait vraiment. Je lui ai dit qu’il était fou, que personne ne voudrait me payer juste parce que je lui demande, mais en fait, les gens le font! La domination financière, c’est ça: se servir de l’argent de quelqu’un comme un objet de fétichisme, avec son consentement et pour son plaisir sexuel, pour en prendre le contrôle ou pour l’en priver.»

À l’origine de ces conseils avisés, le parcours universitaire et militant de son mari : diplômé en sociologie et en Women’s Studies, coach d’une Women’s Coalition, il a eu l’occasion de rencontrer de nombreuses travailleuses du sexe. Pendant ses discussions, il a compris que lorsqu’elles avaient des compétences informatiques, elles quittaient la rue ou les maisons de passe pour travailler en ligne, de chez elles.

«Si vous êtes une strip-teaseuse, et si vous avez l’occasion d’éviter tout contact avec vos clients, vous n’hésitez pas. Danser dans votre salon sera toujours moins dangereux que d’aller vous déshabiller devant des étrangers qui veulent vous toucher et qui vous manquent de respect», m’explique-t-il.

Un business

Internet étant surtout peuplé de chats et de strip-teaseuses, Harley devait trouver un moyen de se démarquer sur ce marché si concurrentiel. Plus qu’une énième webcam érotique, elle devait devenir une marque à part entière. C’est tout le secret de son succès. En étudiant la concurrence, elle s’est rendu compte que la plupart des gens du métier étaient des amateurs, comme elle à ses débuts: ayant un job à temps partiel le jour et se dénudant la nuit venue. Pour se faire une place, Harley a compris qu’il ne fallait pas y aller de main morte: elle devait devenir un business. C’est ainsi que Mistress Harley est née. C’est une persona, un logo, une marque déposée. En travaillant dans la high-tech, Harley est devenue touche-à-tout, de l’ingénierie au marketing, en passant par la gestion de produit et le référencement naturel. Désormais, elle applique toutes ses compétences au service de sa propre entreprise.

«Quand j’ai créé Mistress Harley, j’ai fait tout ce qu’il y a de plus normal quand on lance son business: j’ai créé un site web, j’ai construit une marque et son storytelling. Je suis allée sur les réseaux sociaux pour dire: “Salut, je suis une marque, je suis là pour votre argent, c’est moi qu’il faut payer car je suis la meilleure entreprise et les autres sont nulles.” Ensuite, j’ai fait ma petite promo. Sur tous les sites qui l’acceptaient, j’ai mis un lien vers mon site et une photo de mes seins.»

«I am watching. You’re obsessed»

Un bon marketing est toujours plus efficace si vous vendez un produit de qualité. Pour la carrure, Harley est bien équipée, c’est certain, mais elle a aussi un outil qui lui permet d’occuper une place toute particulière dans l’univers du sadomasochisme en ligne. Elle a en effet développé une application qui suit ses clients à la trace. Une application de domination uniquement disponible sur Android, la version iPhone étant trop compliquée à développer. Depuis novembre dernier, elle peut savoir à tout moment où se trouvent ses clients et ce qu’ils font. Grâce à cette appli extrêmement intrusive, elle contrôle leur smartphone et peut bloquer l’accès aux sites web et aux applis selon son bon désir. Elle peut aussi lire les SMS et les e-mails, et même en envoyer à leur place.

Ses longs ongles colorés ont l’air de véritables griffes alors qu’elle agrippe son téléphone pour me faire une démo de sa domination numérique, grâce un système qui ferait passer n’importe quel contrôle parental —ou agent de la NSA— pour un petit joueur.

«Mon application agit comme un virus. Une fois installée sur votre appareil, je contrôle les paramètres, mots de passe, bref, tout ce qui fait la vie numérique. Je peux empêcher mes clients d’aller sur des réseaux sociaux comme Instagram. En général, je les empêche de regarder de la pornographie, donc je bloque Tumblr et tous les sites web qui servent à ça. Voyons un peu ce que j’ai sous la main...»

[L’écran défile sous son doigt]

«Lui, il est interdit de Facebook, lui c’est OkCupid. Quand ils tentent de faire une action que j’ai bloquée, mon appli s’ouvre à la place, et donc je sais combien de fois ils ont essayé. Lui, il a voulu se connecter 92 fois à Facebook. Et lui, vingt-trois fois seulement. Évidemment, ils ne peuvent pas désinstaller mon appli sans payer un code qui coûte au moins 200 dollars. Ah, je vais te montrer des SMS, c’est toujours marrant à lire. Apparemment, ce gars-là veut aller à la fête d’anniversaire d’un certain Jeff. OK, alors... je vais lui écrire: “C’est qui ce Jeff ?! Pourquoi tu vas à sa fête ? C’est à moi que tu dois faire un cadeau, tout de suite !” Maintenant, on va regarder la géolocalisation de mes clients. En cliquant, je peux voir ce qu’ils font. Lui, par exemple…»

[Elle clique sur la carte]

«Apparemment, il passe l’après-midi au Lac Berryessa, pas loin de Sacramento. Mes clients savent que je les surveille, ils ont peur de mes réactions. Et ils ont intérêt à prier pour que personne n’utilise leur téléphone, car ils peuvent avoir de gros problèmes. Imagine qu’une femme veuille vérifier l’adresse d’un événement où elle va avec son mari, et hop, ce sont les seins de Mistress Harley qui s’affichent ! Eh oui, la destruction de ménages fait aussi partie de mon offre.»

