Culture

«Where to Invade Next», l'heureux contrechamp de Michael Moore à la morosité ambiante

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 11 h 17

Destiné à montrer à ses compatriotes américains les multiples avancées sociales et morales en vigueur sur le Vieux continent et ignorées ou méprisées sur le Nouveau, le film, à la fois enquête et comédie, prend un sens inédit lorsqu'il est montré sur les écrans d'une France dépressive et pré-électorale.

Michael Moore plante le drapeau américain dans le bureau du procureur islandais qui a fait condamner les banquiers spéculateurs. (©Chrysalis Films)

Michael Moore plante le drapeau américain dans le bureau du procureur islandais qui a fait condamner les banquiers spéculateurs. (©Chrysalis Films)

Le nouveau film de Michael Moore tient à la fois du gag, de l’incantation et du remède de cheval. Sa sortie en France élève ces trois dimensions au carré. Car Where to Invade Next n’a pas été conçu pour le public français, mais pour celui des États-Unis.


Le gag est mis en place d’emblée, lorsqu’après avoir mis en scène le constat par le haut commandement des armées américaines, Michael Moore suggère d’aller enfin envahir des pays disposant de ressources utiles et susceptibles d’être appropriées par les États-Unis. Et se propose de mener lui-même ces opérations, seul mais armé de sa casquette et d’une bannière étoilée, de son bon sens et de sa faconde.

Michael Moore se lance donc à la conquête de l’Europe, où, pays après pays, il découvre des trésors inouïs, inconnus de ses compatriotes: les congés payes en Italie, la diététique dans les cantines scolaires en France, le droit du travail en Allemagne, l’éducation coopérative avec les élèves en Finlande, les universités gratuites en Slovénie, la dépénalisation de la consommation de drogue au Portugal, une justice qui considère que la privation de liberté est une peine suffisante sans qu’il soit besoin d’y ajouter mauvais traitements et humiliations en Norvège, la possibilité d’emprisonner les banquiers véreux en Islande.

Le jeu de la sidération

Pas dupe, il a prévenu: «Je suis venu cueillir des fleurs, pas des orties.» Selon un principe comparable à celui de Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, Where to Invade Next prend le parti de ne regarder que les aspects positifs dans une série de pays européens (auxquels est adjointe la Tunisie en l’honneur de sa révolution), même si personne n’ignore que tout n’est pas au mieux dans cette région du monde. Voilà le côté remède, et même potion magique.

Il tente sans succès d’introduire canettes de Coca bien sucré et burgers bien gras dans la cantine d’une maternelle normande

Cela produit une succession de séquences à la fois argumentées et joyeuses, où Moore ne simule qu’à demi sa sidération à l’idée qu’un couple de Romains (un policier et une vendeuse) est payé sept semaines pour partir en vacances. Et le brave Yankee manque de tomber de sa chaise lorsqu’ils racontent qu’un des parents est, en outre, payé plusieurs mois sans travailler lorsqu’ils ont des enfants.

Un envahisseur amércain dans une école française (©Chrysalis Films)

Il est véritablement pris de court à l’idée qu’en Allemagne un patron n’a pas le droit d’entrer en contact avec ses employés en dehors des heures de travail. Il tentera même sans succès d’introduire canettes de Coca bien sucré et burgers bien gras dans la cantine d’une maternelle normande…

Documents d’archives télévisées, statistiques et éléments factuels viennent, pays après pays, thématique après thématique, enfoncer le clou de l’arriération du mode de vie États-unien comparé à ce qui prévaut sur le Vieux continent –essentiellement sa partie occidentale.

Faire chuter le mur

La présence physique à l’écran du jovial, et à l’occasion clownesque auteur du film, lequel est reçu par des quidams comme par des président(e)s et des grands patrons, donne à l’ensemble un côté enjoué, dynamique, à la fois sérieux et convivial.

Parmi les thématiques les plus mises en avant figurent la gratuité des études et, dans certains pays, l'ignorance de la dette pour se soigner ou aller à la la fac, ainsi que le rôle bénéfique des femmes dans la vie publique, affirmation dont les échos résonnent inévitablement avec la campagne électorale américaine.

Par une habile rhétorique, ce tableau de tout ce dont le peuple américain est privé alors que les Européens en bénéficient largement sera in fine présenté comme venant souvent d’initiatives nées aux Etats-Unis, mais abandonnées et oubliées –et ne pouvant donc pas être accusées de «non-américaines» par les plus accrocs à l’idée, ou au mythe, de l’American Way.

Non sans émotion, le film se termine avec l’évocation de la chute du Mur de Berlin, à laquelle Moore se trouve avoir assisté en novembre 1989, pour affirmer qu’un jour moins lointain qu’on ne croit, le mur d’égoïsme, d'avidité et d’ignorance des autres sur lequel est construit le système de valeur étatsunien pourrait lui aussi s’effondrer –voilà pour l’incantation.

Dans l’ambiance de morosité rageuse qui prévaut dans l’hexagone, la petite musique optimiste de Michael Moore résonne de manière singulière

Mais bien sûr, l’arsenal pacifique et rieur déployé par l’auteur de Bowling for Columbine prend une autre tonalité lorsqu’il est vu de ce côté de l’Atlantique, en particulier en France où domine particulièrement l’idée que tout va mal.

Rappel à l'ordre

La France est peu présente dans le film, alors que bien des dispositifs sociaux, pédagogiques, médicaux, culturels qui y ont cours auraient pu servir au propos –sans doute pour ne pas énerver des Américains souvent prompts à trouver les Frenchies arrogants et donneurs de leçon.

Dans l’ambiance de morosité rageuse qui prévaut dans l’hexagone, la petite musique optimiste de Michael Moore, même avec ce qu’elle a de systématique, n’en résonne de manière singulière. On y perçoit une invitation à retrouver le sens de la mesure, sinon un sévère avertissement à tous ceux qui, parfois avec l’Amérique comme modèle, voudraient défaire un ensemble de pratiques et de lois dont on aurait pris l’habitude de ne voir que les excès et les dérives, en oubliant les bénéfices considérables qu’elles assurent aussi à un très grand nombre de citoyens.

Sorti sur nos écrans à peu près en même temps que la provocante et stimulante affirmation de Michel Serres dans Le Monde, Nous vivons dans un paradis, le film de Moore, évidemment contestable et discutable sur de multiples points, conjugue le plaisir jamais épuisé de donner une leçon de civilisation aux Américains (son objectif initial) et celui de remettre en jeu la vulgate dépressive sur l’état de notre vieux monde. Réjouissant, et pas seulement.

Where to Invade Next

de Michael Moore

Durée: 2h.

Sortie le 7 septembre

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Jean-Michel Frodon
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