Culture

PNL entre dans la légende, oui, mais laquelle?

Robin Panfili, mis à jour le 10.02.2017 à 9 h 56

Le nouvel album de PNL, «Dans la légende», sera l'occasion pour le duo de rappeurs de démontrer qu'il est bien plus que le phénomène dans lequel il a été enfermé.

Un extrait de la vidéo projetée lors du premier concert de PNL à Paris, le 31 octobre 2015 | Oh la la! via Vimeo

Un extrait de la vidéo projetée lors du premier concert de PNL à Paris, le 31 octobre 2015 | Oh la la! via Vimeo

La fièvre PNL est de retour et, cette fois, il sera difficile d'y échapper. Près d'un an après la sortie de Le Monde Chico, le duo de rappeurs originaire des Tarterêts, dans la banlieue parisienne, revient avec un deuxième album studio –Que la famille étant davantage globalement considéré comme une mixtape. En l'intitulant Dans la légende, PNL semble avoir eu à cœur de rappeler haut et fort, s'il en était encore besoin, le long chemin parcouru depuis leurs débuts en duo et la sortie de leur premier disque, en mars 2015, snobé par les maisons de disques.

Peut-être le terme «légende» sonne-t-il ici comme exagéré, arrogant ou mégalo, mais pourtant, difficile de ne pas voir dans l'intensité et la fulgurance de leur succès la perspective d'une certaine postérité au panthéon du hip-hop français. Car, s'il est bien une chose que personne ne pourra enlever au duo, pas même ses plus virulents détracteurs, c'est d'avoir marqué le rap français vite, fort, en profondeur, et comme très peu de rappeurs contemporains avant eux.

Il n'y a là aucun hasard à ce que The Fader, un magazine musical américain de renom, leur ait accordé une large enquête et sa une pourtant très convoîtée. Il n'y a aucun hasard, non plus, à ce que Le Monde Chico, leur premier album, ait décroché le disque de platine après seulement quelques mois dans les bacs.

Dans cette trajectoire artistique hors du commun, PNL n'a rien volé. Le duo n'a même rien forcé –mis à part, peut-être, quelques posts sponsorisés sur Facebook. Le mythe s'est construit seul grâce à une recette que tout le monde connaît désormais: un black-out médiatique total, un parcours en indépendant (du moins au début), des apparitions rares en concert, des clips léchés tournés aux quatre coins du monde et des textes universels et désenchantés, savamment dilués dans des instrus vaporeux. Mehdi Maizi, auteur, journaliste pour l'Abcdr du son et animateur sur OKLM Radio, nous l'expliquait ainsi, en novembre 2015, à l'occasion de la sortie de leur premier album, Le Monde Chico:

«Leurs chansons ont quelque chose de générationnel. Elles sont en phase avec l'époque actuelle et parlent à un public bien plus large que les jeunes de banlieue. Si elles parlent autant au public, c'est parce qu'elles racontent la jeunesse de 2015 et une période désenchantée que tout le monde partage. C'est de la musique de crise, de la musique contemporaine.»

Puissance et prise de risque

Avec ses dix-huit titres, Dans la légende ne trahit en rien l'héritage du Monde Chico, son prédécesseur. Il en épouse même les contours: un album sombre, noir même, qui ne prête guère à l'optimisme –hormis quelques parenthèses plus heureuses dans «J'suis QLF», mis en ligne dans l'été, «Mira» et «Dans la légende»– et en assure une continuité logique, chronologique.

Le clip de «Naha», dévoilé la veille de la sortie du disque, fait d'ailleurs largement écho à leurs premières vidéos («PTQS», «Je vis, je visser»). L'argent, les proches avant le reste, le trafic de drogue comme fatalité... Sur ce point, on pourrait lui reprocher, en plus de quelques longueurs, une certaine redondance dans les thèmes abordés au travers des chansons. Dans la légende joue une partition déjà connue et, mis à part une poignée de morceaux très puissants («Humain», «Uranus», «Naha», «Tu sais pas») et quelques prises de risques audacieuses («Bené», «Luz de Luna», «Bambina»), ne réserve pas –et c'est naturel– le même effet de surprise que le disque précédent.

Pour autant, avec cet album, PNL honore sa promesse d'offrir un disque encore plus abouti, plus travaillé, plus puissant et aussi plus complexe dans sa structure que le précédent. L'utilisation de l'autotune et l'écriture, au cœur des critiques, sonnent ici de plus en plus juste, grâce à une attention particulière portée aux moindres détails. La mélancolie demeure omniprésente et Dans la légende s'écoute comme un long cri du cœur.

Une plaie béante. Quant à la «légende» à laquelle il aspire, le duo ne verse pas l'autocongratulation mais, au contraire, dans un réalisme très pragmatique. Comme s'ils héritaient et subissaient un succès qu'ils ne se sont jamais efforcés à fabriquer. Ou alors qu'ils le tenaient à distance de leur bulle.

