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Le fantastique et terrible pouvoir de la nourriture chez Roald Dahl

Charlie et la chocolaterie | James Fox, Johnny Depp ©Copyright Warner Bros. France

Charlie et la chocolaterie | James Fox, Johnny Depp ©Copyright Warner Bros. France

Lorsque l’on se plonge dans l’œuvre de Dahl, qui aurait eu 100 ans ce mardi 13 septembre, on se rend compte de l’omniprésence des dangers inhérents à la nourriture.

Roald Dahl a créé une myriade d’univers sucrés, des palais de chocolat, un refuge fait dans une pêche juteuse et flottante… Il a décrit des cascades de chocolat mousseux, des boissons gazeuses dont les bulles vont vers le bas et de «beaux œufs d’oiseau bleus, tachés de noir» qui, lorsqu’on les met en bouche, deviennent «de plus en plus petit[s] jusqu’à ce que, soudain, il ne vous en reste qu’un minuscule bébé oiseau tout rose, en sucre, perché au bout de la langue».

Les festins de Dahl sont des aristeias pleines d’imagination. Par ailleurs, les confections les plus fantaisistes de l’auteur infligent toujours des supplices à ceux qui ne peuvent leur résister. Si vous abusez des bonnes choses, ou que vous buvez directement dans la rivière de chocolat, vous serez, comme Augustus Gloop, envoyé vers la machine qui fabrique les caramels. Les envolées culinaires fantaisistes de Dahl trouvent leur pendant dans les punitions incessantes et toujours inventives infligées à ceux qui mangent trop, comme Bruno Jenkins ou Augustus Gloop (à l’affreux corps informe et imposant).

Augustus Gloop! Augustus Gloop!
Tu l’as bien méritée ta soupe!

On en a assez de te voir
Qui te remplis le réservoir.

Joufflu, bouffi, gourmand, glouton,
Énorme comme un gros cochon.

Toujours et désespérément,
Il ennuiera petits et grands.

Lorsque l’on se plonge dans l’œuvre de Dahl, on se rend compte de l’omniprésence des dangers inhérents à la nourriture. C’est le dîner dans «Le connaisseur», l’effrayante nouvelle pour adultes dans laquelle l’hôte et son invité, grand connaisseur en vin, parient que ce dernier n’arrivera pas à identifier la bouteille qui lui est servie (mise: la main de la fille de la maison). C’est le palais du chocolat de Willy Wonka, où ingérer de la nourriture de manière inappropriée entraîne tortures et contorsions. C’est la pêche, voluptueuse et juteuse, qui tue les tantes de James. Il nous séduit avant de nous montrer ce qui arrive si l’on succombe: moqueries, perte de l’intégrité corporelle, mort.

La fatale gourmandise

Dans ses romans, la gourmandise entraîne toujours la chute. Les sorcières de Sacrées sorcières complotent pour attirer les enfants et les transformer en rongeurs en mettant la «Potion Souris à retardement Formule 86» dans des bonbons (dans l’espoir qu’ils seront tués par leurs parents et enseignants, qui ne se soupçonneront rien). Leur première victime est le goinfre Bruno Jenkins: «Vous l’apercevez dans le hall de l’hôtel? Il se gave de chips! Dans le jardin? Il s’empiffre de glace».

La manière dont Dahl dépeint les personnes trop grosses est affreuse, mais il ne s’agit pas pour lui d’humilier quiconque: il considère que la nourriture a un pouvoir terrible et effrayant. Sa peur, si nous voulons faire de la psychologie de cuisine, explique sans doute une partie de sa violence. «Je préférerais mourir qu’être gros», avait dit Roald Dahl à sa future femme lors de leur premier rendez-vous.

