Sports

Pourquoi des sportifs bravent encore l'interdit des paris en ligne

Philippe Kallenbrunn, mis à jour le 18.09.2016 à 13 h 44

Les sportifs sanctionnés pour avoir parié en ligne sur leur propre sport en dépit de l’interdiction qui leur est faite ne sont pas forcément d’infâmes tricheurs corrompus mais plutôt, à une écrasante majorité, les représentants d’une population tentée et fragilisée par le jeu.

FRANCK FIFE / AFP

FRANCK FIFE / AFP

Chaque année, des sportifs professionnels sont sanctionnés pour avoir parié en ligne sur des rencontres de leur propre compétition. Ce hobby leur est pourtant formellement interdit, de la même façon qu’ils n’ont pas le droit de demander à d’autres personnes de le faire pour eux, sous peine de commettre un délit d’initiés. Ni l’affaire Karabatic, dont le procès en appel aura lieu le 21 novembre prochain, ni les mésaventures de l’ancien footballeur international Jérôme Rothen n’ont donc servi de leçon.

En 2016, des footballeurs, des rugbymen ou des basketteurs ont encore été punis par leur ligue respective. Parmi eux figurent des joueurs à la notoriété certaine, à l’instar de Cédric Carrasso, gardien de but international des Girondins de Bordeaux, ou encore Stephen Brun, ancien joueur de l’équipe de France et capitaine de Cholet Basket. Idem à l’étranger: en Angleterre, Martin DeMichelis, le joueur argentin de Manchester City, a écopé d’une amende de plus de 25.000 euros pour avoir pris 29 paris sur des matchs de football entre le 22 janvier et le 15 février 2016!

Comment ces sportifs sont-ils confondus en France? Par la volonté des fédérations –elles-mêmes soumises par le Code du sport au respect de certaines règles de déontologie–, qui ont recours à la prestation de services fournis par l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel). Le système de contrôle utilisé est celui du croisement de fichiers, unique en Europe et adoubé par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Ce processus complexe, brassant des dizaines de téraoctets d’informations, exige une confidentialité totale. «Le nombre de personnes au courant des résultats se compte sur les doigts d’une main», nous confie Charles Coppolani, le président de l’Arjel. En pratique, voilà comment cela se passe: la fédération sportive concernée livre la base de données des acteurs des compétitions (joueurs, entraîneurs, dirigeants, arbitres…); ces éléments sont alors «croisés» avec les données individuelles de jeu (nature du pari, montant de la mise etc…) fournies à l’Arjel par les opérateurs agréés. «Une méthode infaillible pour détecter les paris suspects pris en France», nous assure-t-il.

«Je savais que c'était interdit»

Dès lors, pourquoi certains sportifs tentent-ils encore le diable? Bêtise? Immaturité? Inconscience? Fabrice Catala, 24 ans, joueur professionnel de l’US Colomiers Rugby, un club de la Haute-Garonne qui évolue en Pro D2, a été condamné à une amende de 750 euros avec sursis et à un blâme en juin dernier par la commission de discipline de la Ligue nationale de rugby. Une sanction minime, en rapport avec la qualité de son infraction: une seule mise de sa part, d’un montant modeste et pas sur sa propre équipe. Le 7 novembre 2015, il avait parié sur un match du Top 14 en jouant 15,95 euros sur Winamax. Avec courage et sincérité, il a accepté de témoigner, en ne cachant rien de ses états d’âme.

«Je savais que c'était interdit, nous dit-il. Nous, les joueurs, avions été prévenus par le club et par Provale [le syndicat des joueurs de rugby, ndlr], je n’ai aucune excuse. Je regrette d'avoir fait parler de moi dans ce sens et d’avoir causé du tort à mon club et à mes coéquipiers. J'ai simplement été naïf de penser que, pour 15,95 euros, cela n'aurait pas posé de problème. La cote était de 2. J'aurais pu gagner 30 euros, vous imaginez, j'aurais pu devenir riche...

