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On a enfin la preuve que les Beatles étaient un grand groupe de live

Les Beatles en concert à Londres, le 29 juillet 1965. C.PRESS / AFP.

Les Beatles en concert à Londres, le 29 juillet 1965. C.PRESS / AFP.

La parution d’un disque et d’un film réparent une anomalie historique: l’absence d’un témoignage digne de ce nom des Beatles en concert. Véritables bêtes de scène, les Fab Four n’ont jamais vraiment pu le prouver dans leur discographie.

Si vous voulez différencier un vrai fondu des Beatles du grand nombre qui adore, respecte ou écoute parfois le groupe, un test facile existe. Demandez à cette personne de vous sortir ses «albums live» des Beatles. Il fouinera dans son tas de vinyles. D’un amas beaucoup plus trapu que les treize albums officiels parus entre 1963 et 1970, il sortira un grand disque noir barré d’un Live at the Star Club, Hamburg, Germany, 1962 dactylographié, une grande pochette jaune pipi avec The Beatles at the Hollywood Bowl écrit finement sur 30 centimètres, et un dernier 33-tours avec Paul McCartney barbu au premier plan. À ses pieds, écrit d’un rouge bordeaux non validé par un graphiste digne de ce nom: The Complete Roof Top Concert. S’il est timbré, le fondu vous sortira aussi un Live at The Hollywood Bowl, The Complete Sessions, numéroté et tiré à 75 exemplaires.

L’air dégagé, notre cobaye précisera que ce sont des disques rares, arrachés à la politique éditoriale d’Apple, la maison de disques fondée par le groupe et qui veille jalousement sur son héritage. La discographie officielle des Beatles a été considérablement enrichie depuis la séparation du groupe, consommée à l’été 1969 et rendue publique au monde entier en avril 1970. Parmi les treize autres disques officiels parus après 1970, on trouve cinq compilations dont deux doubles (le «rouge», le «bleu», les deux Past Masters, One), deux doubles disques exhumant des archives radiophoniques (Live at the BBC 1 et 2), trois doubles disques d’inédits (Anthology 1, 2 et 3), une bande originale de film (Yellow Submarine), une bande originale de spectacle de cirque (Love), un vieil album allégé de ses arrangements (Let It Be... Naked). Mais de live, cet exercice où Hendrix, Neil Young, les Stones, les Who et tant d’autres ont laissé une trace, point.


Ça, c’était avant vendredi dernier, quand Live at the Hollywood Bowl est entré dans les bacs et les services de streaming. Il aura fallu attendre 2016, cinquante-quatre ans après le premier single du groupe («Love Me Do»), pour que celui-ci valide officiellement –via ses deux survivants et les ayant-droits des deux disparus– la parution d’un disque «live», c’est-à-dire d’une captation de concert.

Live at the Hollywood Bowl n’était même pas, au départ, une idée d’Apple. Le disque de 17 titres n’est que le produit dérivé d’un film, dont le titre est reproduit sur la pochette. Eight Days a Week («Huit jours par semaine») est un long-métrage de Ron Howard qui sera diffusé en simultané dans 150 salles en France, jeudi 15 septembre à 20 heures, sans autre projection ni sortie DVD annoncée à ce stade. Au départ, l’idée est venue d’une petite entreprise d’archives de films, One Voice One World, qui comptait construire un document à partir de matériaux collectés auprès des fans. Apple y apporté son incomparable stock, sa caution, et officiellement annoncé l’existence du projet en juillet 2014, en coproduction avec White Horse Pictures et Imagine Entertainment, deux sociétés de production américaines.


Les tournées auront été au coeur de la carrière des Beatles pendant la moitié de leur trajectoire, articulée autour de deux grandes périodes. Entre 1963 et 1966, il y a des show parfois multi-quotidiens, où se déchaîne l’hystérie de milliers de fans, sur tous les continents du monde occidental. Entre 1966 et 1969 s’ouvre une période d’une créativité  sans égal en studio et de redéfinition de la grammaire rock, sans la moindre tournée. Eight Days a Week documente la première partie et remonte jusqu’aux scènes préhistoriques de Liverpool et Hambourg, à partir de 1960.

«Comme mettre un micro derrière un Boeing 747»

Si les Beatles n’ont pas vraiment eu «leur» live jusqu’à aujourd’hui, il y a de très bonnes raisons. Un premier essai a lieu en plein coeur de la Beatlemania. À un an d’écart, en août 1964 et août 1965, à Los Angeles, les Beatles sont enregistrés dans le but explicite de sortir un live. Le label américain du groupe, Capitol Records, comprend qu’il peut faire fructifier l’élan sidérant que celui-ci provoque en tournée, notamment aux Etats-Unis. Trois magnétos captent les concerts. C’est l’époque où les registres du groupe sur disque et sur scène convergent encore à peu près avant que leur grammaire sur 33-tours ne devienne trop complexe pour la scène. Capitol doit s’incliner devant les faits: les bandes sont inexploitables, totalement saturées par un flot continu de hurlements stridents venus de la foule. «Enregistrer ces concerts, c’était comme mettre un micro derrière un Boeing 747 au démarrage», dira George Martin, le producteur des Beatles, décédé cette année.

