Monde

N'appelez pas les sauveteurs du 11-Septembre des héros

Temps de lecture : 8 min

Ceux qui ont travaillé pendant des mois dans les ruines du World Trade Center sont bien plus que cela: ce sont des hommes et des femmes laissés pour compte, qui se débattent encore avec leurs souvenirs.

Un officier à proximité du World Trade Center le 11 septembre 2001. STAN HONDA / AFP.
Un officier à proximité du World Trade Center le 11 septembre 2001. STAN HONDA / AFP.

Il y a quinze ans, les policiers de trois États interrompaient leur petit-déjeuner, quittaient leurs enfants, laissaient tomber ce qu’ils étaient en train de faire pour se précipiter vers le Lower Manhattan. Pour certains d’entre eux, ce serait le dernier jour de leur vie. Le dernier au revoir vite fait à la famille, le dernier baiser, la dernière gorgée de café réchauffé, la dernière fois qu’ils boutonneraient leur uniforme. Pour d’autres, ce ne fut que le début d’une longue et difficile mission de recherche.

Après le 11-Septembre, nous les avons qualifiés de héros —ces hommes et ces femmes en uniforme qui se sont rués dans les tours pendant que d’autres les fuyaient. À présent, nos policiers sont confrontés à des manifestations à l’échelle nationale réclamant la fin des violences policières et du racisme systématique. Dans l’arrondissement de cols bleus de Staten Island où j’ai grandi, beaucoup trouvent ce changement de cap difficile à gérer; ils accrochent des rubans bleus aux arbres bordant leurs rues en signe de soutien aux forces de l’ordre. En 1997, lorsqu’un policier local avait brutalisé et sodomisé Abner Louima avec un manche à balai dans les toilettes d’un commissariat de Brooklyn, notre ville s’était indignée et avait demandé que le coupable soit jeté en prison. Dix-sept ans plus tard, Eric Garner est mort étranglé par un policier; cette fois, il semble que la majorité des habitants soit solidaire de la police. Je pense que c’est à cause du 11-Septembre.

Si Staten Island représente moins de 6% de la population totale de la ville de New York, plus de 17% des policiers de New York y habitent; et ce chiffre ne tient pas compte des familles de policiers retraités, comme la mienne. Au total, 91.000 intervenants d'urgence et volontairesdont environ un tiers de policiers– ont passé au crible décombres et dépouilles du 11-Septembre. Lorsque les membres de nos familles et nos voisins sont revenus dans notre île avec la «toux World Trade Center», notre ville s’est unie derrière les forces de police.

Mon père, ancien sergent de l’Emergency Service Unit, la branche d’élite du NYPD, n’a jamais aimé qu’on utilise le mot de héros. Il était loin de se sentir héroïque lorsqu’il recherchait des bouts de chair, un uniforme ou une quelconque trace humaine tandis que les grues secouaient les décombres pendant des heures. Il n’avait pas l’impression d’être un héros lorsqu’il arrivait à la maison et retrouvait ses enfants, enragé et à bout de force après une journée exténuante. Il ne se sentait pas non plus héroïque lorsque la seule relique qu’il pouvait remettre à une famille de policier en deuil était une photo posée sur son bureau, une alliance ou un revolver. Et il ne fut pas traité en héros lors du dixième anniversaire du 11 Septembre lorsque le maire de l’époque, Michael Bloomberg, n’invita pas les intervenants d’urgence à la cérémonie d’hommage à cause de «contraintes d'espace».

En 2014, lorsque le sénateur Mitch McConnell a fait l’éloge des premiers intervenants d’urgence du 11-Septembre et déclaré qu’ils «ne demandaient pas à être des héros», cela ne l’a pas empêché de voter contre le renouvellement du Zadroga Act, loi conçue pour couvrir les frais médicaux liés aux opérations de recherches. Le sénateur Ted Cruz a qualifié les intervenants de «héros» lors de son discours de victoire après les caucus de l’Iowa de cette année, mais lui aussi s’est opposé à ce que le Zadroga Act soit renouvelé. Lorsqu’il s’est agi de soutenir ces hommes et ces femmes venus à notre secours le 11-Septembre, mais aussi pendant les mois et les années qui ont suivi, le mot héros n’a pas été beaucoup plus que du jargon politicien.

Mon père compte parmi les 70.000 personnes actuellement inscrites au World Trade Center Health Program, qui suit et soigne les intervenants et les survivants dont la santé physique ou mentale a souffert depuis le 11-Septembre. Ils peuvent avoir besoin de soins pour des maladies qui vont de la bronchopneumopathie chronique obstructive au syndrome de stress post-traumatique, en passant par des cancers qui ont pu se développer suite à leur exposition aux conditions de Ground Zero. Les intervenants n’ont eu droit qu'à une mention au dernier paragraphe du communiqué de deux pages de l’Agence de protection de l’environnement, publié le 18 septembre 2001, dans laquelle elle soulignait l’aide apportée sous la forme des masques fournis au personnel de secours mais sans mentionner les matériaux dangereux contenus dans la poussière. La santé de ses héros ne semblait pas trop inquiéter le gouvernement.