En ligne, le safe word, c’est le contrat

Contrairement à beaucoup d’internautes, ses clients ne recherchent pas la confidentialité mais l’exposition au grand jour. Sur le site web de Mistress Harley, vous pourrez voir par exemple une bannière payée par «Sissi Stephy», où il porte une perruque, un godemiché à la bouche. Elle m’a expliqué que Sissi Stephy veut arriver dans les premiers résultats si vous tapez «sissi exposure» dans Google, et qu’il est insatiable. Elle a déjà révélé des photos de lui sur Facebook, au vu et au su de sa famille et de ses amis, et même à son travail, en envoyant une photo très explicite à son patron. Mais pour Sissy Stephy, plus c’est gros, mieux c’est, il veut faire la une des journaux. Cher Sissi Stephy, sache que tu figures désormais dans les colonnes de la presse française.

Comme son travail consiste notamment à rendre publiques les pratiques intimes de ses clients, Harley doit pouvoir se protéger, judiciairement parlant. En effet, pour publier vos petits secrets sur Internet et aux yeux du monde entier, ou pour déchirer votre couple avec calme et rigueur, elle doit pouvoir prouver que c’était bien votre volonté. Toute relation BDSM est censée reposer sur le consentement. Le dominé doit savoir exactement ce qui peut se passer, et il doit être capable d’utiliser un safe word, un code de sécurité, s’il ne veut pas aller plus loin.

Ce code, c’est le contrat qu’il passe avec Mistress Harley. Grâce à son avocat, elle évite d’avoir chaud aux fesses tandis qu’elle frotte les vôtres avec du papier de verre, avant de poster la vidéo sur YouTube et de l’envoyer à votre père. Si c’est vraiment ce que vous voulez, n’oubliez pas : votre consentement est indispensable. Cette protection juridique est aussi un atout pour son business. Elle peut faire des choses que d’autres amateurs n’oseraient jamais. Si par exemple elle fait chanter quelqu’un, il ne pourra pas la poursuivre en justice, puisqu'il sera écrit noir sur blanc par un avocat que c'est le souhait du client, et la signature de ce dernier fera foi. La collaboration avec son avocat va même plus loin, il n’est en effet pas toujours facile de traduire le désir de ses clients sous une forme contractuelle.

«Mon avocat m’adore. Chaque fois que je vais le voir, il se réjouit d’avoir à résoudre des casse-têtes juridiques inédits. Et pourtant, il travaille avec le milieu du BDSM depuis longtemps. J’arrive avec des idées du genre “Si un des mes clients veut être traîné en justice, quel type de contrat peut m’autoriser à le faire?” Nous avons aussi élaboré un contrat de crédit, exactement comme ceux que vous pouvez contracter auprès d’une banque, mais c’est avec moi que vous le signez. Il indique que le client me doit 10.000 dollars, s’il ne me rembourse pas, je peux l’attaquer, et je le ferai. Dans un contrat que j’ai avec un de mes clients, par exemple, il doit me payer 192 dollars par mois pendant les dix prochaines années. S’il ne le fait pas, je lui colle un procès.»

Le choix de l’esclave

Tout le monde ne peut pas avoir le privilège d’être l’esclave de Mistress Harley, de lui verser de l’argent tous les mois ou de chatter avec elle par Skype. Les prétendants au titre doivent d’abord remplir un long formulaire en ligne. Harley a un master en sciences de l’information, elle ne veut pas être servie par «des gens trop fous ou trop stupides pour rédiger un bon texte». Avec élégance et intelligence, ils doivent décrire leurs motivations, leurs fétiches BDSM préférés et leurs expériences précédentes au service d’une maîtresse. «Je veux des gens qui soient tout de suite respectueux et obéissants. Je veux pouvoir dire: “File acheter une petite culotte, mets du rouge à lèvres et envoie-moi une photo.” Je ne veux pas lutter.»

Au fil de notre discussion, j’ai pu découvrir divers acronymes NSFW comme CBT, JOI, CEI*, des choses sur le business du sexe et sur un pan de la psychologie humaine. Tel un véritable coach, une grande partie du travail de Harley consiste à aider ceux qui n’arrivent pas à vivre la vie qu’ils veulent, ceux qui ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs tout seuls, que leur but soit de détruire leur couple ou de porter des petites culottes...

