Culture

Entre rire et malaise, «Atlanta», la série dont l’Amérique a besoin

Vincent Manilève, mis à jour le 15.09.2016 à 15 h 31

Donald Glover réinvente à la télévision la façon de montrer la communauté noire et ses difficultés.

Image de la série «Atlanta».

Image de la série «Atlanta».

Quand on regarde une série, il y a souvent des personnages qui nous marquent, auxquels on s’attache et que l’on suivra jusqu’au bout (à savoir le licenciement de l’acteur ou sa mort dans un épisode). Mais il existe aussi selon moi un autre type de série, qui vous marque non pas avec des personnages, mais avec des instants, des scènes qui traînent encore dans votre esprit longtemps après les avoir vues.

Récemment, j’ai ressenti cela en regardant les premiers épisodes d’Atlanta, une nouvelle série diffusée depuis début septembre sur FX aux États-Unis et produite par Donald Glover. Dans cette dramédie (mélange de comédie et de drame), Glover incarne Earn, un jeune homme noir luttant difficilement pour survivre dans les quartiers d’Atlanta et qui devient par chance le manager son cousin, la star montante du rap local Paper Boi.

 

Silence et malaise

Dans l’épisode 2, après une mésaventure entre caïds, Earn se retrouve au commissariat pour une garde à vue avec d’autres personnes, toutes noires. En attendant de trouver une solution pour sa caution, il écoute les histoires des hommes qui l’entourent et les moqueries des policiers. La scène est comique, au début seulement. L’un de ces hommes interpellés, habillé en blouse d’hôpital et habitué du commissariat, souffre d’une maladie mentale. «Ferme-là, petit», lance un policier quand Earn demande pourquoi il est ici plutôt qu’à l’hôpital. Quelques instants plus tard, après avoir bu de l’eau des toilettes pour la recracher sur un policier (blanc), l’homme en blouse est tabassé et hurle devant Earn, qui préfère ne rien dire et baisser les yeux pour cacher son malaise.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai beaucoup repensé à cette scène, passée de la comédie au film d’horreur en un instant, et à tout ce qu’elle pouvait dire de l’Amérique aujourd’hui, où les tensions entre la communauté noire et la police sont toujours aussi fortes. Et pourtant, Donald Glover et le réalisateur Hiro Murai (réalisateur du génial clip de «Never Catch Me» pour Flying Lotus) n’insistent pas lourdement sur le contexte national, ils préfèrent laisser s’installer le silence et le malaise pour que l’on s’interroge tout seul sur ce que l’on voit. Ce même malaise que l’on lit dans les yeux de Glover à l’écran.

Je me disais: “Faisons quelque chose qui ne devrait pas être diffusé, quelque chose de controversé”

Cette tension, qui symbolise le racisme toujours prégnant aux Etats-Unis, était déjà palpable dans l’épisode 1, où un personnage blanc raconte une histoire à Earn en utilisation le mot «négro». Plus tard, quand le héros lui demande de raconter à nouveau cette histoire devant son cousin rappeur, en espérant une confrontation musclée, l’homme blanc omet le mot. Earn, déconfit par cette dissimulation de la triste réalité, se tait encore une fois et prend sur lui, nous laissant le soin de tirer les conclusions qui s’imposent.

«Comment on donne l’impression aux gens d’être noirs?»

Dans des séries récentes comme Empire ou The Get Down, qui montrent aussi le milieu du rap et du hip-hop, on suit des personnages qui sont prêts à tout pour accéder à la lumière des projecteurs. Dans Atlanta, les héros veulent avant tout échapper à l’obscurité de leur vi(ll)e. Nos yeux ne peuvent que constater le désespoir d’une communauté urbaine qui se demandent s’il reste une part du gâteau périmé qu’on appelle le rêve américain.

Comme l’écrit très bien le site Mashable, cette série «est le regard le plus proche, le plus sincère autour du “how to make it” moderne à travers la vie des noirs à Atlanta». Atlanta, c’est l’énergie du désespoir portée à l’écran, où les personnages espèrent malgré tout être capables de payer le loyer à la fin du mois. Earn aurait pu réussir à Princeton, mais il finit au commissariat en train de demander à sa copine de payer sa caution. Paper Boi a beau être une star montante que les gens veulent prendre en photo, il passe beaucoup de temps avec son pote illuminé Darius à fumer, rêvant de quitter le canapé pourri dans lequel ils se demandent quelle vie dangereuse les attend au-dehors. La force de ces moments, qui oscillent toujours entre comédie, drame et poésie, c’est de nous asseoir à côté de ces personnages, à leurs côtés.

Au Time, Glover expliquait à ce propos:

«La thèse c’était: Comment on donne l’impression aux gens d’être noirs? C’est devenu quelque chose de plus accessible que ça, mais c’était l’idée. Je me disais: “Faisons quelque chose qui ne devrait pas être diffusé, quelque chose de controversé”. Si c’est annulé dans dix épisodes, je serai content de ces épisodes.»

Cette vision est inédite à la télévision, et Donald Glover pourrait acquérir du jour au lendemain un statut politique et culturel primordial. Un reversement fascinant quand on sait que le jeune homme de 32 ans a longtemps hésité à s'assumer.

Le retour de Glover vers l’Amérique noire

Jusqu’à aujourd’hui, Donald Glover était connu pour ses multiples talents. Humoriste, il a écrit pour 30 Rock. Comédien, il a brillé dans Community. Rappeur, il a confirmé sa crédibilité sous le nom de Childish Gambino. Mais souvent ces dernières années, des critiques lui reprochaient plus ou moins explicitement le fait qu’il n’assumait pas le fait d’être noir, notamment en cultivant une image de nerd et indie qui plaît plus facilement à un public blanc. En 2013 par exemple, feu le site Gawker écrivait à l’occasion de l’un de ses concerts qu’il était «tellement étrange, tellement mal à l’aise dans sa propre peau».

Hasard ou non, Lena Dunham l’avait engagé la même année pour jouer son petit ami noir et partisan du parti Républicain dans sa série Girls afin de répondre aux polémique sur l’absence de diversité. L’année suivante, après la mort de Michael Brown, tué par un policier à Ferguson, il publiait une série de tweets où il expliquait de manière ironique pourquoi il aimerait être un «rappeur blanc». «J’espère devenir trop grand et trop blanc, mais je suis juste un homme noir. Je suis un négro», lâchait-il dans une salve de tweets effacée depuis.

La chose la plus importante était qu’il fallait que ce soit drôle

Aujourd’hui, le site The Ringer estime qu’Atlanta est «le moment où Donald Glover est le plus noir de sa carrière» avec un «paysage complet d’une ville noire avec des personnages noirs, de la musique noire, et les problèmes de la vie des noirs». Même l’équipe d’auteurs est entièrement composée de personnes noires, une configuration exceptionnelle dans le monde de la télévision où même une série primordiale comme Orange is the New Black ne comprend aucun scénariste noir alors que beaucoup de personnages le sont.

Et pourtant, Donald Glover a nié toute volonté de s’engager politiquement ou artistiquement. Sur le site Vulture il affirmait:

«La chose la plus importante était qu’il fallait que ce soit drôle. Je n’ai jamais voulu que ce soit important. Je n’ai jamais voulu que cette série parle de la diversité, tous ces trucs ne sont pas pour moi.»

Trop tard Donald, Atlanta fait déjà partie des nos séries immanquables en cette rentrée.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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