Quand j'ai vu mon nom dans la liste des joueurs qui devaient monter à Paris, je n'ai franchement pas compris. Et puis je ne pensais pas que pour un pari, qui plus est perdu, on allait me comparer à l'affaire Karabatic! Car oui, l'avocat de la Ligue a cité l'affaire Karabatic, c'était assez drôle… Lors de mon passage devant la commission de discipline, il y avait huit à dix personnes devant moi, j'avais l'impression d'être un voyou qui ne respecte pas les règles. Le président m'a fait remarquer qu'il était en vacances et que, clairement, c'était dérangeant aussi pour lui de se déplacer. Je n'invente rien, je m'en rappelle comme si c'était hier. Il m'a regardé dans les yeux et m'a dit: "Vous savez qu'une carrière de rugby peut s'arrêter avec ce genre de choses?"»

Addiction au jeu

Personne, évidemment, ne peut exclure en matière de paris sportifs des manœuvres malhonnêtes ou des tentatives de corruption. Cependant, l’on aurait tort de soupçonner systématiquement de tricherie les sportifs qui parient sur leur propre sport. En réalité, ces derniers composeraient même une population plus encline que la moyenne à prendre des paris, et pas seulement en ligne, jusqu’à souffrir de problèmes d’addiction aux jeux.

Telles sont notamment les conclusions d’une étude inédite et fraîchement publiée par l’Institut fédératif des addictions comportementales (IFAC). «Le syndicat européen des athlètes [European Elite Athletes Association, alias EU Athletes, ndlr] nous a permis d’exploiter un questionnaire unique rempli par des centaines de sportifs professionnels en Europe, explique le Pr Marie Grall-Bronnec, psychiatre spécialisée en addictologie qui dirige cette structure du CHU de Nantes. Plusieurs éléments ont pu en être tirés. D’abord, les sportifs sont particulièrement soumis aux fausses croyances en lien avec le jeu. C’est-à-dire qu’ils se sentent rassurés par le fait de bien connaître l’environnement dans lequel ils prennent des paris et ont ainsi l’impression d’avoir plus de chances de gagner. Les sportifs sont aussi souvent frappés d’impulsivité, une pratique pathologique avec perte de contrôle. Il nous est enfin remonté de façon significative qu’ils ont été nombreux à parier sur leur propre équipe, ce qui n’est finalement guère surprenant, justement en raison de leurs fausses croyances et de leur impulsivité.» Or, c’est bien en pariant sur leur propre équipe que les sportifs s’exposent aux sanctions les plus graves.

«Les sportifs prennent des paris en raison de leur esprit de compétition, presque inscrit dans leurs gènes, estime à son tour Charles Coppolani. Et ils développent aussi des risques d’addiction parce qu’ils ont beaucoup de temps libre.» Selon le président de l’Arjel, certains d’entre eux se sont même faits piquer par manque d’attention: «Les opérateurs offrent la possibilité de paris combinés, c’est-à-dire le fait de parier en même temps sur deux compétitions de deux sports différents, et il est arrivé que des sportifs se fassent attraper ainsi en pariant par inadvertance en partie sur leur propre compétition.» Dernière explication avancée par Charles Coppolani, auquel on demande ce qui peut bien pousser les sportifs à encore braver l’interdit: «Beaucoup d’entre eux ne savent encore pas qu’ils n’ont pas le droit à tous les paris. C’est pourquoi les campagnes de prévention, comme celle menée par le syndicat européen des athlètes, sont très importantes. Des fédérations font aussi de gros efforts pour informer les sportifs, comme au handball ou au basket.»

Ancien basketteur, désormais directeur de l’union des basketteurs professionnels en France (SNB) et secrétaire général de EU Athletes, Jean-François Reymond ne ménage pas ses efforts en faveur de la prévention. Avec le syndicat européen, il est à l’origine de la campagne nommée Protect Integrity, adoptée dans l’Hexagone par les ligues de football (LFP), rugby (LNR), basket (LNB) et handball (LNH). En début de saison, les représentants des joueurs de ces différentes disciplines font ainsi le tour des clubs professionnels afin d’expliquer de façon pédagogique aux sportifs ce sur quoi ils peuvent parier (tous les autres sports, par exemple) et ce qui leur est absolument interdit.

«C’est un projet européen, validé par la Commission européenne, ce qui nous a permis de récupérer des financements, explique-t-il. Grâce à eux, nous pouvons organiser la tournée dans les clubs mais aussi la formation des gens qui forment eux-mêmes les joueurs.» Au mois d’avril, EU Athletes a ainsi organisé un séminaire de formation de trois jours dans les locaux lyonnais d’Interpol. Très impliqué dans la question des paris sportifs, Jean-François Reymond constate que le basket n’échappe pas au problème. «Tous les cas ne présentent pas les mêmes facteurs de gravité, détaille-t-il. Il y a par exemple ce joueur de Pro B qui a parié sur la victoire de la France contre l’Espagne au dernier Euro, par manque d’information: on lui avait dit qu’il n’avait pas le droit de parier sur la Pro A, la Pro B et la Coupe d’Europe, on ne lui avait pas parlé de la sélection nationale… Plus inquiétant aurait pu être le cas de ce jeune joueur d’un centre de formation qui a parié sur la défaite de sa propre équipe. On lui a fait passer un entretien avec un psychologue pour s’assurer que c’était juste une grosse bêtise.»

Bonus pour jouer au poker

Une question demeure: celle du rôle et du positionnement des opérateurs de paris sportifs eux-mêmes, qui sont de plus en plus nombreux à compter parmi les partenaires des clubs. Cette saison, Betclic est devenu partenaire officiel du Toulouse FC. NetBet a renforcé sa collaboration avec l’AS Saint-Etienne. Le PMU a signé huit nouveaux contrats de sponsoring avec des clubs de Ligue 1, Ligue 2 et de Top 14. Et on en passe… C’est peu dire que les paris sont devenus un business de premier ordre pour tous les acteurs de l’économie du sport. Jennifer Madiot, responsable promotion et sponsoring du PMU, nous dévoile sa stratégie:

«Nous avons choisi des clubs à forte identité, très ancrés dans leur région, qui rassemblent une communauté importante de supporters. L’idée est de les rassembler et de leur faire découvrir l’ensemble des univers du PMU, du pari hippique au pari sportif en passant par le poker, au travers de nombreuses animations via les réseaux sociaux et en points de vente. Il s’agit de partenariats gagnant/gagnant, ces opérations permettant également aux clubs d’augmenter mécaniquement les points de contacts avec leurs supporters.»

A chaque opérateur sa méthode et ses priorités. Le 23 juin dernier, six joueurs et deux membres du staff de l’OGC Nice ont été sanctionnés par la LFP pour avoir pris des paris sportifs interdits. Le soir même, Valère Germain (deux matchs de suspension dont un avec sursis et 1.500 euros d’amende) et Jérémy Pied (trois matchs de suspension avec sursis) s’excusaient via Twitter. Mais pourquoi autant de Niçois parmi les dix-neuf acteurs du football professionnel français punis ce jour-là ? On a posé la question à l’opérateur partenaire officiel du club azuréen. «Il arrive que Winamax octroie à des joueurs ou à des sportifs de manière générale des bonus pour jouer au poker et/ou parier, répond en toute transparence Laurence Duplessis de Pouzilhac, en charge de la communication de Winamax. Ces bonus sont nominatifs. Nous ne sommes pas responsables que ces joueurs respectent ou non leur obligation vis-à-vis de leur fédération ou club.» Et l’on entrevoit donc comment ces dotations sont vite devenues un îlot de la tentation pour les joueurs niçois…

Oh, rien qui ne soit défendu dans la pratique commerciale de Winamax, bien sûr! Mais que fait ce dernier de la fragilité connue des sportifs face au jeu? Morale et business ne poursuivent pas toujours le même objectif. Un rapide retour sur la réflexion menée fin 2015 par le Comité «Éthique et Sport» éclairera ceux qui n’en sont pas encore convaincus. Pour autant, les opérateurs ne procèdent pas tous de la même façon: «Le PMU ne fournit aucune dotation aux joueurs des clubs dont il est partenaire et ne les pousse en aucun cas à parier, affirme Jennifer Madiot. La législation sur ce sujet avec les sportifs de haut niveau est très encadrée et cela ne rentre pas dans les objectifs de nos partenariats.» La Française des Jeux, elle, souvent citée en exemple, va même plus loin: en mai dernier, elle sensibilisait par exemple les volleyeurs de l’équipe de France, dont elle est partenaire, au risque de corruption en lien avec les paris sportifs.

Philippe Kallenbrunn
Philippe Kallenbrunn (2 articles)
Journaliste. Dernier livre publié: «Les années Saint-André, autopsie d'un fiasco» (éd. Solar, mars 2016).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte