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Comment Daech s’inspire des fictions dystopiennes modernes pour sa propagande

L'organisation État islamique a fait sortir la violence de l'écran, et la diffuse directement à domicile.

Un des tropes les plus populaires des fictions dystopiennes est le «spectacle violent». Immortalisé ces dernières années dans la série Hunger Games, le concept en est très simple: une société corrompue utilise des spectacles publics violents ou diffuse des scènes de violence pour manipuler les masses.

Mais ce n’est jamais tout à fait de la fiction. L’idée de présenter intentionnellement aux masses des spectacles violents a de temps à autre fait surface dans le monde réel. À son apogée, le Colisée de Rome accueillait de fausses batailles et des exécutions publiques qui y attiraient les foules. Durant la Révolution française, la guillotine fut utilisée lors de milliers d’exécutions, toujours publiques, avec l’objectif clair d’intimider les spectateurs.

Mais ce n’est que très récemment que nous avons assisté à un véritable bond en avant vers ce que les auteurs de fictions, depuis les années 1960 au moins, imaginent comme «un futur pas si éloigné»: des technologies de diffusion qui permettent aux spectacles violents d’être commercialisés et diffusés directement à domicile.

Daech, avec ses exécutions conçues comme des spectacles accessibles depuis un smartphone (et parfois même donnés devant des populations dans de véritables amphithéâtres romains), a transformé le concept en réalité. Le 14 juin dernier, l'organisation a atteint un nouveau degré dans l’horreur quand Larossi Abballa, ayant prêté allégeance au groupe, a diffusé en live sa confession depuis le domicile d’un officier de police après l’avoir tué ainsi que sa compagne, à Magnanville. Il ne faudra sans doute pas attendre très longtemps pour qu’une attaque terroriste de grande envergure soit diffusée en temps réel et sans censure sur les réseaux sociaux.

«La seule chose que les gens aiment aujourd’hui, c’est le spectacle»

Pour comprendre ce phénomène émergeant de la diffusion de la violence, il est bon de se pencher sur les générations d’écrivains et de réalisateurs de films qui l’ont vu venir –afin de comprendre en quoi ils se sont trompés.

Une des premières visions de ce genre se trouve dans l’œuvre de Robert Scheckley, qui imaginait un jeu meurtrier global appelé «la Grande Chasse» conçu pour canaliser les pulsions violentes de l’humanité et éviter des guerres destructrices. Décrit pour la première fois dans une nouvelle intitulée La Septième victime, cette traque a été adaptée à la radio mais également dans un film, La Dixième victime, un conte satirique et noir avec Marcello Mastroianni et Ursula Andress.

Dans le film, les maitres du jeu expliquent que la Grande chasse est «la soupape de sécurité de l’humanité. Si la Grande chasse avait existé en 1940, Hitler y aurait sans doute participé et il n’y aurait pas eu de Seconde Guerre mondiale. Car la Grande Chasse a écarté le risque de la guerre en donnant aux instincts violents de l’homme un dérivatif compétitif». Les participants à la chasse deviennent des célébrités, sont traqués par des nuées de paparazzi et le personnage d’Ursula Andress obtient de la production que son meurtre télévisé soit intégré à une publicité pour le thé. «La seule chose que les gens aiment aujourd’hui, c’est le spectacle», dit un des personnages.

Le concept va encore plus loin dans Rollerball (sorti en 1975, et à ne pas confondre avec son médiocre remake de 2002), lui aussi inspiré par une nouvelle. Dans ce XXIe siècle futuriste, les gouvernements du monde ont été remplacés par des cartels autoritaires. La forme la plus populaire de divertissement est le rollerball, une sorte de croisement violent entre le roller derby, le football américain et le basket-ball. Si cette société du futur s’est débarrassée de la guerre et de la pauvreté, le rollerball n’est pas seulement un dérivatif aux pulsions violentes. Son objectif est plus insidieux: «Le jeu a été créé pour démontrer la futilité de l’effort individuel», explique le personnage interprété par John Houseman, PDG d’un de ces cartels. «Le rollerball, comme il le fait remarquer un peu avant, n’est pas un jeu dans lequel un homme est supposé se distinguer. La hiérarchie des cartels demeure en position de force grâce à sa capacité à écraser toutes les ambitions humaines dans un jeu dont la violence ne cesse de croître.»

Canaliser la violence inhérente à l'humanité

Un des thèmes communs à ces livres et à ces films, c’est l’idée que la stabilité politique peut être obtenue en canalisant la violence inhérente à l’humanité en lui offrant un débouché encadré. Le film de série B La Course à la mort de l’an 2000, sorti en 1975 pour tenter de capitaliser sur le succès de Rollerball, propose le même message, sans nuance aucune (le président-dictateur, caricatural à l’extrême, présente les règles du jeu dès le début du film dans un discours de 90 secondes), et laisse au spectateur le soin d’imaginer les tenant et aboutissants de cette société. Dans l’adaptation, en 1987, du Running Man de Stephen King, un jeu violent sert à distraire les gens de la vie misérable qu’ils mènent dans un véritable enfer dystopique où l’économie s’est effondrée et la tyrannie règne. En 2006, dans Idiocracy, satire devenue culte, la justice est délivrée par le biais de combats à mort dans des arènes avec des camions énormes.

Les objectifs exacts des spectacles dystopiens varient, mais leurs conséquences sont toujours les mêmes: pacifier la population en utilisant les tendances sanglantes de l’humanité. Et si la plupart de ces histoires se terminent mal pour les régimes dystopiens en question, la faute n’en revient presque jamais au spectacle lui-même. Aucun de ces livres ou de ces films ne récuse l’idée que le spectacle fonctionne comme il doit fonctionner. Il contrôle les masses, jusqu’à ce que le spectacle lui-même soit taillé en pièces par un individualiste qui refuse d’en accepter les règles. «Laissons le jeu faire son travail», conseille le personnage de Houseman dans Rollerball. Et il n’a pas tort. Le système fonctionne, jusqu’à ce qu’il casse.

La série Hunger Games, qui a débuté en 2008, a une approche plus terre à terre de ce spectacle, avec des résultats assez proches. Dans les livres et les films, le Hunger Game est une combinaison psychologiquement sophistiquée de spectacle et de punition, dans lequel les enfants des districts pauvres de la classe ouvrière d’Amérique du Nord sont contraints de s’affronter jusqu’à la mort lors d’un événement annuel télédiffusé. Les téléspectateurs des quartiers pauvres regardent ce spectacle avec terreur et fascination, tandis que les habitants riches de la capitale peuvent satisfaire leurs penchants pour le drame et l’hémoglobine. Les jeux fonctionnent comme ils le doivent; ils ne sont finalement menacés que lorsque Katniss, l’héroïne, subvertit les règles. A certains égards, il s’agit là de la représentation la plus réaliste du spectacle.

A l’autre extrémité du spectre, la série de films The Purge, lancée en 2013, amène le concept au bout de sa logique. Une nuit par an, pendant douze heures, toutes les lois sont levées et tous les crimes les plus inimaginables sont commis aux États-Unis, grâce à l’innovation des «Nouveaux Pères Fondateurs». Ceux qui ne participent pas directement à cette orgie de violence s’enferment chez eux pour la suivre à la télévision.

Cette purge annuelle entraîne une réduction du chômage de 1% et l’élimination virtuelle de presque tous les crimes le reste de l’année. Mais il devient évident, dès les premières minutes du premier film de la série, que la purge n’est absolument pas équitable. Les pauvres et les gens de couleur sont tués de manière disproportionnée tandis que les classes blanches et aisées se terrent dans leurs forteresses de banlieues. L’objectif déclaré du film, celui de provoquer une indignation morale relative à cette inégalité, est subtilement contrebalancé par l’affirmation que la purge fonctionne malgré tout comme prévu et donne naissance à une quasi-utopie 364 jours par an, malgré un coût moral énorme.

(Hélas, malgré ses efforts pour tenter d’alerter l’opinion, le film a donné des idées à certains. Durant une période de tensions renforcées à Baltimore en 2015, après la mort en détention d’un noir américain, des adolescents d’une école ont diffusé des tracts appelant à une purge dans un centre commercial local, en annonçant même l’heure du début de la purge. Des dizaines de ce que les médias appelaient «des enfants en âge d’être scolarisés» ont répondu à l’appel, pillant le centre commercial et affrontant la police durant des heures. Les utilisateurs des réseaux sociaux se sont intéressés à l’événement et ont encouragé les émeutiers avec des messages tels que «Que la #purge commence» ou «Baltimore purgée». Au moins quinze policiers ont été blessés et vingt-sept personnes arrêtées avant l’arrivée de la Garde nationale. En mai 2016, un habitant d’Indianapolis a également commis une série d’actes de violences inspirées par les films, en tuant trois personnes au hasard. Il a déclaré à un de ses collègues avoir commis une «purge».)

Des snuff movies diffusés à grande échelle

Dans chacune de ces itérations fictionnelles, le spectacle dystopien dysfonctionne en raison de complications imprévues émanant des participants, généralement sous la forme d’un individu qui viole les règles ou réalise une performance exceptionnelle. Si le spectacle contient les germes de sa propre destruction, il parvient néanmoins à distraire les masses.

Mais dans le XXIe siècle grandissant, la violence archidiffusée est devenue une réalité plutôt qu’un exercice de style. Internet n’a pas inventé les snuff movies, mais a offert de nouveaux moyens de les diffuser. Au départ, même en ligne, cette activité était confinée aux recoins sombres de la toile. A partir de 2004, al-Qaïda en Irak a commencé à diffuser des dizaines de vidéos d’exécution explicites, mais leur circulation demeurait relativement limitée.

C’est Daech, le successeur d’al-Qaïda, qui a su porter le spectacle dystopien à maturation. Montant en puissance jusqu’en 2015, le groupe a commencé à diffuser des vidéos produites avec des moyens professionnels présentant des exécutions de prisonniers et d’otages occidentaux. Ces vidéos sont précisément le genre de contenu que les auteurs de dystopies ont prédit depuis longtemps. A l’inverse des premières tentatives d’al-Qaïda, les vidéos sont filmées en HD, avec plusieurs caméras, et éditées de manière professionnelle avec une mise en scène théâtrale. Elles ne présentent pas seulement un acte terroriste; elles racontent une histoire et se délectent de sa brutalité. D’autres vidéos montrent des scènes de combat de manière immersive, des combattants de Daech portant des caméras GoPro sur la tête et circulant en Irak et en Syrie dans des chevauchées meurtrières inspirées des FPS des jeux vidéos. Et elles sont largement diffusées en ligne par des technologies innovantes. Il est possible de regarder ce spectacle en étant confortablement installé chez soi, ou bien sur son téléphone. Des campagnes agressives sur les réseaux sociaux ont pour effet de vous placer dans la situation de voir une de ces vidéos quand bien même vous ne le chercheriez pas.

Comme ses prédécesseurs de fiction, Rollerball ou Hunger Games, Daech cherche à faire monter les enchères depuis que sa situation politique s’est déteriorée en 2015. Quand ses vidéos de décapitations ont cessé de faire les gros titres, le groupe a décidé de brûler un prisonnier vivant, montrant le processus dans une vidéo élaborée, tournée dans une sorte d’arène. On a également vu des prisonniers être noyés. Des photos circulent d’homosexuels jetés du haut d’immeubles dans les territoires contrôlés par Daech. Dans plusieurs vidéos, ce sont des enfants qui effectuent les exécutions. Des branches de l’État islamique en Afghanistan ont enroulé des cordons détonants autour du cou de certains de leurs prisonniers et ont fait sauter leur tête. Les combattants de l’État islamique au Yémen ont écrasé le crâne de leurs prisonniers avec de gros rochers. Le groupe publie de manière régulière des statistiques s’apparentant à des pages de résultats sportifs sur le nombre d’attaques effectuées et le nombre de personnes qu’il a tué.

Des spectacles incapables de produire les fonctions sociales promises

Mais la réalité des spectacles dystopiques n’a pas atteint ce que les auteurs de science-fiction espéraient. Comme dans les sociétés dystopiennes prévues par les futuristes, l’État islamique a promis que la violence faisait partie intégrante de la création d’une société parfaite. Mais à l’inverse des régimes fictionnels, cette violence n’a pas tenu ses promesses. L’utilité de ces spectacles violents diffère de celle des prédictions des auteurs de science-fiction. Si les vidéos ont sans doute émoussé les envies de rébellion interne, Daech n’a pas promis de mettre un terme à la guerre. C’est même le contraire: Daech s’est lancé dans une guerre qui devrait continuer jusqu’à la nuit des temps. Ses vidéos ne permettent pas de purger les pulsions violentes chez ceux qui les regardent par la puissance de la catharsis émotionnelle. A l’inverse, elles excitent les fans de Daech, en poussent certains à rejoindre ses rangs comme combattants et d’autres à se lancer dans des actes d’une brutalité choquante dans leurs propres pays.

Si les premières diffusions ont attiré certains spectateurs avec une fascination pour le morbide, la procession gore ne cessant pas, le faible nombre de spectateurs initiaux a commencé à s’en désintéresser. Une toute petite minorité continue de se réjouir et de partager ces images sanglantes, mais la plupart des spectateurs s’en sont désormais détournés, révulsés. Daech a posté des listes de milliers d’Occidentaux en demandant à ses followers de les tuer chez eux, mais n’a pas vraiment trouvé preneur.