Entretenir et subir le phénomène

Dans la légende est à peine sorti que l'on peut déjà anticiper les critiques qui lui seront réservées. Celles des opposants féroces, des dubitatifs, des indifférents, des convaincus et des passionnés. Il y aura ceux qui y verront un futur classique du rap français, et d'autres qui y verront plutôt un blasphème, un ultime affront fait au hip-hop «à l'ancienne». En fait, tant qu'il existera, le clivage autour de la légitimité de PNL dans le rap français sera l'un des meilleurs moyens de jauger l'avancement de leur carrière et leur succès. Tant que PNL divisera, PNL vivra.

La presse et la critique, elles, semblent déjà avoir choisi leur camp. Il y a fort à parier qu'à leurs yeux, ce nouvel album, très attendu, ne sera rien de plus qu'une nouvelle pierre ajoutée à l'édifice du «phénomène PNL». Plus que la musique –qui passera probablement au second-plan dans la plupart des médias généralistes, on analysera plutôt la dimension sociétale, philosophique, culturelle de leur œuvre.

Prenez, par exemple, cet article du Monde, publié au matin de la sortie du disque, qui analyse le «plébiscite habilement orchestré» de ces «mystérieux rappeurs» expédiant le contenu de l'album en quelques mots. Prenez, autrement, cette émission de France Culture qui se demande «pourquoi tout le monde aime PNL». Libération a, de son côté, consacré une large place en une à «la fascination PNL» mais a toutefois pris le temps d'écouter et de chroniquer l'album en profondeur.

La une de Libération au lendemain de la sortie de «Dans la légende», le 16 septembre 2016.

On analysera leurs figures de style et leurs paroles. On parlera du brassage des couches sociales à leurs concerts, on expliquera comment ils ont «traversé la société», on parlera de leurs coupes de cheveux, de leurs vêtements, de leurs lunettes de soleil. On peut aussi prédire sans grand danger que seuls quelques médias spécialisés (Noisey, Abcdr du son, Booska-P, Reaphit, SURL Mag...) prendront le temps d'analyser le contenu du disque en détail, comme chaque nouveauté musicale y a traditionnellement droit. À peu de choses près, le traitement médiatique de cette sortie aura tout à voir avec celle de l'album précédent, l'effet de surprise en moins.

Ramses Kefi, dans un billet publié sur le site de Rue89, avait justement abordé cette énorme couverture médiatique, les montagnes d'articles et l'agitation qui entoure le groupe et qui en feraient presque oublier l'essentiel: leur musique.

«Tellement dingue que tout cela ferait presque passer leur musique au second plan. Moi, ce n’est pas tant leur son qui m’intéresse, mais ses exégètes et ce que le groupe produit en histoires, commentaires et analyses, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la presse. J’écoute et je lis ça comme une fiction. Par exemple, certains internautes y voient là un succès trop étrange. Trop rapide.»

PNL n'est pas qu'une fantaisie

Artjuice, dans un billet publié peu après la sortie de leur premier album, confirmait cette idée. En titrant «PNL, pas de génie, juste un délire», le webzine reprochait au duo une faiblesse d'écriture et, en conclusion, les réduisait à leur «atmosphère» ou leur «style unique» plutôt qu'à leur statut d'artiste à part entière:

«Il vaut mieux apprécier PNL pour l’atmosphère qu’il apporte grâce à un style unique, sans forcément chercher à vouloir trouver les nouveaux génies du rap, titre auquel Ademo et N.O.S ne peuvent pas encore prétendre.»

Un jugement qui s'entend, mais révélateur à bien des égards. PNL n'est-il qu'un artifice ou un tandem au talent incompris? La démarche de PNL relève-t-elle du génie ou d'une hype surcotée? Voilà le genre de débat auquel les deux frères devront désormais se confronter, maintenant que leur notoriété n'est plus à démontrer. Le prochain défi du duo sera donc, désormais, de parvenir à se défaire de la bulle de cool dans laquelle il s'est progressivement retrouvé enfermé. Et de tenir sur la durée.

Un autre, plus difficile encore et parfaitement expliqué par Noisey, sera de faire comprendre aux plus réticents que leur esthétique, leur discours, leur univers, leurs chansons, leur utilisation de l'autotune ne sont pas qu'une fantaisie, mais une démarche artistique à part entière. PNL devra prouver, malgré leur prétendue imperméabilité aux commentaires, qu'il mérite d'être traîté, critiqué, analysé comme n'importe quel groupe de musique. PNL devra aussi rappeler à ses détracteurs qu'il est injuste de réduire un projet musical long de deux ans –deux albums, une mixtape et une dizaine de clips tournés à travers le monde– à un simple passe-temps.

Et ça, c'est pas encore gagné.

Robin Panfili
Robin Panfili (165 articles)
Journaliste
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