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Le monde n'est pas prêt à accueillir tant de jeunes

Students | U.S. Embassy Pakistan via Flickr CC License by

Students | U.S. Embassy Pakistan via Flickr CC License by

Dans les années à venir, la population des moins de 30 ans va atteindre un pic dans certains des pays les plus fragiles et les plus instables de la planète. Et le monde n’est pas prêt à les accueillir.

À l’heure où les tweets et les titres de journaux passent constamment d’une crise à une autre, la plus importante population de jeunes de l’histoire de l’humanité est en train de passer, silencieusement, mais sûrement, à l’âge adulte.

Tandis que les pays d’Europe et de l’Est asiatique sont confrontés à des taux de natalité en déclin et à des populations vieillissantes, les sociétés moyen-orientales, africaines et sud-asiatiques connaissent des booms démographiques aux proportions impressionnantes: plus de la moitié de la population active égyptienne a moins de 30 ans. La moitié de la population du Nigéria (167 millions d’habitants) a entre 15 et 34 ans. En Afghanistan, en Angola, au Tchad, au Timor oriental, au Niger, en Somalie et en Ouganda, plus des deux tiers de la population ont moins de 25 ans.

De la manière dont ces jeunes vont passer à l’âge adulte (et surtout dont leurs gouvernements vont les intégrer économiquement, politiquement et socialement) va dépendre la réussite ou l’implosion de ces pays. Les populations de jeunes dicteront les normes politiques et sociales, influenceront les modes de gouvernance adoptés et le rôle que les femmes joueront dans la société, rejetteront ou adopteront les idéologies extrémistes. Ils sont les piliers sur lesquels reposent les attitudes sociales de demain.

Un déluge de jeunes

Ces jeunes pourraient transformer des régions entières en les rendant plus prospères, plus justes, plus sûres. Ou être à l’origine d’instabilités et de violences multiples. Ou les deux. Et si leurs pays se montrent incapables de répondre à leurs besoins et leurs aspirations, ils pourraient être à l’origine d’importantes vagues de migration pour les décennies à venir.

Face à ce déluge de jeunes, les leaders mondiaux devraient élaborer des stratégies et prendre tous les jours des mesures pour nous mener vers la première solution et éviter la seconde. Mais avec la multiplication des actes de terrorisme au niveau international, les catastrophes humaines à grande échelle, les tendances politiques inquiétantes en Europe (comme le Brexit) et la fragilité économique permanente, qui nécessitent des réponses urgentes, la question se pose:

Est-ce que quelqu’un, au moins, s’en inquiète?

Prenez l’Inde. Plus de 300 millions d’Indiens ont moins de 15 ans, ce qui fait que le pays compte aujourd’hui plus d’enfants que n’en a jamais compté n’importe quel autre pays au monde de toute l’histoire de l’humanité. Pour vous donner un ordre de grandeur, imaginez-vous que si ces enfants formaient un pays, ce serait le quatrième plus grand du monde, derrière les États-Unis, mais devant l’Indonésie, le Brésil et le Pakistan.

L'Inde va prospérer, ou trembler

Jusqu’en 2030, un million d’Indiens va chaque mois franchir le cap des 18 ans, observe Somini Sengupta, journaliste et auteur d’un nouveau livre édifiant, The End of Karma: Hope and Fury Among India’s Young (La fin du Karma: espoir et colère de la jeunesse indienne). Ces jeunes vont avoir besoin d’enseignement et d’emplois (beaucoup d’emplois) dans une économie mondiale qui sera sans doute toujours plus automatisée, avec toujours moins de ces emplois manuels semi-qualifiés qui ont permis d’absorber les anciennes vagues de jeunes ailleurs en Asie. Si l’Inde parvient à surmonter cela, cet atout démographique potentiel pourra être à l’origine d’une amélioration sans précédent de la santé économique du pays. Si ce n’est pas le cas, le boom démographique indien pourrait ancrer dans l’instabilité la plus grande démocratie (et deuxième pays le plus peuplé) du monde.

«Dans les années à venir, l’Inde pourrait prospérer comme jamais grâce à sa jeunesse. Ou elle pourrait imploser. Ou les deux. Il reste peu de temps», a écrit Sengupta.

Et l’Inde est loin d’être le seul pays aux prises avec une population en plein essor. L’Afrique compte aujourd’hui 200 millions de jeunes âgés de 15 à 24 ans et les analystes estiment que ce chiffre devait doubler d’ici 2045. Au Moyen-Orient, où vivent près de 400 millions de personnes, près de 65% de la population a moins de 30 ans (soit la plus importante proportion de jeunes adultes de l’histoire de la région).

Les populations en plein essor sont un peu l’équivalent des jokers dans un jeu de cartes pour ceux qui tentent de prévoir l’avenir de grands pays stratégiquement importants et politiquement volatiles comme le Pakistan et l’Iran.