Au sein de son territoire, l'organisation verrouille toute information en provenance de l’extérieur, détruit les antennes satellites et restreint les accès à Internet. À la vraie mode dystopienne, elle a naturellement comblé le vide avec sa propre propagande, et la diffuse dans des kiosques et des théâtres improvisés, diffusant également en boucle des vidéos d’exécutions dans les bureaux de son soi-disant gouvernement. L’intégralité du spectacle sanglant offert par le groupe n’a jamais été télévisé. Les exécutions publiques par lapidation ou crucifixion sont courantes. Des photos sont apparues d’enfants jouant dans des rues couvertes de têtes et de membres coupés. Certains des partisans de l’État islamique ont été initialement attirés par la violence dont il faisait preuve à l’égard de ceux qui étaient en désaccord avec son interprétation extrémiste de l’Islam, mais ils ont été plutôt refroidis par la brutalité exercée sur les musulmans sunnites qui avaient eu le malheur de se trouver sur le chemin de l’organisation, dont des femmes et des enfants. D’autres se sont simplement lassés de vivre au milieu de telles horreurs et se sont enfuis.

Ces manifestations réelles nous démontrent que les spectacles dystopiens sont en fait totalement incapables de produire les fonctions sociales que les auteurs avaient pu imaginer. Le concept de violence partagée servant de catharsis est une constante du genre dystopien et constitue sans doute une des clés du succès du genre. Mais il semble manifeste que la psychologie du spectacle dystopien ne fonctionne pas. Ses manifestations dans le monde réel n’ont généré qu’une traînée de cadavres sanguinolents et rien d’autre.

La violence engendre la violence

La réalité du spectacle dystopien commence à dépasser tout ce que la fiction avait pu imaginer. La tendance émergente n’est pas celle de l’appropriation de la violence diffusée par des régimes autoritaires. À une époque où chacun se balade avec des outils capables de diffuser des images en flux instantané, de plus en plus, ce sont de simples personnes qui diffusent de tels spectacles

En 2015, deux hommes ont ainsi diffusé en live une balade en voiture autour de Sacramento, avec une arme, «chassant» un troisième homme dont ils pensaient qu’il avait une aventure avec la petite amie d’un des deux (et ils ne l’ont pas trouvé).  En février 2016, une adolescente de l’Ohio a diffusé en direct les images du viol d’une de ses amies et a oublié d’appeler le numéro d’urgence de la police parce qu’elle recevait tellement de likes sur les réseaux sociaux. À peu près au même moment, des extrémistes anti-gouvernementaux ont filmé, posté en ligne et diffusé en temps réel leur capture d’un refuge dans l’Oregon et l’affrontement qui s’en est suivi avec le FBI. Après la mort d’un des occupants qui avait résisté à l’arrestation, le FBI a diffusé une vidéo des coups de feu afin de tuer dans l’œuf les théories conspirationnistes sur un éventuel assassinat et l’a même synchronisée, image par image, avec une vidéo prise par les occupants quand ils tentaient d’échapper à la police.

Au mois d’avril, les choses se sont accélérées. On a ainsi pu entendre le son d’un homme frappant sa partenaire après qu’il ait accidentellement laissé un canal ouvert. Deux ados français ont frappé un homme ivre et ont diffusé la vidéo en direct. Un habitant de Tampa a diffusé en direct sur Facebook un affrontement avec une équipe des SWAT. Et une jeune Française de 19 ans a diffusé en direct, et durant des heures, la préparation de son suicide, suivie par une traînée de likes, qui culmina lorsqu’elle s’est jetée sous un train devant plus de mille personnes.

Ce mouvement d’autodidactes est sans doute plus inattendu qu’un spectacle violent institutionnalisé, mais il est potentiellement aussi déstabilisant et peut-être plus terrifiant encore. Un millier de personne ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan à l’échelle du monde, et même dans la plupart des villes, mais c’est déjà une petite foule, avec toutes les dynamiques de groupe associées. L’affirmation et même l’approbation de ces participants éloignés peut provoquer des réponses extrêmes des responsables du spectacle. Et cette soudaine montée de ce types d’incidents début 2016 suggère que nous n’en sommes qu’aux balbutiements de ce phénomène.

Maintenant que l’exemple a été donné, d’autres vont suivre. Le postulat dystopien –l’idée que les pulsions violentes de l’humanité peuvent être canalisée et pacifiées par le biais d’expériences traumatisantes– ne fonctionne pas dans le monde réel. La violence engendre la violence. Les démons qui nous poussent ne sont pas rassasiés par le spectacle, ils en veulent toujours plus.

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