Treize ans plus tard, en 1977, l’idée de tenter le coup à nouveau avec des moyens techniques plus efficaces ressurgit. Les Beatles sont alors à peu près aussi tendance dans le milieu du rock qu’une tasse de tisane chaude au coin du feu. L’explosion du disco, du rock progressif, les débuts du punk, du hip-hop et de la disco, l’apogée déclinante de la soul les transforment en ringards. Les quatre membres du groupe cherchent à se débarrasser de ce passé écrasant. Sous pression minimale, Capitol et EMI s’entendent pour mettre dans le coup George Martin et Geoff Emerick, les deux artisans du son du groupe.


Un vinyle simple et une cassette de treize morceaux paraissent le 5 mai 1977, hors de toute actualité. Ce disque à peine écoutable est le premier Live at the Hollywood Bowl, un album mal assumé, jamais réédité, dont l’aura et la qualité sont à peine supérieure à celle d’un pirate. Il ne figure sur aucune discographie reconnue du groupe: ni l’officielle, ni celle du All Music Guide, site de référence en la matière. Le CD paru la semaine dernière s’appuie sur les mêmes bandes, avec quatre morceaux en bonus. Giles Martin, le fils de George, a réalisé une sorte de miracle en collectant le suc de ces bandes polluées: la musique est intelligible, l’énergie tangible et la prestation très honorable.

Les Beatles sur scène, c’est une image plus qu’un son. Le documentaire-monstre Anthology (dix heures), paru en 1995, aligne sans complexe des extraits d’émissions, de concerts et toutes sortes de galas où s’écrit la légende du groupe. Ils donnent à voir quatre personnages au meilleur de leur rayonnement personnel, dotés d'un charisme sidérant, qui emportent tout sur leur passage entre 1962 et 1966. Même la simple captation d’un morceau de Richie Barrett, «Some Other Guy», alors que la notoriété du groupe est confidentielle en dehors de Liverpool et Hambourg, permet de saisir qu’une alchimie est train de se produire.


Sans l’image, tout change. Sur les trois doubles CD qui accompagnent le documentaire, 152 pistes sont exhumées des archives d’EMI: seuls 21 morceaux sont issus de prises en représentation, télé incluse. Enregistrés au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, au Japon et en Suède, la plupart sont sans intérêt musical majeur. Certains sont simplement la bande-son de moments historiques, comme lorsque Paul McCartney interprète «Yesterday» pour la première fois à un public sidéré qui découvrira seulement le morceau sur disque cinq jours plus tard. Le plus précoce d’entre eux, «I’ll Get You», enregistré à Londres en octobre 1963, est déjà fragilisé par un boucan hallucinant. C’est the scream thing, comme Ringo les baptise dans le documentaire.

Les conditions techniques dans lesquelles se déroulent les show des Beatles sont dérisoires. Un chaos strident est en train de devenir la bande-son de leur vie et la préhistoire des moyens de sonorisation et d’enregistrement de notre époque n’a même pas commencé. L’énergie folle de leurs débuts mettra quatre ans à se dégrader pour devenir une routine qui, bien vite, n’a plus grand chose à voir avec l’exécution habitée d’une musique originale. Avant de jouer «Help!» le 1er août 1965 à l’ABC Theatre de Blackpool, Lennon lâche: «Nous allons jouer notre dernier single, ou bien notre dernier boucan électrique, tout dépend de l’endroit où vous vous situez.»

Le concert du 29 août 1966 au Clandestick Park de San Francisco est entré dans l’histoire comme le dernier jamais donné par les Beatles en tournée. Ce jour-là, Paul McCartney confie un magnétophone à Tony Barrow, l’attaché de presse du groupe, pour garder une trace du spectacle. La réécoute à froid est éprouvante. On y entend McCartney quasiment meugler un «Yesterday» surmodulé. Le groupe bâcle ou anesthésie ses trésors pop comme «Day Tripper» ou «Paperback Writer». Il est à peine capable de reprendre sur scène les bijoux élaborés qui ont fait le sel de ses deux récents albums, Rubber Soul et Revolver. «If I Needed Someone» est objectivement massacrée.

