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Pourquoi les adultes harcelés partent-ils en arrêt maladie et pas les enfants?

le 14 juin 2016, des mères raccompagnant leurs enfants après l'école
FRED DUFOUR / AFP

le 14 juin 2016, des mères raccompagnant leurs enfants après l'école FRED DUFOUR / AFP

La peur du décrochage scolaire guide nos choix de travers.

Que faire quand on est victime de violences scolaires? Que faire quand on est parent d'un enfant victime de violences scolaires?

Sur les sites officiels, et dans les ouvrages de spécialistes, la réponse est simple et unanime: il faut «en parler». En parler à ses parents. Aux adultes. En parler à l'institution scolaire. Aux surveillants. Aux CPE. Aux professeurs. Au chef d'établissement.

Dans l'enfermement de la violence

C'est l'établissement scolaire, dans lequel les violences se produisent, qui est considéré comme seul habilité à résoudre le problème. Ça ne doit pas en sortir.

Encore faut-il avoir suffisamment confiance envers les adultes pour se confier à eux. Encore faut-il qu'ils et elles soient capables de répondre adéquatement et de «résoudre effectivement» le problème. Aujourd'hui, malgré les campagnes de prévention sur le harcèlement scolaire, c'est encore loin d'être le cas. Et les solutions proposées sont rarement adaptées, voire carrément problématiques (comme la médiation par les pairs, par exemple.)

Nombreuses sont les situations où les interventions des parents et les sanctions à l'école, ne font que renforcer et aggraver le harcèlement.

Alors que deux solutions existent notamment, qui ne sont jamais envisagées, mais qui permettent un pas de côté: de ne pas considérer l'établissement scolaire comme le seul allié possible, et qui permettrait au contraire à l'enfant de se dissocier du lieu de la violence.  

1.La plainte

Il n'est quasiment jamais indiqué aux élèves et aux parents qu'ils peuvent porter plainte, contre les élèves agresseurs, et contre l'établissement scolaire– ce droit existe, même si je ne crois pas personnellement qu'un recours pénal soit une solution saine, encore moins s'il s'agit de traîner en justice et de faire condamner des adolescents (à partir de 13 ans, l'agresseur risque une peine de prison).

 

2.Le départ

Que se passe-t-il lorsqu'un adulte est victime de harcèlement moral et/ou sexuel sur son lieu de travail? Très souvent (en fait, dans la majorité des cas), il ou elle va voir un médecin qui lui prescrit un arrêt de travail plus ou moins long. Ces arrêts maladie, comme les prescriptions médicamenteuses et tout ce qui a trait à l'état de santé de la victime pourront être utilisés comme des moyens de prouver le harcèlement dans le cas d'une procédure.

Au-delà de la question juridique, c'est la santé physique et mentale de la personne victime de violences qui est en jeu: un arrêt maladie ne résout pas le harcèlement, mais il permet, pour une période plus ou moins longue, de souffler, de reprendre des forces, éloigné et protégé des agressions répétées. Parfois cela aboutit à une démission, une rupture conventionnelle de contrat ou un licenciement. Le harcèlement a des conséquences graves sur la santé. Des conséquences qui peuvent aller jusqu'au suicide, il n'est jamais inutile de le rappeler. 

Supporter une situation de harcèlement, d'injures, d'exclusion, d'humiliations, de violences physiques au quotidien demande une énergie psychique et physique considérable.

Nous vivons dans une société éminemment scolaire: l'école n'est plus un droit, mais un devoir, une nécessité absolue, et une obligation inaliénable

Si un adulte ne peut le supporter sans dommages (parfois très sérieux), qu'en est-il d'un enfant ou d'un ado? L'arrêt maladie, unique ou répété, est hélas bien souvent le seul recours face à une situation de harcèlement au travail. Et pourtant, il n'est jamais conseillé aux élèves et aux parents de fuir l'école lorsqu'elle devient lieu de maltraitances et de destruction. Nous vivons dans une société éminemment scolaire: l'école n'est plus un droit, mais un devoir, une nécessité absolue, et une obligation inaliénable.

La peur du décrochage scolaire

La possibilité qu'un élève victime de violences puisse quitter l'école pour une période plus ou moins longue (voire définitivement), ne semble même pas se poser. Au mieux, on parlera de «phobie scolaire»pathologisant une réaction de refus qui est certainement beaucoup plus saine que le silence et la soumission. Et lorsque les psy prennent en charge cette phobie, c'est en général avec pour objectif ultime le «retour à l'école»[1].

Le «décrochage scolaire» et la déscolarisation sont considérées comme des «conséquences graves» du harcèlement.

Bien des parents n'envisageront même pas le retrait de l'école, tissés jusque dans leurs cellules de la certitude que la scolarisation est indispensable à leur enfant. Ne plus y aller, même simplement quelques semaines ou quelques mois, signifierait prendre du retard, perdre le rythme, se déshabituer du travail et de l'effort, n'obtenir aucun diplôme, ruiner son avenir et finir sous un pont. Il faut donc y aller, quoi qu'il arrive. 

Mais qu'apprend-t-on en situation de harcèlement? Quel avenir se construit-on? Les enfants et adolescents harcelés à l'école s'insèrent moins bien dans la vie professionnelle et ont plus de problèmes financiers.

Une autre crainte est celle de la «désocialisation». Question vite réglée: de quelle «socialisation» bénéficie un élève harcelé à l'école ou au collège? Quelles séquelles ce harcèlement, surtout s'il est prolongé, laissera-t-il sur ses capacités relationnelles?

Dans le trailer du film The Bully Project, on voit un jeune garçon continuer d'aller au collège où il subit de graves violences. Bien que la situation soit connue de l'institution, aucune solution n'est apportée. Et ses parents, désemparés, ne semblent pas avoir seulement l'idée de retirer leur fils de cet enfer. Ils souffrent pourtant eux aussi de cette situation, et ne manquent pas d'empathie pour leur enfant.

L'école n'est pourtant pas obligatoire –c'est l'instruction qui l'est. On l'oublie trop souvent.

Il y a bien d'autres manières d'apprendre qu'entre les murs de l'école de la République[2].

Et quand elle devient un lieu dangereux, il peut être raisonnable de la fuir. Pour une semaine, un mois, un an. Ou pour toujours. Pour aller ailleurs, dans une autre école, dans un autre système, ou pour rester chez soi. Pour faire une pause, se reconstituer, retrouver ses forces, soigner ses blessures. Et se donner les moyens d'une vie vraiment réussie, d'une réelle socialisation, de relations épanouies.

Fuir, ce n'est pas nécessairement un échec. C'est parfois un élan vital.

1 — Voir à ce sujet par exemple les travaux de Nicole Catheline, Les années-collège, Le grand malentendu. On trouvera aussi pléthore d'articles et de recherches sur Internet Retourner à l'article

2 — Par correspondance, dans une école alternative, mais aussi en-dehors de toute scolarisation. Le récent film Alphabet de Erwin Wagenhofer en montre un bel aperçu Retourner à l'article

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