Économie

Réjouissons-nous, la guerre des économistes est enfin déclarée

Temps de lecture : 5 min

Le livre polémique de Pierre Cahuc et André Zylberberg, «Le négationnisme économique», provoque une guerre salutaire chez les économistes. Il est temps d'en finir avec une hétérodoxie qui pense en rond et accouche d'un conservatisme stérile. Et s'il faut en passer par la provocation, pourquoi pas.

Le 14 juin 2016 à Marseille I BORIS HORVAT / AFP
Le 14 juin 2016 à Marseille I BORIS HORVAT / AFP

À force, cela devait arriver. La déchirure au sein des économistes n’est pas nouvelle, elle a toujours été vive. Mais elle a pris une sale tournure personnelle depuis la crise de 2008, les économistes hétérodoxes s’en prenant aux autres, les maintream ou orthodoxes ou libéraux, en les accusant nommément d’être achetés par les banques et par «le système» en général.

L’attaque n’est pas isolée, elle n’est pas limitée à l’économie. Les «experts» de toutes sortes, en médecine comme en agriculture, sont pointés comme participant de la consolidation du pouvoir en échange d’un intérêt sonnant et trébuchant. Les élites, le 1 % des mégariches, la finance, paient les scientifiques pour qu’ils maintiennent leurs privilèges en écrivant que le système est le meilleur possible. La science est faussée, elle s’est mise au service des riches.

Quand la moutarde économique vous monte au nez

Il devait arriver donc que l’un de ces scientifiques finisse par avoir la moutarde qui lui monte au nez. L’énervement de Pierre Cahuc et André Zylberberg (Le négationnisme économique chez Flammarion) est compréhensible. Les économistes ne sont pas achetés, merde à la fin! Ils travaillent, ils travaillent comme d’honnêtes intellectuels, comme universitaires, ils trouvent des résultats qui dérangent les hétérodoxes? Et bien oui. Oui, une loi Travail, une déréglementation du marché du travail bien faite peut libérer la création d’emplois. Oui, le libre-échange est favorable. Non, les relances des dépenses publiques ne sont pas forcément utiles. Le nier, refuser leurs analyses, nourrit archaïsme et immobilisme français. Il est temps de rentrer dans le lard des bien-pensant de l’extrême-gauche qui, sous prétexte de défendre l’ouvrier, ne font que légitimer les rentes des gens établis.

Il est temps de rentrer dans le lard des bien-pensant de l'extrême gauche qui ne font que légitimer les rentes des gens établis.

Le débat devenu combat n’est pas neuf, on l’a dit. La science économique étant une science sociale, c’est-à-dire molle, elle est sujette à interprétations et à théories; elle relève de l’idéologie. Comme elle porte sur l’argent, elle a toujours opposé un camp qui prend la défense des opprimés à un autre qui défend l’ordre établi. Karl Marx contre Adam Smith pour faire court. Puis John Maynard Keynes est venu se glisser entre les deux pour justifier l’intervention de l’État mais en restant dans l’économie capitaliste de marché. Ces trois écoles dites classique, keynésienne et marxiste se sont battues comme des chiennes tout le long du XXe siècle, avec bien entendu, leur lot de chapelles, de disciples et des sous-écoles.

L’école marxiste, très influente après la guerre, a, aujourd'hui, perdu de son aura, sauf en France où elle a survécu quoique de façon très minime. Elle revient, depuis la crise de 2008, sous une forme très simplifiée voire infantile. L’école classique a, elle, beaucoup évolué vers une modélisation mathématique pour mettre le marché en équations et tenter ainsi, vainement, de se donner la force d'une science dure. Le keynésianisme est, lui, resté dominant aux États-Unis comme en France, mais pas en Allemagne où l’on continue d’y voir une théorie du diable, l’abandon aux forces de la luxure.

Le neuf, et ce qui motive le livre de Cahuc et Zylberberg, est l’arrivée des ordinateurs depuis vingt ans et l’afflux des données. Les économistes s’inspirent de la méthode expérimentale, courante en médecine. Pour déterminer l’effet d’une mesure, par exemple la hausse du Smic, ils isolent deux populations pour appliquer la mesure sur la première et pas sur la seconde. Et ils mesurent le résultat. La hausse du Smic a-t-elle réduit l’emploi, comme le pense l’école libérale? N’a-t-elle eu aucun effet? A-t-elle même été favorable à l’embauche?

La méthode contre l'idéologie

Le pragmatisme impose de multiplier ce genre d’études à l’échelle mondiale, sur beaucoup de sujets à réponse incertaine et polémique. Faut-il réduire le nombre d’élèves par classe? Faut-il sauver les entreprises comme Alstom? Faut-il faciliter les licenciements? Cahuc et Zylberberg mais aussi Jean Tirole, le prix Nobel français, comme la plupart des économistes, se livrent à ces expérimentations. Et repoussent les jugements tout faits, de gauche comme de droite, idéologiques, qui pour eux relèvent de la science économique d’avant. Avant le Big data. Grâce à la méthode expérimentale, la science économique a fait un grand pas vers la vérité.

Cahuc et Zyberberg et tous les autres ne doivent plus leur laisser croire qu’ils sont les vrais défenseurs des pauvres, c’est le contraire qui est vrai.

Comme bon nombre de résultats ne vont pas dans le sens des hétérodoxes, ces derniers ont tendance à rejeter la méthode pour en rester à une économie du raisonnement et, nous revoici au point de départ: à la dénonciation d’une science économique au service des intérêts des possédants. Ils recollent ce faisant à l'antienne d’après-guerre d’«une science bourgeoise» contraire «aux intérêts des masses». En rester à la méthode d’avant est, pour eux, se montrer digne d’une juste «science prolétaire».

Cahuc et Zylberbeg ont écrit un livre au titre et au contenu très polémique, injuste souvent. Par exemple quand ils accusent Louis Gallois, haut fonctionnaire de rare valeur, de n’être que le représentant du lobby de l’industrie. Mais ils ont bien raison de s’énerver. Il est temps que l’ensemble des économistes, y compris ceux d’une extrême-gauche si influente en France, admettent les résultats de la méthode expérimentale. Leur influence sur la gauche, mais aussi sur la droite interventionniste et souverainiste, maintient des croyances dans un vieil appareil de politiques publiques à valeur électorale mais qui n’ont d’autre effet que de ruiner l’État.

Il a fallu attendre le quinquennat de François Hollande pour que ces économistes admettent qu’un coût du travail trop élevé est nocif à l’emploi. Et que les entreprises devaient gagner de l’argent pour investir. Cette révolution enfin admise devrait en amener d’autres, sur le marché du travail, comme sur la protection sociale vraiment juste, les auteurs ont mille fois raison de le dire.

Les hétérodoxes n'ont pas toujours tort

Ils ont, en revanche, une foi exagérée non pas dans la méthode expérimentale mais dans ses résultats. Ceux-ci dépendent tellement des conditions, du pays et de l’époque, qu’il faut les prendre avec humilité et prudence. D’autre part, les critiques des hétérodoxes ne sont pas toutes à jeter à la poubelle. Ils ont raison de dénoncer l’austérité en période de récession, ils ont raison plus largement sur nombre de dérèglements fondamentaux du capitalisme, le manque de vision de long terme, les insupportables inégalités, la préservation nécessaire des ressources.

Mais cette juste vision de l’avenir humain, est ensuite restreinte à la défense du statu quo, des avantages. Les économistes hétérodoxes sont devenus des conservateurs. Cahuc et Zyberberg et tous les autres ne doivent plus leur laisser croire qu’ils sont les vrais défenseurs des pauvres, c’est le contraire qui est vrai. On pourrait inverser l’accusation de départ et dire que les payés, par l’ordre établi, par l’enseignement public, par les castes préservées, ne sont pas ceux que l’on dit.

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