L'Iran et le Pakistan, des futurs déterminants

Au Pakistan, les deux tiers de la population ont moins de 30 ans. Nombre de ces jeunes n’auront connu le Pakistan qu’après sa dernière transition démocratique, de 2008 à 2010, et après la fin de sa guerre la plus récente avec l’Inde, en 1999. Ils auront aussi connu la corruption politique, les violences des extrémistes et les pénuries d’eau et d’électricité. En Iran, les deux tiers de la population ont actuellement moins de 35 ans. Il s’agit de jeunes gens éduqués, adeptes des nouvelles technologies et pleins de potentiel. Ils entendront parler de la révolution iranienne à l’école, mais beaucoup se souviendront d’avoir vu les Iraniens descendre dans la rue pour le mouvement vert ou pour célébrer l’accord nucléaire avec les États-Unis. Et ils ne manqueront pas de regarder si l’engagement avec l’Occident leur profite ou non. Les jeunes Iraniens et Pakistanais élèveront-ils ou feront-ils plonger l’économie, la politique, la culture et la sécurité de leurs pays respectifs? (ou les deux à la fois) Aborderont-ils le monde de manière productive, pacifique, renfermée, belliqueuse? Compte tenu de la taille, du poids stratégique et de la puissance militaire de ces pays d’une importance géopolitique capitale, les réponses à ces questions seront d’une importance déterminante.

Malheureusement, les pays qui abritent le plus grand nombre de jeunes sont aussi ceux qui sont les moins bien équipés pour répondre à leurs besoins, leurs ambitions, leurs attentes et les inévitables frustrations qui en découlent (et encore moins à tirer profit de leur potentiel). D’après les Nations Unies, les pays en développement abritent 89% des jeunes de 10 à 24 ans du monde entier. D’ici 2020, ils rassembleront les 90% de la population mondiale. Comme trop de pays en développement, les pays comme le Tchad et le Niger comptent parmi les États les plus fragiles du monde. Ils ont aussi des populations composées pour moitié de jeunes de moins de 16 ans.

Sachant cela, il n’est que trop facile d’imaginer un avenir cauchemardesque, caricature hollywoodienne de pays en développement dominés par des bandes armées de jeunes sans foi ni loi (façon Capitaine Phillips).

Mais n’avons-nous pas un autre choix? Que se passerait-il si le monde décidait d’investir dans le potentiel représenté par ces jeunes? On peut facilement que ces pays auraient alors les moyens de se sortir de la pauvreté et de l’instabilité en l’espace d’une génération (comme l’a fait la Chine et comme l’Inde pourrait le faire). Mais si la communauté internationale n’agit pas dès maintenant, nous en subirons tous les conséquences.

Espoir et colère

Il faut bien comprendre que le boom démographique des pays en développement coïncide avec quatre tendances mondiales étroitement liées: une révolution de l’information, le plus important mouvement de réfugiés et de personnes déplacées de l’histoire, une urbanisation croissante qui va concentrer les jeunes dans les villes et une montée du terrorisme et des idéologies extrémistes. Mises ensemble, ces tendances vont permettre, non seulement une plus grande dispersion des personnes, mais surtout la propagation de leurs idées à un niveau sans précédent. Elles vont générer des attentes qui pousseront et tireront les jeunes vers et hors de leurs villes et pays natals, vers et loin de leurs désirs pour l’avenir. Grâce à elles, les jeunes auront conscience de la manière dont vivent les autres, des divisions à l’intérieur de leurs sociétés et de la manière dont sont traités ceux à qui ils s’identifient par les gouvernements, les forces de sécurité et les autres groupes. Cette conscience peut être autant porteuse d’espoir que de colère. Elle peut aussi bien pousser les gens à œuvrer pour le bien de leur famille et de leur communauté que les mettre en rage contre eux.

La gestion de ce boom mondial de la jeunesse va bien au-delà de la simple gestion logistique et gouvernementale de la santé, de l’éducation et de l’emploi. Il s’agit de déterminer comment les attentes, les demandes et les aspirations de ces jeunes formeront les normes et les idéaux de leurs sociétés. Il s’agit des caractères et des mœurs d’une génération qui est encore en train de se créer… et de la manière dont cela va tous nous affecter. Mais, une fois encore, la question se pose: est-ce que le monde, au moins, s’en soucie?

«Les aspirations sont comme l’eau, écrit Sengupta. Il leur faut un endroit où aller ou elles inondent tout sur leur passage.» En d’autres termes, si personne ne répond aux attentes de ces masses de jeunes, les peines et les frustrations s’accentueront et toutes ces personnes pourraient choisir d’aller chercher leur bonheur ailleurs.

Mieux vaut mourir vite ici que lentement en Irak

Un jeune médecin kurde

Un exode de personnes fuyant la violence, la misère ou simplement le manque de perspective est déjà en cours. L’essor des jeunes populations ne peut que l’alimenter. Les jeunes sont plus susceptibles que les autres de partir. D’après un récent sondage Gallup, 25% environ des Afghans souhaitent quitter leur pays et l’on estime que plus 100.000 Afghans devraient partir pour l’Europe cette année. Le même sondage, élaboré à partir de plus de 450.000 entretiens dans 151 pays entre 2009 et 2011, a montré que 40% de la population nigériane (pays de 180 millions d’habitants) émigrerait en Occident si elle en avait la possibilité. Près de deux millions d’Irakiens ont déjà quitté leur pays. Et ils sont prêts à payer le prix fort ou à prendre de grands risques pour cela. Comme l’a déclaré au correspondant du New York Times, Rod Norland, un jeune médecin kurde qui fuyait l’Irak à bord d’un vieux canot pneumatique: «Mieux vaut mourir vite ici que lentement en Irak».

Les pays européens développés ne sont pas la seule destination. Des migrants provenant de plus d’une dizaine de pays d’Afrique sont déjà arrivés dans le nord de l’Afrique. Rien que pour le Maroc, on estime que 100 000 migrants africains s’y sont déjà installés. Les réfugiés syriens recensés par les Nations-Unies s’élèvent aujourd’hui à 2,1 millions en Égypte, Irak, Jordanie et Liban. Il y en a aussi 2,7 millions en Turquie et plus de 29 000 en Afrique du Nord. La moitié des réfugiés syriens dans le monde sont des enfants de moins de 18 ans. Beaucoup d’eux ont manqué de précieuses années d’école et leurs chemins futurs sont aujourd’hui remis en question.

Les booms démographiques se sont déjà bien passés

Dans l’histoire du monde, les booms démographiques ont généralement été récompensés en matière de croissance économique. La Corée du Sud a, par exemple, réussi à profiter de son boom démographique pour multiplier par douze son PIB par habitant entre 1970 et aujourd’hui, en maintenant à 10% le taux de chômage de sa vaste population de jeunes. Si cette histoire se répète dans les grands centres de population comme l’Inde, le Pakistan, le Nigéria et l’Éthiopie, l’Égypte et l’Iran (pays qui enregistrent tous actuellement des populations de jeunes record), les booms économiques consécutifs transformeront des régions entières.

Néanmoins, il n’est pas assuré que les pays en développement sauront être capables de créer assez d’emplois dans le cadre de notre économie mondiale, technologiquement avancée et impitoyablement efficace. Même les pays riches et développés comme l’Allemagne et les États-Unis se doivent se démener pour donner du travail à leur population et soutenir leur classe moyenne. Le manque d’opportunités économiques concerne les jeunes du monde entier, car le rythme des avancées technologiques diminue la demande de main-d’œuvre, même dans les économies qui connaissent la croissance. En Jordanie, en Irak et en Arabie saoudite, par exemple, le taux de chômage des jeunes dépasse déjà 30% et il est attendu que les populations de jeunes progressent de 20% encore dans les quinze années à venir, d’après les Nations Unies.

Il existe également le risque que les espoirs déçus de la jeunesse alimentent une généralisation de la violence. S’il n’y a pas de lien empirique concret entre terrorisme et chômage, ce dernier peut néanmoins contribuer à un sentiment général de marginalisation et de désespoir qui peut pousser les jeunes à commettre des actes violents, qu’ils habitent à Nairobi, à Bagdad ou à Molenbeek. D’après un sondage récent d’ASDA’A Burson-Marsteller, les jeunes Arabes dans tout le Moyen-Orient considèrent que le manque d’emplois et e perspectives est un facteur favorisant le recrutement des groupes extrémistes de la région.

La grande chance de ce siècle

Comme l’a clairement montré un rapport de 2015 de Mercy Corps, ainsi que de nombreuses autres études, la colère qu’éprouvent les victimes d’injustice, de discrimination, de corruption et d’abus des forces de l’ordre conduit plus à la violence politique que la pauvreté. Il ne suffit donc pas de donner du travail aux jeunes pour réduire le nombre d’actes terroristes et les violences politiques. Répondre à leurs attentes par des institutions de gouvernance et de justice efficaces est important, mais c’est évidemment une réponse à long terme. Un autre objectif, peut-être plus facilement atteignable sur le long terme, serait de transmettre aux jeunes un certain amour propre et de leur donner la capacité de contribuer au destin de leurs communautés autant qu’à leur propre avenir. Les besoins économiques sont importants, mais ce n’est qu’une des nombreuses dimensions de la vie de chacun.

Pour changer la trajectoire des jeunes qui vivent dans des conditions difficiles à travers le monde, les jeunes ont besoin de perspectives économiques, d’engagement civique, de justice et de la capacité d’améliorer le quotidien de leur communauté. Ils doivent développer leur identité d’individu autant que de citoyen. Ils doivent se rassembler pour forger un avenir meilleur pour eux-mêmes et pour les autres. Et ils ne vont pas se contenter d’attendre.

Le potentiel représenté par cet afflux massif de jeunes à travers le monde pourrait être la grande chance de ce siècle. Ou il pourrait entraîner encore plus de troubles, de divisions et de violences. Ou les deux. Pour reprendre Sengupta une fois de plus, c’est une génération charnière qui va changer la destinée du monde. Il reste peu de temps.

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