Des shows inécoutables

Si les live sont les grands absents de la discographies des Beatles, c’est tout simplement parce leurs shows étaient inécoutables. «C’était plus des émeutes que des concerts, dira plus tard John Lennon. Pour ce qu’on faisait, nous aurions pu être des statues de cire. Personne n’entendait rien, pas même un riff de base.» «On jouait très mal, témoigne Ringo Starr dans l’Anthology. Moi, je jouais de la merde. Tout ce que je devais faire était garder le tempo sur la caisse claire. Tout le reste s’évaporait. J’avais rejoint le groupe pour jouer avec les meilleurs musiciens de Liverpool, c’était un problème.» En 1966, le groupe décide d’arrêter les tournées. Quand l’info fuite, McCartney ne confirme rien, il justifie simplement l’inéluctable: «On aimerait bien faire des concerts, mais si personne ne vous écoute, votre musique n’avance pas.»

Entre toutes, la date du 15 août 1965 incarne ce grand écart hallucinant entre suractivité scénique et impossibilité esthétique. Ce jour-là, les Beatles jouent au Shea Stadium de New York, une enceinte de baseball, le premier concert de stade de l’histoire du rock, avec seulement leurs trois amplis, leur batterie et leur couteau pour se faire entendre. L’événement a été très bien filmé et les images sont connues. Sa restauration en 4K est un des produits d’appels de Eight Days a Week.

Sur ces images déjà largement diffusées, on voit un policier se boucher les oreilles avec un rictus de souffrance à l’arrivée des musiciens sur la pelouse et Ringo hocher la tête pour être certain qu’il entend bien les trois autres, à deux mètres de lui. Le journaliste Dave Di Martino écrira pour Mojo en 2005: «Ce fut le concert le plus grandiose qui ait jamais existé. Dommage simplement que personne n’ait pu les voir ou les entendre.» Dans l’article, Judee Gould, secrétaire du fan-club new-yorkais des Beatles, décrit l’expérience en ces termes: «Je ne me souviens pas avoir entendu quelque chose. Tout ce que j’attendais, c’était de pouvoir deviner une note pour reconnaître le morceau qu’ils jouaient. Le reste, je m’en foutais.» À coté, l’hystérie routinière du Hollywood Bowl ressemble à l’intimité d’un club de jazz.

Tout ceci n’aurait pas grande importance si les Beatles n’étaient pas eux-mêmes très chatouilleux sur le sujet. Ils se sont toujours considérés comme un vrai quartette de scène, taillé pour elle, jamais aussi bon et égal à lui-même que dans la vérité du live. Les Beatles sont devenus les Beatles en jouant jusqu’à sept heures à la suite, gavés d’amphétamines, pour des marins indifférents ou ivres dans les quartiers chauds de Hambourg. Les témoins directs décrivent un spectacle à couper le souffle. Les témoignages sonores de l’époque laissent deviner un groupe explosif. Dans la vidéo ci-dessous, «Roll Over Beethoven» donne une idée précise de cette énergie brute mais domptée par un vrai sens musical. Elle fera écrire au biographe Albert Goldman, en 1988, que les Beatles auraient dû devenir le premier groupe punk de l’histoire si leur manager Brian Epstein ne les avait pas transformés en gendres idéaux.


Devenu agonisant en 1968, le groupe cherchera son salut en traquant la pureté originelle de sa musique: le live. En janvier 1969, les morceaux qui formeront l’album Let It Be sont conçus pour être joués sans overdub. Le disque doit, au départ, être une captation live et unique de dix nouvelles chansons, sur un paquebot ou dans un amphithéâtre en Grèce. Pour tout voyage, les Beatles montent sur le toit de leur label, Apple, pour un concert improvisé et filmé. Pour un «Get Back» bien punchy, le reste de la prestation du quintette –Billy Preston s’est joint au groupe aux claviers– est intéressant mais loin de la magie recherchée. En 1995, le recueil Anthology n’exhumera qu’un seul titre de ce concert mythique, très facile à rééditer mais toujours barré à cette date.

L’ampleur du projet Eight Days a Week laisse entendre que le film apportera quelques témoignages forts de cette aventure totalement unique dans l’histoire de la musique pop. Mais, comme l’album qui l’accompagne, il ne pourra être que parcellaire. La meilleure musique live des Beatles est perdue à tout jamais. Pour avoir une idée de la force, la clarté et la magie des Beatles en live, un document indépassable existe, il suffit de se baisser pour le ramasser. C’est Please Please Me, le premier album du groupe, enregistré en une journée et en direct intégral pour la seule et unique fois de la carrière du groupe. Le 22 mars 1963, les Beatles ont joué le même concert que d’habitude dans le studio 2 d’Abbey Road à Londres. C’est un concert pour personne, sinon pour leur producteur et pour l’histoire. «I Saw Her Standing There», le premier morceau du disque, est, dès ses premières notes, tout ce que vous demandez à un groupe de rock: «One two three four…». Le show ne s'est pas interrompu depuis.

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