LGBTQ

L'Angleterre adopte une lutte contre le sida à deux vitesses

Didier Lestrade, mis à jour le 16.09.2016 à 16 h 03

Elle affirme ne pas avoir d'argent pour financer la PrEP, traitement préventif contre le VIH.

Des cachets de Truvada. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Des cachets de Truvada. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

«Nous n'avons pas d'argent pour la PrEP»: c'est ce que déclarait, il y a une dizaine de jours, le secrétaire d'État à la Santé britannique David Prior, répondant aux protestations de plus en plus nombreuses sur le sujet. Encore une fois, l'Angleterre est en retard sur l'accès aux nouvelles thérapies contre le sida, alors que les derniers chiffres venant de San Francisco montrent une baisse d'un tiers des nouvelles contaminations grâce au Truvada en prévention du VIH.

Depuis la fin du mois d'août, l'Europe a entériné la commercialisation du Truvada dans le cadre de la PrEP, cette stratégie de protection du VIH pour les personnes séronégatives qui en expriment le besoin. La France a homologué en novembre dernier cette bithérapie du laboratoire Gilead après un léger retard mais l'avis européen renforce l'argumentaire afin de réduire l'épidémie du sida.

Le Truvada est déjà autorisé aux États-Unis, au Canada, au Kenya et en Israël et, au même moment, les derniers chiffres américains montrent l'efficacité grandissante du dispositif. Après un lancement prudent en 2012, la PrEP concerne désormais 6.000 personnes à San Francisco et son administration a permis une chute de plus d'un tiers (36%) des nouvelles contaminations sur une période de trois ans. En 2013, 285 personnes étaient devenues séropositives, contre 99 cette année. L'efficacité du Truvada est confirmée par de nombreuses études mais ce chiffre est impressionnant.

Pendant ce temps, l'Angleterre reste à la traîne, avec un débat national qui a des années de retard. Les médias s'en sont emparés avec des articles sensationnalistes qui comparaient le coût du Truvada avec d'autres médicaments tout aussi nécessaires. L'argument étant: pourquoi dépenser plus d'argent pour faciliter le «style de vie» des homosexuels quand d'autres pathologies sont moins privilégiées? La concurrence entre maladies est caractéristique du système médical anglais, où de nombreux experts pensent que les malades devraient contribuer financièrement au coût de leurs affections, surtout quand elles sont le fait de mauvaises habitudes (tabac, alcoolisme, obésité, etc.). La PrEP est en outre un exemple de la «fragmentation et de la confusion» provoquées par la réorganisation du NHS, qui avait déclaré en mars dernier que le financement du Truvada n'entrait pas dans ses responsabilités. On estime que 17 personnes deviennent séropositives en Angleterre chaque jour.

En France, la PrEP a suscité ces débats il y a plusieurs années avant qu'on arrive à un consensus qui permet de protéger celles et ceux qui sont le plus à risque (multi-partenaires, travailleur(e)s du sexe, personnes ne voulant plus utiliser le préservatif). On considère de plus en plus qu'elle représente le seul vaccin thérapeutique efficace et on la compare déjà à la pilule contraceptive car elle est en train de changer profondément la sexualité post-sida. Son efficacité par rapport au coût est évidente: son prix est nettement inférieur à celui du suivi à vie d'une personne séropositive. L'argument anglais de l'absence de fonds est donc faux et révoltant à la fois, surtout venant d'un ministre.

L'exemple de San Francisco est évident: il aura donc suffi de 6.000 personnes sous PrEP dans une ville de 800.000 habitants pour faire réduire les nouvelles contaminations d'un tiers. Combien de temps les Anglais devront-ils attendre pour sauver des centaines de vies du poids du VIH? Surtout que ce retard alimente un marché noir du Truvada qui est le cauchemar des médecins et de l'industrie pharmaceutique et qui contribue à l'auto-médication, qui favorise le Chemsex.

Visiblement, sur les questions de santé, l'Angleterre cultive ses différences au détriment de la science et de la santé publique. Depuis l'introduction des multithérapies à la fin des années 1990, ce pays est toujours à la traîne de l'accès aux soins VIH. Les nouvelles molécules, plus efficaces et moins toxiques, sont plus rapidement commercialisées en France et dans les pays voisins. Brexit ou pas, l'Angleterre adopte une lutte contre le sida à deux vitesses.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (68 articles)
Journaliste et écrivain
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