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L'enfer de l'ascension du mont Fuji

Le mont Fuji, le 16 juin 2013 | KAZUHIRO NOGI / AFP

Le mont Fuji, le 16 juin 2013 | KAZUHIRO NOGI / AFP

Voir un lever de soleil depuis le sommet du mont Fuji figure dans la liste des choses à faire absolument au Japon, entre aller se baigner dans un onsen et visiter le marché aux poissons de Tokyo. Mais l'expérience peut se révéler éprouvante car le volcan est hostile.

Il était tard quand nous avons quitté la cinquième station, celle où touristes et randonneurs sont déversés par bus entiers tout au long de l'été. Je dis touristes et randonneurs car les premiers se contentent de se faire photographier avant de remonter dans le bus et que, passées quelques heures à gravir le mont Fuji, vous n'avez plus du tout l'impression d'être un touriste faisant des trucs typiquement touristiques, mais un pèlerin échappé de la Bible. Je n'ai jamais autant pensé à Jésus et à ses quarante jours dans le désert que durant les vingt-quatre heures que j'ai passées en juillet 2016 sur ce vénérable volcan japonais, et je précise que je ne suis pas chrétienne.

Après deux heures de randonnée guillerettes sur le chemin Yoshida, le plus facile et le plus fréquenté des quatre parcours qui mènent au sommet, au milieu d'une troupe de marcheurs coréens sur-équipés, nous arrivons à la septième station au coucher du soleil. Photos baignées dans la lumière dorée, sourires complices, sandwiches écrasés. Nos compagnons de voyage disparaissent à l'intérieur du premier refuge que nous atteignons pour y passer la nuit. On ne les reverra plus jamais, comprenant après coup que leur voyage organisé s'arrêtait à cette étape. Les bienheureux.

Bâtons de marche

Car c'est précisément là que commence le martyre. Le sentier de randonnée creusé à flanc de montagne qui a porté nos pas jusqu'ici a disparu. Désormais, c'est un chaos de pierres violemment vertical qui nous fait face, infesté de morceaux de lave sournois, qui attendent qu'on y pose le pied pour se dérober en roulant avec fracas. Heureusement que nous avons acheté ces bâtons de marche dans une boutique de souvenirs avant de commencer notre expédition, enthousiasmés à l'idée de pouvoir les faire marquer au feu à chaque étape de l'ascension.

Après une petite heure de progression prudente sous les étoiles, à la lampe frontale, nous nous arrêtons dans un des nombreux refuges qui bordent le chemin balisé pour avaler un bol d'instant noodles et se reposer quelques heures. Pour une cinquantaine d'euros, on peut passer la nuit dans une chambrée parmi les autres randonneurs. Je suis épuisée. Ça fait 17 heures que je suis debout, incapable que j'étais de dormir plus longtemps le soir de mon arrivée au Japon, au terme d'une nuit quasi-blanche passée dans l'avion. Bref, complètement jetlaguée.

Manifestation de masse

Pourquoi avoir choisi de s'attaquer à l'ascension du point culminant du Japon dès le lendemain de notre arrivée? Parce que nous n'étions dans la région du Fuji qu'au début de notre séjour, parce que je tenais absolument à ne pas faire cette randonnée sous une pluie battante et que les prévisions météo étaient pessimistes pour les prochains jours, parce mon paternel, spécialiste émérite du Japon et amoureux de la nature, refusait catégoriquement de se livrer à l'exercice durant le week-end (qui était prime celui qui marque le début des vacances scolaires au Japon), quand l'aventure se transforme en manifestation de masse, avec embouteillages humains sur les dernières centaines de mètres du sentier.

Après trois heures de sommeil, lever à une heure du matin. Juste le temps d'enfiler un pantalon de randonnée plus épais, la température ayant brutalement chuté durant la nuit pour ne plus atteindre que quelques degrés, et nous voilà à nouveau aux prises avec cette montagne pelée, battue par les vents. Le lever du soleil était prévu ce matin-là à 4h24. Il fallait faire vite.

À bout de souffle

Au fil de l'ascension, il m'est apparu de plus en plus clairement que je n'aurais jamais dû me fier aux témoignages dont je m'étais délectée avant le départ sur des blogs dédiés au Japon où les gens claironnaient qu'ils étaient arrivés au sommet en à peine quatre ou cinq heures depuis la cinquième station. Je suis moi-même une randonneuse enthousiaste. Mais mes récents séjours dans les Alpes bavaroises ou aux Cinque Terre en Italie ne m'ont été d'aucun secours passé la barre des 3.500 mètres. Il m'aura fallu plus de... HUIT heures pour atteindre la dixième et dernière station, posée au bord du cratère du volcan. Parce qu'en arrivant dans un tel état de fatigue et avec si peu de marge, j'ai fait tout ce qu'il ne faut pas faire quand on fait de la randonnée en haute montagne: au lieu de marcher tranquillement, j'ai foncé; au lieu de faire de longues pauses, indispensables pour s'acclimater à cette atmosphère pauvre en oxygène, je ne me suis autorisée que quelques minutes à chaque station.

Et j'ai fini par en payer le prix fort sur les dernières centaines de mètres d'altitude. J'ai certes échappé au terrible mal aigu des montagnes, qui donne des vertiges et des nausées et qui oblige à redescendre à toute vitesse, mais mon cœur et mes poumons ont cessé de faire leur travail habituel. Les derniers kilomètres, je les ai gravis à bout de souffle, obligée de m'arrêter pendant de longues minutes à peu près tous les trois mètres pour faire taire la violente douleur qui broyait mon sternum.

L'aventure sympa s'est transformée au fur et à mesure que le ciel s'éclaircissait en chemin de croix, et l'arrivée au sommet ne fut même pas un plaisir, tant l'envie de redescendre à une altitude moins hostile était devenue irrépressible. Alors oui, le lever de soleil que j'ai pu admirer depuis le flanc du volcan a été une des choses les plus belles qui m'aient été données de voir dans ma vie. Mais passé ce bref enchantement qui m'a fait oublier durant un quart d'heure l'état lamentable dans lequel je me trouvais, j'ai n'ai dès lors été animée que du désir impérieux de quitter cet endroit. Et de piquer un somme dans le premier refuge que je croiserais sur ma route.

Plus jamais ça

Sachant que le sentier de descente du chemin Yoshida est différent de celui emprunté à la montée et qu'il est dépourvu de la moindre trace de civilisation, j'ai convaincu mon père de reprendre la même route qu'à l'aller, sans savoir que j'allais ainsi provoquer en nous une intense détestation passagère de cette montagne sacrée: il nous aura fallu huit autres heures pour en venir à bout (au lieu des quatre petites heures habituellement nécessaires pour retourner à la cinquième station), tant le caractère abrupt du sentier ne se prêtait pas à la descente, nous forçant à calculer chaque pas avant de poser le pied quelque part. Le retour fut éprouvant, nous étions las et affamés, mais ce n'était rien comparé au supplice que j'avais enduré à l'aube.

Je n'irai plus jamais sur le mont Fuji. Et ce proverbe japonais a achevé de me convaincre:

«Celui qui gravit le mont Fuji une fois est un sage, celui qui le fait deux fois est un fou.»

Contempler les premiers rayons du soleil au-dessus d'une mer de nuages, à 3.776 mètres d'altitude, fut une expérience majestueuse, inoubliable. Allez-y, mais par pitié, ne faites surtout pas comme moi.

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