Dans Matilda, le jeune Julien Apolon «rond et replet» parvient à bouleverser l’ordre établi par Roald Dahl, qui veut que la gloutonnerie soit toujours punie. Dans une scène qui restera gravée à jamais dans mon esprit, la terrible Mlle Legourdin accuse Julien d’avoir volé une tranche de gâteau au chocolat, et le force à avaler un gâteau entier devant l’école tout entière. Au début, c’est le summum de l’humiliation.

Mais à mesure qu’il engloutit les morceaux, «un changement subtil se [fait] jour parmi les deux cent cinquante enfants, témoins de la scène. Un peu plus tôt, ils flairaient l’imminence du désastre. Ils s’étaient préparés à une scène pénible où la malheureuse victime, bourrée du gâteau jusqu’aux sourcils, devrait jeter bas les armes et demander grâce ; après quoi, Legourdin, triomphante enfournerait sans pitié tout le reste du gâteau dans le gosier du gamin suffocant».

Cependant, il va au bout de son supplice. Victorieux, Julien, qui était «affalé sur sa chaise comme une outre pleine à craquer, à demi comateux, était incapable de bouger ou de parler. Une mince pellicule de transpiration luisait sur son front, mais un sourire de triomphe illuminait son visage». Roald Dahl dépeint la satisfaction triste et masochiste de manger au point de souffrir, mais également le pouvoir que l’on peut avoir si l’on utilise comme une arme ce avec quoi les autres cherchent à nous humilier. Néanmoins, la victoire de Julien n’est que partielle: il est clair que nous ne sommes pas censés vouloir être comme lui, repus de chocolat et ressemblant à un sac de ciment.

Les pouvoirs immenses des pêches et des pâtes

Dahl ne manque pas non plus d’imagination lorsqu’il est question de mauvaise nourriture. Le mille-pattes de James et la grosse pêche mange «des nouilles flambées au poil de caniche bien parfumées à l’élixir d’ongles coupés et de cils de biche». On trouve aussi Les Irrésistibles recettes de Roald Dahl, un livre de recettes grotesques que j’ai utilisé récemment pour concocter cette pâtisserie gluante au chocolat qu’est le gâteau de Julien Apolon, qui a fini en grande partie sur les visages poisseux et ravis de deux garnements. Ce livre donne la recette des «boue-burgers», des «schnockcombres», des «spaghettis aux vers» et des «doigts de pied de moustique frits le plus délicatement du monde». Ces recettes nous rappellent le côté étrange de la nourriture: notre gourmandise fait de nous tous des animaux, semble dire Roald Dahl. «Nous sommes tous des cochons, écrit-il dans un livre de recettes pour adultes, Memories With Food at Gipsy House, mais nous sommes, j’espère, des cochons doués de raison...»

Tous les ouvrages de Roald Dahl évoquent ce pouvoir incroyable (et grotesque) qu’a la nourriture de transporter, mais aussi de déformer, mutiler et tuer. La première fois que j’ai lu ces livres, j’étais enfant, à un âge où les plaisirs de la nourriture ne s’accompagnent pas nécessairement de culpabilité, où la gourmandise est un péché abstrait, non un combat intérieur constant. La nourriture, comme on le découvre une fois adulte, est quelque chose que l’on aime, que l’on adule au point de la prendre en photo pour la montrer sur les réseaux sociaux uniquement tant qu’elle ne vous fait pas grossir. En cas d’embonpoint, il ne faudrait plus s’alimenter que d’amandes pour éviter l’exclusion sociale et la maladie. Si nous avions été plus attentifs, nous aurions pu trouver chez Roald Dahl des indices sur ce que nous allions découvrir plus tard: la nourriture est à la fois magique, merveilleuse, dangereuse et impossible à dominer.

*Les traductions des textes sont issues de 

Charlie et la chocolaterie, traduction d’Élisabeth Gaspar

Sacrées sorcières, traduction de Marie-Raymond Farré

Matilda, traduction d’Henri Robillot

James et la grosse pêche, traduction de Maxime Orange

Les Irrésistibles Recettes de Roald Dahl, traduction de Marie Farré

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