«À mon avis, consulter un psychiatre et payer 100 dollars la séance, c’est bien mieux que de se confier gratuitement à un ami. Pourquoi? Parce votre psy est un pro. Être une dominatrice professionnelle, c’est pareil. Vous pouvez coucher avec des centaines de personnes et ne jamais obtenir ce que vous voulez, ou bien vous pouvez appeler une dominatrice professionnelle. Vous pourrez dire “Je veux vraiment être humilié, fais-moi mal, traîne-moi en laisse, tape-moi dans les couilles et barre-toi”, et je le ferai ! Parfois, ils ne savent même pas ce qu’ils veulent, je les aide à le découvrir. S’ils ont envie de devenir une femme, je leur ordonne de s’habiller en femme, et je leur explique comment être une vraie femme. Et pas question de porter une perruque pourrie, car les femmes ne mettent pas ce genre de trucs. Je leur dis même d’hydrater leur peau, car ils ne le font pas ! Il y en a qui ont tellement de choses à apprendre...»

San Francisco dans la zone grise

Harley prend son rôle de coach de vie au sérieux. Il s’avère qu’elle a permis à des couples d’améliorer leur relation. Un de ses clients, notamment, n’avait pas couché avec sa femme depuis des années. Elle lui a expliqué que les femmes sont elles aussi des êtres sexuels! Dans une telle situation, l’intervention d’un professionnel était nécessaire. Avec ses encouragements, l'homme a convaincu sa femme d'aller voir un psychothérapeute. Aujourd’hui, le couple peut librement discuter de ses fantasmes.

«J’essaye souvent d’aider la femme cachée derrière l’homme qui me contacte, s’il y en a une. Je n’ai pas de femmes parmi mes clients, car les femmes n’ont jamais à payer pour du sexe. Il y a parfois des dominatrices professionnelles qui aimeraient profiter de mon expérience, mais c’est une clientèle différente. Franchement, si j’ai un conseil à donner à toutes les femmes, le voici : ne vous laissez pas maltraiter par les hommes. Si vous voulez quelque chose d’un homme, c’est à vous de lui dire, car ils sont trop bêtes pour savoir ce qu’ils veulent!»

À ce moment-là, j’ai réalisé que depuis le début, le vrai sujet était la possibilité pour les clients d’engager une conversation, non pas avec la dominatrice, mais avec les autres, ceux avec qui justement l’échange semble impossible, et surtout avec eux-mêmes. En acceptant de se laisser aller dans un lieu protégé, ils peuvent puiser dans leurs forces et construire eux-mêmes leur propre histoire, qu’ils veuillent la partager ou non.

«La domination financière est encore un sujet tabou. Les gens peuvent parler de leur salaire, de leur bonus, mais ils n’avoueront pas ce qu’ils dépensent pour une dominatrice sur Internet. Pour se vanter d’avoir acheté un hors-bord, il y a du monde, mais sur les sommes versées à une nana bizarre trouvée sur le web, on la ramène moins. Sans oublier que les personnes qui travaillent dans le milieu du sexe sont considérées comme des marginaux un peu crades et leur clientèle comme des ratés. Si vous avez besoin de payer pour n’importe quel type de relation sexuelle, c’est sûrement que vous n’êtes pas capable de faire autrement.»

«Ça peut être le cas, mais parfois, il peut s’agir d’autre chose. Je crois qu’aux États-Unis, l’échec ne peut exister que dans la sphère privée. Les gens prétendent être heureux, mais ce n’est qu’une façade. Chez beaucoup d’Américains, l’incapacité à exprimer la sexualité qu’ils désirent est un échec, leurs relations sont donc par définition des échecs. C’est en partie pour cette raison qu’ils ont une maîtresse, car c’est une liaison secrète, séparée de votre vie, où vous avez le droit d’échouer. C’est une zone à part où vous pouvez même être fier de vos défaites et affirmer à quel point vous êtes médiocre...»

Je lui ai dit qu’en France, à mon avis, ce genre d’endroits existe. On appelle ça un bar. Elle m’a répondu que c’était probablement la raison pour laquelle elle ne faisait pas beaucoup d’argent dans notre pays. Après un regard exaspéré, elle m’a donné plusieurs exemplaires de sa carte professionnelle : «C’est pas grave, prends ça, c’est une photo de mon cul. Tu la fileras à tes copains.» Business is business, et Mistress Harley sait bien qu’on ne peut que lui obéir.

* — note de l’auteure et du traducteur: nous vous laissons le plaisir d’enrichir l’historique de votre navigateur avec ces termes… techniques. Retourner à l'article

 

Nichons-nous dans l'internet

Cet article est initialement paru dans le quatrième numéro de la revue Nichons-nous dans l'internet, qui vise à «imprimer Internet avant que ça ne s'arrête».

Le site

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte