Culture

Qui sont ces stalkers qui harcèlent les écrivains?

Anna Gautier et Yann Perreau et Stylist, mis à jour le 24.09.2016 à 9 h 19

Accessibles, peu méfiants, les auteurs sont devenus la proie facile de leurs plus grands fans. Pour le meilleur. Comme pour le pire.

Illustration Stylist

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Ce samedi 10 septembre, au salon Le Livre sur la place, Serge Joncour entame sa tournée pour son nouveau roman, Repose-toi sur moi. À la fin de la rencontre, partagée avec Régis Jauffret sur le thème «Mourir d’aimer», il a reçu un protège-documents rempli de coupures de presse, de photos de lui trouvées sur Facebook et de commentaires manuscrits. Ce n’est ni son attachée de presse ni sa mère qui ont remis à l’écrivain ce chef-d’œuvre de scrapbooking, mais sa plus grande fan, Nadine, retraitée de l’éducation nationale qui vit à Troyes.

«Nadine m’envoie au moins trois grands plis par semaine, raconte Serge Joncour. De grosses enveloppes, avec des articles me concernant, d’autres sur les auteurs que j’aime bien. Il y a des photos de moi, prises par je ne sais qui, des personnes de son réseau. Elle me remet aussi en main propre une dizaine de classeurs chaque année. Elle y reprend mes tweets et les agrémente de citations, de photos, de coupures de presse… Sans parler des cadeaux gastronomiques.»

Et Serge Joncour n’est pas le seul auteur à être suivi de très près par ses admirateurs. On s’y attend moins dans le cadre feutré de Saint-Germain-des-Prés, mais comme toutes les personnalités publiques, les écrivains ont leurs groupies qui squattent le premier rang de toutes les tables rondes littéraires dans l’espoir d’échanger quelques mots et d’arracher un autographe à leur idole. Quand leur passion ne vire pas au remake de Misery.

De Mamie Nova à JF partagerait appartement

On aime un livre, un auteur, on se renseigne sur sa vie. Normal. Que celle qui n’a jamais tapé «Olivier Adam + épouse» sur Google nous jette la première mesure d’éloignement. Nadine, elle, a commencé à aller aux rencontres littéraires, à écrire aux auteurs qu’elle aimait. Et puis il y a eu Franz Bartelt, à la médiathèque de Troyes. L’auteur du Bar des habitudes a dit que le métier d’écrivain était très solitaire et qu’il voulait ouvrir sa porte aux lecteurs. Nadine l’a pris au mot. Ils se sont mis à échanger des lettres. Et depuis, les journées de Nadine sont bien remplies. Elle se rend à la boutique de photocopies et envoie quotidiennement deux à trois courriers à Serge Joncour mais aussi à Benoît Duteurtre, David Foenkinos, Amélie Nothomb, Arthur Dreyfus, Christophe Carlier ou Philippe Besson.

Elle parcourt en experte la France des salons du livre. Elle délaisse celui de Paris, une erreur de débutant (trop de monde, pas assez de proximité). Mais ne rate jamais ses bons plans: Talloires ou Manosque, avec l’apéro offert par le libraire, où se pressent les invités. Nadine, c’est la version Mamie Nova de la groupie, mais il existe son pendant plus freaky. Sophie Jomain a repéré à chaque dédicace de sa série fantastique Les Étoiles de Noss Head un jeune homme avec des fleurs ou des chocolats. Pas de quoi paniquer jusqu’à ce qu’il lui montre son nouveau tatouage : le logo de la saga fantastique et son nom à elle, recouvrant le côté droit de son dos. L’obsession monte d’un cran lorsqu’il commence à jouer les bodyguards sur le groupe Facebook des amateurs de la saga, attaquant tous ceux qui oseraient émettre des réserves sur ses livres. L’histoire a cependant son happy end puisqu’il a fini par rencontrer son épouse via ce groupe (et par abandonner l’idée que Sophie Jomain était la femme de sa vie).

Un écrivain n’est pas armé comme Beyoncé. Beaucoup collaborent à des journaux, reçoivent des livres. Leur adresse personnelle circule

Le happy end semble moins évident pour Sadi Nouri qui fait le tour des rédactions pour expliquer que Simon Liberati parle de lui dans tous ses livres. Il a même essayé, avant d’être banni des contributeurs, de modifier la notice Wikipédia de l’écrivain pour ajouter: «On peut facilement reconnaître son ami et en quelque sorte muse, Sadi Nouri, qui est une source d’inspiration certaine pour l’auteur.» L’annonce, en juin, de la sortie de California Girls pour la rentrée a relancé la machine. Il voulait alerter la presse car Simon Liberati essayait «d’empoisonner son chien avec la complicité de l’avocat Emmanuel Pierrat»

De la folie douce à laquelle le juriste a peu goûté –les SMS compulsifs ont peut-être eu raison de son sens de l’humour– puisqu’il lui a envoyé une mise en demeure. Que Sadi Nouri n’a reçue qu’après sa sortie de l’hôpital psychiatrique, à la fin de l’été. C’est aussi dans une enveloppe à en-tête d’un HP que Marie Darrieussecq a réceptionné des écouteurs d’iPhone. Avant, dans ces écouteurs, son correspondant entendait la voix de Dieu, mais depuis qu’il l’a lue, il entend la sienne. Alors il préfère les lui envoyer…

Ultra-connexion

Pourquoi une telle inflation des cas d’obsession littéraire? Parce que l’auteur du XXIe siècle doit donner chair à la signature sur la couverture, exister médiatiquement, interagir avec le public… Fini l’écrivain seul, face à la mer, version Victor Hugo à Guernesey. Le chercheur Frédéric Martel explique cette mutation par «la fragmentation des prescripteurs».

«Avant, il y avait trois émissions de télé et, en un passage, tout le monde savait que vous publiiez un livre, explique l’auteur de Smart. Aujourd’hui, il faut des tonnes d’articles. L’écrivain compense par sa présence. Il est obligé de faire sa propre curation.»

Avec, comme effets secondaires de cette nouvelle obligation de médiatisation, le risque de nourrir les fantasmes de ses lecteurs. Problème: l’auteur est une proie facile. «Un écrivain n’est pas armé comme Beyoncé, analyse Me Pierrat. Il est simple à trouver. Beaucoup collaborent à des journaux, reçoivent des livres. Leur adresse personnelle circule. Le monde du livre n’a pas mis en place les moyens du show-biz.»

Chez Héloïse d’Ormesson, on avait interdiction de communiquer les coordonnées de l’ultra-connectée Tatiana de Rosnay, qui a dû se résoudre à poster en décalage sur les réseaux sociaux pour tromper un stalker qui la rejoignait partout où elle était. Chez Flammarion, on se souvient avec un frisson de la fille amoureuse de Michel Houellebecq qui avait réussi à se faire embaucher dans la vénérable maison. Si, dans le cinéma, on éduque les acteurs à la paranoïa, les auteurs, eux, ne se méfient pas. Philippe Djian a ainsi conversé avec une admiratrice, lui donnant des conseils et lui trouvant un petit boulot. Jusqu’à ce qu’elle le menace: «T’as intérêt à te retourner quand tu marches dans la rue, si je te croise, je vais te planter un couteau dans le dos!»

«Les gens sont libres de circuler»

Un cas d’érotomane qui fantasme une vie amoureuse et devient violent quand l’objet de son obsession ne répond pas à ses attentes. «J’ai beaucoup eu, par le passé, ce type de profils avec les chanteurs d’opéra», note Emmanuel Pierrat qui vient d’envoyer au pénal un érotomane qui stalkait un jeune romancier, obligé de déménager à trois reprises. Car les recours restent compliqués.

«Les gens sont libres de circuler et il est très difficile, auprès de la police, de déterminer ce qui distingue ces lettres, du courrier des dingues que tous les auteurs peuvent recevoir», explique l’avocat qui commence par envoyer des mises en demeure.

Amélie Nothomb me considère comme une bonne amie et m’appelle «la fée des écrivains»

Nadine

Les messages compulsifs sur les réseaux sociaux peuvent tomber sous le coup de la loi comme «appel téléphonique malveillant», un délit existant depuis 1994 qui peut valoir un an de prison à son auteur. Et si on dort sous les fenêtres d’Olivier Adam, cela équivaut à de la violence morale et relève du pénal. «Pour les plus tordus, je porte plainte et je saisis le parquet qui est sensible aux personnalités. Il y a même une brigade de la PJ dédiée à leur protection.» Les hommes politiques les occupent principalement, mais plusieurs auteurs y ont eu recours dernièrement.

À chaque auteur son stalker

On écrit pour être lu et aimé. Frédéric Beigbeder ou Patrick Poivre d’Arvor n’ont pas craché sur les filles nues qui s’arrachent leur vertu. Mais être stalké est généralement une expérience traumatisante, dont les auteurs n’aiment pas parler. Parce qu’ils ont peur que toute mention de l’affaire réanime l’obsession. Mais aussi parce que ces fans trop pressants sont un miroir pas toujours flatteur de leur œuvre et d’eux-mêmes. David Foenkinos écrit, dans la revue Décapage, au sujet de Nadine: 

«Je dois avouer qu’aucune autre femme ne m’a jamais écrit autant (léger bourdon au passage).»

Lors de la tournée des finalistes du Goncourt des lycéens en 2012, un soutien-gorge a atterri sur la scène de l’amphithéâtre de la Bibliothèque nationale de France, sans nul doute à destination de Joël Dicker, dont l’intervention sera ponctuée de «Je t’aime Joël» hurlé par des lycéennes. Comme Florian Zeller ou Nicolas Fargues avant lui, Joël Dicker est un aimant à midinettes. David Foenkinos a plutôt tendance à aspirer les bibliothécaires entre deux âges tandis qu’Olivier Adam ou Arnaud Cathrine attirent 
des stalkeuses plus pathologiques, trentenaires un peu seules, persuadées de pouvoir les sauver de leur mal-être.

Une seule auteure semble neutraliser les stalkers: Amélie Nothomb. Peut-être parce qu’elle les aime autant qu’ils l’aiment elle. Comme ses fans, elle considère qu’elle s’est fait des amis parmi ses lecteurs, qu’elle prend plaisir à retrouver en tournée. Tous les matins, elle passe chez Albin Michel où elle a un bureau pour relever les lettres et y répondre. Nadine a encore reçu une carte, il y a deux jours. «Amélie Nothomb me considère comme une bonne amie et m’appelle “la fée des écrivains”», raconte-t-elle. L’auteure l’a d’ailleurs invitée à l’Académie royale de Belgique pour son intronisation en décembre. «J’étais assise au deuxième rang, juste derrière son père.»

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