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Comment les cousinades réinventent la famille

Via  Instagram

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Les cousinades ne sont pas que des réunions de famille aux airs parfois pompeux autour d’un patriarche ou des rencontres entre férus de généalogie. Elles ont aussi une variante contemporaine, bien plus «cool».

«Ce soir on est invités à une espèce de cousinade pour la première fois de ma vie, bah ça donne pas envie», écrivait @LVNNlSTER sur Twitter le 19 août. C’est vrai que cette «réunion de famille à laquelle sont conviés tous les cousins, quel que soit leur degré de parenté», selon la définition du Larousse, a de quoi en effrayer certains. Ne serait-ce que par le nombre de personnes qu’elle peut regrouper. Des dizaines, une centaine voire plusieurs centaines, et même des milliers. Sans exagérer. Une cousinade vendéenne a ainsi réuni en août 2012 près de 5.000 individus d’une seule et même famille (sur les 23.000 descendants identifiés d’un couple d’ancêtres du XVIIe siècle), rentrant ainsi dans le Livre Guinness des records. Il risque d’y avoir foule et qu’on n’y connaisse pas grand monde donc, comme en attestent ces quelques témoignages trouvés sur Twitter.

Ça fait du bien d’avoir ces petits rendez-vous avec ma famille parisienne. Ça a un côté cellule familiale en plus

Margaux, 29 ans, graphiste

Pourtant, ce n’est pas en raison du grand nombre de cousins éloignés ou petits-cousins parfois conviés que le hashtag #cousinade fleurit sur Instagram ou Twitter. C’est parce que, alors même que le terme cousinade est entré dans le dictionnaire en 2012, tout le monde n’en donne pas la même définition. Pour Sylvie, 28 ans, consultante dans l'informatique, une cousinade, c’est tout simplement «un dîner entre cousins et cousines», des retrouvailles en petit comité, où se sont vus quelques fois au complet les sept cousins germains éclatés sur tout le territoire français ou un rendez-vous plus intime, et plus régulier, entre sa cousine de 35 ans et elle. Pour Cyril, 30 ans, architecte, c’est le rendez-vous annuel de Noël qui rassemble les juifs et catholiques de sa famille: «On se fait ça entre cousins du même âge, même si, maintenant, les familles s’agrandissent et qu’il faut compter avec les copains, les copines, les femmes, maris… sans oublier les petits nouveau-nés! Tous les ans, c’est dans un endroit différent mais souvent chez l’un d’entre nous. Le but? De se voir et de ne pas s’oublier.»

Le terme n’est plus réservé à ces rencontres en chair et en os organisées au terme de longues et besogneuses recherches généalogiques ni à ces grandes réunions de famille souvent bourgeoises et catholiques pratiquantes, à ce «truc de whitos» selon les termes employés par une internaute sur Twitter. Et si «la cousinade se démocratise», comme l’énonce la sociologue et anthropologue de la famille Irène Théry, ce n’est pas sans raison.

Famille horizontale

C’est un «oasis qui fait pendant à l’instabilité de la société» et à la fragilité des liens professionnels, sociaux et conjugaux, analyse la sociologue au CNRS Christine Castelain-Meunier. Irène Théry abonde: «Ces cousinades peuvent être perçues comme une résistance de la génération des enfants face au fait que les parents peuvent se séparer –le maintien de ce rapport de cousin est une façon de se dire qu’on ne repart pas à zéro.» Ou à l’éparpillement géographique des familles. Margaux, 29 ans, graphiste, dont les parents et un frère et une sœur vivent à Lyon, participe à des cousinades trimestrielles qui réunissent à Paris depuis quelques années des membres de sa génération et de celle du dessus:

«Ça fait du bien d’avoir ces petits rendez-vous avec ma famille parisienne. Ça a un côté cellule familiale en plus.»

Mais pourquoi faire précisément de ses cousins son ancrage et son refuge? Pour Sébastien Dupont, psychologue et docteur en psychologie, qui mène actuellement des recherches sur la famille contemporaine, ce renouveau du lien de cousinage s’explique surtout par un paradoxe actuel de la vie familiale. D’un côté, en raison de l’allongement de l’espérance de vie et du rétrécissement des fratries, la famille se fait plus verticale; trois ou quatre générations (voire plus) peuvent coexister à un instant t. De l’autre, «la culture familiale est plus horizontale, plus démocratique», comme le démontrent les débats constants sur l’enfant-roi et sur l’aplanissement de la hiérarchie entre parents et enfants. Les cousinades répondent alors à un «besoin de liens familiaux horizontaux», d’élargissement de la structure familiale et d’appartenance, remarque le docteur en psychologie. «Si on n'appartient qu’à sa petite famille nucléaire, cela fait de nous, en grossissant le trait, un étranger à l’extérieur de cette famille. Tandis que la cousinade, par l’appartenance à une famille plus étendue, apporte le sentiment qu’on a des liens un peu partout et qu’on est chez soi un peu partout. La société n’est plus vue comme anonyme grâce à ce maillage de la filiation et ces liens qui nous préexistent.» Sans compter, poursuit Sébastien Dupont, que «chercher des liens dans la même génération est aussi une garantie d’avoir des liens qui durent plus longtemps: les seules personnes qui seront le fil rouge de votre vie jusqu’au troisième âge seront vos frères et sœurs et cousins».

Le cousinage: entre la fraternité et l'amitié

Ces attaches horizontales entre cousins ont aussi pour avantage d’être en partie choisies, fait remarquer Christine Castelain-Meunier, qui parle de «famille élective» et d’une «personnalisation et individualisation des liens familiaux». Bien sûr, on ne choisit pas ses cousins. Mais on peut choisir de nouer puis de nourrir des liens avec. On est à mi-chemin entre l’amitié et la famille: sur un socle familial, les relations de cousinage s’étoffent grâce aux «points communs et affinités “amicales”». Autrement dit, «c’est une amitié chargée d’affectif et d’histoire ancienne par le biais de la filiation, une revalorisation créative de la filiation». L’appartenance à une même famille joue le rôle de tremplin vers l’amitié et c'est une garantie presque inconditionnelle de sa conservation.

«Le petit côté magique de ces cousinades électives, c’est de profiter du bonheur d’avoir des relations qui se présentent à portée de main sans avoir toute la trajectoire à faire pour construire une amitié», résume la sociologue.

La cousinade n'implique pas la même contrainte du lien familial obligatoire que la famille nucléaire, ajoute Sébastien Dupont (si vous dites que vous n’avez pas trop de liens avec votre cousin, cela sera mieux perçu que lorsque vous assenez être fâché avec votre père ou votre soeur). Elle peut aussi être une passerelle entre différents milieux et une «juxtaposition d’expériences différentes», estime Christine Castelain-Meunier: «Certains cousins sont célibataires, d’autres en couple; certains ont des enfants, d’autres pas; ils n’ont pas pile-poil le même âge et peuvent avoir le bonheur de se redécouvrir car l’écart d’âge adulte est moins gigantesque qu’en étant enfant.» La preuve, les cousins germains de Sylvie ont entre 21 et 37 ans et ceux de Margaux entre 30 et 40.

Sauf si les cousins sont très proches depuis l’enfance, il n’y a pas le passif affectif que l’on retrouve avec ses parents et frères et sœurs

Sébastien Dupont, psychologue et docteur en psychologie

La coolitude psycho-sociale

Oubliées aussi les compétitions parfois instaurées par les parents pour savoir quel enfant a fait les meilleures études, intégré telle grande école, eu le meilleur diplôme, est en CDI, a le plus gros salaire, etc. Il y a là «une sorte d’allègement moral», appuie Christine Castelain-Meunier, d’autant plus quand «les jeunes se retrouvent sans le regard des anciens». Ce qu’observe aussi Sébastien Dupont: «Sauf si les cousins sont très proches depuis l’enfance, il n’y a pas le passif affectif que l’on retrouve avec ses parents et frères et sœurs.» Exit donc ces personnages identiques depuis l’enfance et dans les peaux desquels on se glisse inconsciemment à chaque événement avec son petit cercle familial. Les cousins, c’est beaucoup «plus cool au niveau psycho-social». Et les retrouver lors de cousinades c’est une façon de se réapproprier sa famille (en mettant notamment en perspective qui étaient ou sont ses parents), d’en devenir acteur et de s’émanciper des histoires qui la plombent, des brouilles entre oncles et tantes ou tensions parents et grands-parents: «On ne subit pas le poids de l’histoire des générations d’avant.»

Cette sensation de liberté, ce lien très particulier, se retrouvent dans l’organisation même des cousinades. Puisque «ce sont des liens non plus formels ni formatés», ainsi que les décrit Christine Castelain-Meunier, ni orchestrés par les générations du dessus, les artisans de ce rendez-vous familial ne sont pas les grands-parents ni les parents, comme lors des grandes cousinades multigénérationnelles, mais les cousins eux-mêmes. Rien n’est imposé, comme en atteste Margaux:

«Dans ma famille, il y a des cousinades traditionnelles qui ont lieu tous les cinq ans; là, c’est différent, c’est dans un cadre moins solennel et il ne faut pas que ça devienne un truc trop carré. À la fin de chaque cousinade, on demande qui est le prochain puisqu’on offre son appart à tour de rôle (même si certains apparts sont plus sympas que d’autres et, du coup, reviennent plus souvent). Celui-ci envoie un mail quand il le sent avec un Doodle pour choisir la date. Ce n’est pas un souci quand quelqu’un ne vient pas, il viendra la fois suivante; c’est sans obligation. C’est souvent un soir en semaine mais c’est celui qui convie qui décide de son format. Au début, c’était très à l’arrache. Chacun rapportait des trucs à bouffer et à boire, on se retrouvait avec douze pizzas et autant de boîtes de Tarama.»

C’est ainsi, estime Christine Castelain-Meunier, que tous, sans formalité ni formalisme et avec boissons et nourriture en quantité, «réinventent la famille et la consolident».

 

#cousinade #peenonoir @jill0504 @remiours3 @him_rob

Une vidéo publiée par JuLie (@curlyjulee) le

 

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