France

Le «Quotidien» de Yann Barthès sur TMC, un copier-coller de génie

Vincent Manilève, mis à jour le 13.09.2016 à 15 h 34

Poil à gratter sur Canal+, l'animateur et son équipe ont tout fait en cette rentrée pour montrer que le passage au groupe TF1 ne changerait pas trop leur façon de faire, ou leur humour.

Image extraite de l'émission «Quotidien» de TMC.

Image extraite de l'émission «Quotidien» de TMC.

Qui aurait cru, il y a un an de cela, que l’on verrait Yann Barthès et l’équipe du «Petit Journal» débarquer sur TF1 et TMC pour y distiller son ton caustique et satirique? Ce lundi 12 septembre, c’est pourtant ce qu’il s’est produit avec le début de «Quotidien», la nouvelle émission du présentateur sur la chaîne numéro dix. Après plus d’une heure d’émission, on se dit que Yann Barthès a su reproduire sur TF1, pour le moment au moins, l’humeur et l'esprit qui ont fait son succès.

Et pourtant, quand on regarde comment se sont passés ces derniers mois, on se dit que le chemin a été très long pour convaincre les spectateurs et les commentateurs les plus sceptiques.

«Bah. C’est très bien TF1, non?»

Car, ce n'est pas un mystère, son arrivée a fait grincer des dents dans les couloirs de TF1… Lors de sa dernière soirée aux commandes du «Petit Journal» en juin dernier, et avant de rejoindre TF1 et TMC pour animer «Quotidien», Yann Barthès a reçu un appel de l’un de ses futurs collègues: l’indétrônable roi du JT de 13 heures, Jean-Pierre Pernaut. Ce dernier, sur le ton de la blague, décide de chanter du France Gall pour lui souhaiter la bienvenue dans son groupe: «Viens je t’emmène, de l’autre côté, derrière le miroir, de l’autre côté.»


La séquence, plutôt amusante, est en réalité terriblement cocasse quand on connaît le passé entre les deux animateurs. Ces dernières années, le présentateur de TF1 était devenu une cible récurrente du «Petit Journal», qui ne manquait pas une occasion de moquer ses tics de langage ou la promotion de son propre livre. Cette relation froide entre les deux hommes symbolise à elle-seule les attaques récurrentes de l'émission satirique contre le rival TF1. Le 11 novembre 2013 par exemple, «Le Petit Journal» accusait ainsi TF1 d’avoir manipulé des images pour faire croire à des huées lors d’un déplacement de François Hollande. Télérama l'écrivait très bien en mai dernier, Barthès va désormais travailler avec ses «cibles passées»«De l’autre côté», comme le chantait si bien Pernaut.

C’est pour cela que, le 10 mai 2016, au moment de l’annonce de son départ dans le groupe détenu par Bouygues, Yann Barthès s’est amusé dans son émission en lançant un «Bah. C’est très bien TF1, non?»


Dans les médias et sur internet, tout le monde s’est alors demandé s’il n’avait pas vendu son âme et sa liberté de ton à un groupe que l’on accuse régulièrement de connivences avec des hommes politiques. On connaît l'amitié qui lie Nicolas Sarkozy et Martin Bouygues, le principal actionnaire de TF1.

C’est ainsi qu’a commencé un long chemin de communication et de marketing pour démontrer que Yann Barthès et son équipe ne perdraient rien de leur mordant en débarquant sur TMC en quotidienne et sur TF1 en hebdomadaire.

Pourquoi changer une formule qui marche?

Passés les premiers émois début mai, le silence se forme autour de l’émission que proposera Barthès chez un groupe qui connaît une année particulièrement difficile en matière d’audience et qui peine à renouveler son image. On évoque rapidement l’idée d’une case hebdomadaire intitulée «Temps de cerveau disponible», référence à la célèbre phrase prononcée en 2004 par l’ancien patron de TF1 Patrick Le Lay, mais l'on préfère voir les médias dévorer les restes d'un «Petit Journal» et d'un Canal+ en perdition

Et puis, début juin, des phrases telles que «d’après nos informations» ou «selon un proche» font leur apparition dans la presse, permettant aux membres de l’équipe de Barthès de tâter le terrain et aux médias de prolonger l'attrait de l'animateur. GQ annonce l’arrivée de «Le Quotidien» sur TMC et d’une autre émission hebdomadaire sur TF1. Puis, Le Figaro TV explique le format sera semblable au «Petit Journal» et que l’essentiel de ses chroniqueurs de Canal+ ont aussi été débauchés. «Selon un proche de Barthès», écrit alors Libération, il s’agira d’un «show d’actualité d’une heure avec encore plus de reporters et d’enquêtes que dans le “Petit Journal”». Ouf, c'est un «Petit Journal» version XXL qui se construit peu à peu. Mais bien sûr, l'objectif pour TF1 est de récupérer dans les valises de l'animateur un public jeune qui manque terriblement au groupe.

Ce n'est pas un hasard si la page fan Facebook de Yann Barthès, où figure encore des souvenirs du «Petit Journal», a été récupérée par TF1 et transformée en page officielle de «Quotidien» (plus de 700.000 personnes).

Ce n'est pas un hasard non plus si la chaîne a recruté Ara Aprikan. Cet ancien cadre de Canal+, connu pour avoir lancé Hanouna sur D8 (désormais appelé C8) et pour son travail avec Barthès, est devenu «conseiller spécial» sur la première chaîne pour transformer son image. 

 

Dans ses multiples teasers postés sur les réseaux sociaux, toujours pour rassurer le public face à ses transfuges, «Quotidien» va même jusqu'à reprendre tous les codes de sa grande sœur, du micro avec la bonnette rouge au plateau quasi-identique. Dans un tweet, cette nouvelle émission va même jusqu'à dire que les plus grand(e)s fans de Nicolas Sarkozy, cible privilégiée du «Petit Journal», leur ont «manqué».

À regarder la première émission, on pouvait jouer au jeu des septs différences entre «Quotidien» et «Le Petit Journal», et il n'était pas sûr qu'on s'en sorte si facilement. La seule différence notable que l'on peut relever pour l'instant tient dans la présence des autres stars de la chaîne, autrefois moquées par «Le Petit Journal», dans les clips de promotion de l'émission.

Grâce à l'auto-dérision, ils ont en effet pu allier la carrure des poids lourds de TF1 et les trublions de Canal+, pour un résultat qui peut séduire des publics pourtant bien différents.

Désormais, maintenant que le format est défini et que la vieille TF1 a adoubé ses nouveaux protégés, il faut maintenant affirmer le ton irrévérencieux qui a fait le succès de l'équipe pendant ses années Canal+. TF1 dégaine alors son meilleur atout marketing lors de la rentrée: Yann Barthès himself.

Marteler son indépendance, encore et encore

Jusqu'à son arrivée dans la grande tour de verre, l'animateur était extrêmement discret dans les médias. Un portrait en 2014 dans GQ pour parler de «l'énigme» qui l'entoure, un entretien avec son collègue Beigbeder quelques mois plus tard dans Lui pour vanter l'anonymat plutôt que la célébrité, ou une intervention sur France Inter pour évoquer l'agression exceptionnelle de plusieurs de ses collègues lors du 1er mai 2015 du Front national... Mais, à part cela, le quadragénaire est resté loin des médias qu'il décortiquait pourtant chaque soir sur son plateau. 

Ces dernières semaines, missionné par sa chaîne, il est devenu omniprésent: entre le 29 août et le 12 septembre, il a donné pas moins de cinq interviews à des journaux, des sites en ligne ou des radios. Le 29 août, dans les pages de Télé 2 Semaines, il explique, sans complexe, venir sur TF1 pour faire la même chose que sur Canal+:

«Ce sera donc une nouvelle émission mais on y trouvera le même ton […] Si je lançais un nouveau concept censé tout révolutionner, je me sentirais attendu au tournant. Mais ce n’est pas le cas. On pourra, en revanche, me reprocher de faire la même chose, mais c’est pour ça qu’on est venu me chercher non?»

Vient ensuite une longue interview dans L'Obs (où il affirme qu'il n'y «aura pas quelqu'un de TF1 dans [leurs] bureaux ou perché sur [son] épaule»), une sur France Inter, («On change tout sans changer [...] En gros, on ne change pas des masses. Je ne sais faire que ça») et une autre dans le «Grand direct des médias» où il explique à nouveau que «l'émission sera dans le même esprit». Et puis, coup final de ce matraquage médiatique, une longue interview divisée en trois parties sur le site Pure Médias le jour du lancement de l'émission (ici, , et encore ici). Avec une cet entretien fleuve, étalé sur la journée, le site, et TF1, ont voulu marquer le coup: «Je ne sais faire que ça!», répète-t-il encore et encore quand on lui demande s'il n'a pas peur qu'on lui reproche de faire la même chose.

«“Le Petit Journal” est mort, vive “Quotidien”»

Le message est passé et, à regarder la première émission de «Quotidien», on peut dire qu'il a été appliqué à la lettre, pour fournir aux fans la dose de réconfort qui leur manquait depuis la fin juin. Cela a commencé avec un flashback du «au revoir» de Catherine Deneuve repris avec la dernière du «Petit Journal», une Nadine Morano toujours énervée, un Yann Barthès qui lance «l'aventure continue», des journalistes aux manches toujours retroussées et des chroniques qui, pour l'essentiel, n'avaient de différent que le nom. L'émission s'adresse à ses fans, pas à des néophytes. Le public, déjà acquis, a évidemment adhéré: «Le Petit Journal» est mort (et enterré à la pelle par Cyril Eldin et Vincent Bolloré), alors vive «Quotidien».

Si l'émission est un peu longue (1h30 avec les publicités) et que les nouveaux segments sont de qualité inégale, inutile de nier l'évidence: Yann Barthès a réussi à transposer, quasiment à l'identique, un concept d'un grand groupe à un autre, et à y embarquer son équipe, son ton, et surtout son public. Même Nicolas Sarkozy et TF1 en ont pris pour leur grade dans deux séquences.

Il faudra néanmoins suivre les prochaines émissions pour savoir si «Quotidien» est effectivement un succès. Mais Yann Barthès espère bien réitérer l'exploit d'une autre émission transfuge et désormais rivale, «Touche pas à mon poste», qui a multiplié son audience par cinq depuis son passage de France 4 à D8 en 2012. Avec la team Barthès, TMC veut passer de 300.000 à 600.000 téléspectateurs sur ce créneau horaire d'ici la fin de l'année et s'imposer comme une chaîne jeune et premium. Lundi soir, ils étaient 1,29 million devant leur téléviseur (soit 6,3% de part d'audience). Objectif atteint.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (316 articles)
Journaliste
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