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La nouvelle organisation de l'État islamique après la mort d'Abou Mohamed al-Adnani

Abou Mohamed Al-Adnani, capture d'écran vidéo | AFP

Abou Mohamed Al-Adnani, capture d'écran vidéo | AFP

Abou Mohamed Al-Adnani, porte-parole de l'État islamique et responsable des attentats à l'étranger, a été tué le 30 août dernier. L'EI semble déjà lui avoir trouvé un remplaçant. Cependant, les contours de l'administration de Daech interrogent.

Parmi les motivations qui ont poussé une des jeunes femmes arrêtées à Boussy-Saint-Antoine (Essonne) à vouloir passer à l'acte, on trouve le vœu de «répondre à l'appel» d'Abou Mohamed Al-Adnani. Cet homme, ministre de la Propagande de l'État islamique et responsable des attentats, a été tué le 30 août près d'Al-Bab, en Syrie, lors d'une attaque aérienne. Preuve supplémentaire de l'importance de celui qui était l'homme le plus célèbre de l'État islamique (après le «calife» lui-même), deux nations belligérantes se disputent sa mort: les États-Unis et la Russie. Mais, bien sûr, la disparition d'Adnani préoccupe en premier lieu l'EI.

Dans son nouveau magazine de propagande Rumiyah, publié quelques jours après sa mort, l'organisation s'exclamait dans la nécrologie de l'ancien propagandiste en chef: «Nous demandons à Allah de nous consoler dans la perte de notre cheikh, de nous donner un bon successeur». Et, en effet, ce souhait où semble percer une inquiétude montre que le décès d'Al-Adnani pose une double question: il s'agit à présent de savoir ce qu'il incarnait ou apportait à l'EI et d'examiner la forme que prend l'après-Adnani pour Daech.

Remplacer l'homme aux deux casquettes

Né en 1977 dans la province d'Idleb en Syrie, celui qui va alors sous le nom de Taha Sobhi Falaha s'engage dans le djihad en Irak en 2003. François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) spécialisé dans la communication et la cyberstratégie, auteur de Terrorismes: violence et propagande, a bien suivi le parcours d'Adnani:

«Il a intégré très tôt l'équipe montante organisée autour de Al-Zarqaoui. Il fait partie des gars de la première heure. Il se fait prendre en Irak et passe cinq ans en prison. Par la suite, il a eu, si l'on peut dire, le «coup de génie» d'inventer le djihad à la carte en envoyant tantôt un commando à l'étranger, tantôt en disant aux gens sur place d'improviser une attaque.»

Abou Mohamed Al-Adnani est donc un soldat, un guerrier islamiste. Oui, mais pas seulement, car dès cette époque il se pique d'être un lettré: «Il est d'une orthodoxie parfaite par rapport à la vision de l'islam de Al-Zarquaoui puis d'Abou Bakr Al-Baghdadi. Plus tard d'ailleurs, beaucoup de déclarations doctrinales sont venus de lui», poursuit François-Bernard Huyghe.

C'est ce mariage hybride de l'idéologue et du militaire, du verbe et de la kalachnikov en lui qui explique qu'Al-Adnani ait pu assumer à la fois la fonction de planificateur d'attentats partout dans le monde et celle de patron d'un empire médiatique au service d'un «califat» qu'il avait lui-même annoncé. Une sorte de magnat salafiste. À ce titre, il a été un personnage aussi atroce qu'unique dans une histoire du monde pourtant fournie en dirigeants sanguinaires et en États criminels. Ce qui fait de son remplacement une gageure pour l'EI. Un défi qui n'empêche pas ses cadres d'avoir très vite envisagé des pistes. Deux noms se sont dégagés. L'un d'entre eux semble avoir été choisi.

Abou Luqman, une possibilité vite écartée

Un article publié par le New York Times peu après la mort d'Al-Adnani s'est penché sur la procédure enclenchée en interne par Daech pour boucher ce trou béant: «Il est probable que dans les jours à venir Abou Bakr Al-Baghdadi convoque la Shura (son “conseil”) à Raqqa pour trouver un remplaçant à Adnani.»

Avant qu'une décision n'émane de Raqqa, Abou Luqman a d'abord émergé comme un candidat crédible pour le poste. Une ONG spécialisée dans la lutte contre le terrorisme islamiste, baptisée Counter Extremism, livre quelques détails sur son parcours. Abou Luqman est le nom de guerre d'un Syrien, né près de Raqqa, de 43 ans dont la véritable identité est Ali Mousa Al-Shawakh. Diplômé de droit, lui aussi a tâté de la prison il y a quelques années, non pas en Irak mais dans son pays d'origine et avant le début de la guerre. Son profil est celui d'un chef militaire et d'un recruteur.

Il fut gouverneur de la province de Raqqa et a conduit la stratégie des troupes de l'EI dans la province d'Alep en 2015. Il a également eu comme attribution la surveillance de la détention des prisonniers étrangers, et a disposé d'un rôle économique: la distribution et le commerce du pétrole. Annoncé mort à plusieurs reprises, son décès n'a jamais été confirmé. Son CV d'officier dans l'armée de l'État islamique le rapproche d'Adnani mais il n'a pas grand-chose d'un idéologue. Cette lacune explique sans doute que le choix de l'État islamique se soit orienté dans une autre direction.

Turki Al-Binali, un théologien comme nouveau porte-parole

Donné favori dans la course à la succession d'Adnani, Turki Al-Binali a confirmé cette impression en prononçant un message audio publié le 10 septembre sur les réseaux sociaux. Dans cette prise de parole, il revient notamment sur la mort d'Al-Adnani. Il affirme que l'EI ne fait pas la guerre contre un pays en particulier mais contre le monde entier. Il ajoute que la Russie et les États-Unis ont fait la course pour éliminer Al-Adnani. Par ces déclarations, il assume donc de fait l'ancien poste de celui-ci, porte-parole du «califat».

Son pedigree nous est déjà parvenu car la communauté internationale l'a à l'oeil, comme le montre la description de sa carrière dans cette liste, dressée par l'ONU, d'individus à sanctionner pour la participation qu'ils apportent à une organisation terroriste comme l'EI. Turki Al-Binali est Bahreïni, ou plutôt était Bahreïni car le royaume l'a déchu de sa nationalité l'an passé. Son âge surprend et les pouvoirs qu'on lui a attribués précocement sont le signe de la grande réputation intellectuelle du personnage au sein de Daech. En effet, s'il vient de fêter ses 32 ans, il n'avait pas atteint les 30 ans lorsqu'il a rejoint l'organisation en Syrie, probablement dans le courant de l'année 2013.

Les mois qui ont suivi son arrivée au front l'ont vu tenter de favoriser le recrutement de ressortissants des pays du Golfe. Mais son activité est avant tout d'ordre religieux. Dès 2013, il écrit et fait circuler un certain nombre de brochures cherchant à justifier les pratiques et les choix du groupe par le Coran ou la tradition islamique. Sa production littéraire a d'ailleurs une incidence politique essentielle dans un mouvement gorgé d'idéologie. Il est ainsi l'auteur d'un document proclamant la légitimité et la possibilité d'établir un nouveau califat dans la position occupée par l'EI à cette époque.

Considéré comme un théologien de haut niveau, il est propulsé par Abou Bakr al-Baghdadi à la fonction de «conseiller religieux en chef» ou «Grand Mufti» (c'est-à-dire responsable de l'application concrète de la Charia dans la vie des hommes, de l'interprétation juridique du Coran et donc de la validité religieuse des fatwas) de l'EI. Au milieu de l'année 2015, il devient aussi le patron de la police religieuse du «califat». Célèbre en Irak et en Syrie, il était jusqu'ici inconnu du grand public international. Cet anonymat va prendre fin car, remplaçant Adnani dans ses fonctions, il est appelé à gagner en notoriété. C'est en effet sa voix qu'on entendra, désormais, de temps à autres se réjouir des attentats barbares de ses complices.

Une institution en crise

Le chapitre des attentats amène justement une dernière interrogation. Abou Mohamed Al-Adnani, comme nous l'avons dit, n'était pas qu'un idéologue ou un propagandiste. L'administration dont il avait la charge exportait également le djihad à l'étranger via des commandos ou en activant ses réseaux. Et c'est, d'après le communiqué de l'EI qui a officialisé sa mort, lors d'une inspection militaire qu'Adnani a trouvé la mort. Or, Turki Al-Binali ne semble pas pouvoir se prévaloir de ces capacités pratiques. L'institution d'Al-Adnani, une sorte de «superministère» entremêlant le terrorisme international, l'activité dogmatique et la propagande, est donc en crise.

«Il n'est pas évident de trouver à nouveau une personnalité capable de maîtriser ces différentes compétences. Vont-ils réduire la voilure en termes de propagande? Et est-ce qu'ils vont aller jusqu'à une décentralisation de cette administration? C'est encore difficile à dire», note François-Bernard Huyghe.

Les prochaines semaines diront les conséquences de la mort d'Al-Adnani sur la politique et les rouages de l'administration de l'État islamique. Une chose est sûre: le nombre d'attentats projetés ces derniers jours sur notre territoire prouve que le groupe n'a pas revu son goût de la terreur à la baisse.

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