Après deux semaines entières à chercher des survivants à Ground Zero, la mission des intervenants passa du sauvetage à la récupération des corps. Pour les retrouver, les policiers se dotèrent d’équipements hydrauliques de désincarcération Hurst, de scies à métaux, de haches, de leviers, de masses et de centaines de mètres de corde. Les espaces obscurs et étroits furent explorés à la caméra télescopique. Les corps des pompiers et d’autres personnes en uniforme étaient généralement mieux préservés que les autres car leurs équipements lourds et leurs vêtements durables les avaient conservés; les tenues légères de fin d’été des employés de bureau n’avaient fourni que peu de protection contre la décomposition. Lorsqu’un corps était repéré, une équipe GPS était appelée pour placer une «étiquette d’orteil» comprenant la longitude et la latitude de son emplacement à l’intention du coroner.

Peu de corps furent recouvrés intacts. Sous l’acier, ils retrouvèrent des jambes qui portaient toutes des chaussures différentes. La police essayait d’assortir les parties du corps afin de fournir aux familles le maximum de restes à enterrer. Les policiers cherchèrent dans les halls d’entrée, dans les cages d’ascenseur, dans les cages d’escaliers –dans tous les espaces creux où l’on pouvait trouver des corps. Il y avait 198 ascenseurs en tout dans les deux tours; chacun pouvait contenir jusqu’à 55 personnes et la police savait qu’ils étaient occupés quand les tours s’étaient effondrées. Des grappins motorisés aux allures de griffes soulevaient les débris lourds et les secouaient jusqu’à ce que des restes humains s’en détachent et tombent. Au sol, des intervenants passaient la zone au peigne fin une dernière fois avant que le reste des débris ne soit envoyé à la décharge de Fresh Kills, à Staten Island, où tout était placé sur un tapis roulant et scruté une ultime fois.

Au milieu de l’hiver, je me suis dit que le travail de mon père à Ground Zero était terminé et que nos vies allaient reprendre comme avant. J’avais 14 ans. Je ne comprenais pas pourquoi on avait encore besoin de lui sur le site. Quand je lui ai demandé ce que pouvait encore chercher la police, il a répondu: «des pouces».

En février 2002, on nous a offert un voyage à Disney World, cadeau destiné aux familles des policiers qui travaillaient à Ground Zero. Ce furent les premières vacances, qui seraient suivies de beaucoup d’autres, où mon père se montra coléreux, perturbé et où il s’emporta pour des broutilles, comme le fait de devoir dire à mon frère de se tenir tranquille plusieurs fois pendant que nous faisions la queue devant un manège. Disney se veut «l’endroit le plus heureux de la Terre». Mon père venait juste de quitter ce qui était probablement le plus triste au monde, et il devait y retourner bientôt.

Les dispositifs PASS sont des bipeurs spéciaux qui se déclenchent quand un pompier gît sans bouger. Dans les jours qui ont suivi le 11-Septembre, on pouvait les entendre retentir faiblement dans les décombres de Ground Zero, tels des grillons crissant autour d’un lac. Beaucoup ont raconté avoir été hantés par ce bruit pendant leur sommeil, après la fermeture du site, même des années plus tard. D’autres ont comparé la vision surréaliste de Ground Zero à un plateau de film d’horreur. Mon père, suspendu dans un godet sous de puissants projecteurs, cherchait des restes aussi petits qu’un orteil. Il travailla là pendant plus de huit mois, jusqu’à la cérémonie de fermeture du site fin mai 2002. Ce fut le travail le plus long et le plus difficile de sa carrière de sauveteur, et il n’y avait pas la moindre vie à sauver.

«C’était un cauchemar» m’a-t-il raconté. «Je veux que mon expérience là-bas meure avec moi.»

Peut-être devrions-nous réévaluer ce que cela signifie de qualifier quelqu’un de héros. Je n’ai jamais compris le poids improbable que ce mot faisait peser sur les épaules d’hommes comme mon père. Y a-t-il de la place à l’intérieur du héros pour être aussi un homme, un père et un mari –quelqu’un qui souffre comme n’importe qui confronté à autant de mort et de destruction? Notre police peut parfois se montrer héroïque, et, comme nous l’avons récemment constaté, parfois non.

Après la fusillade du 7 juillet qui a tué cinq de ses officiers dans le centre de Dallas, David Brown, le chef de la police, a demandé aux manifestants de «devenir un élément de solution» et «d’envoyer leurs candidatures». Dans un service qui souffrait de sous-effectif et d’un taux de maintien dans le poste plutôt bas, pendant une période, les candidatures sont passées de 11 à jusqu’à 40 par jour. Brown estime qu’on en demande trop aux policiers, toujours censés trouver des solutions à des situations complexes –en d’autres termes, à qui on demande d’être des héros. «La police est chargée de trouver une solution à tous les maux de la société», a-t-il expliqué aux journalistes quatre jours après que ses officiers ont été tués. «Le rôle de la police n’a jamais été de régler tous ces problèmes.»

Quand j’étais petite, je vénérais mon père. En tant qu’adulte, j’ai appris à le laisser être celui qu’il a toujours été: un homme qui parfois agit en héros et d’autres fois est simplement humain, blessé, imparfait. Ce 11-Septembre, je penserai à lui, qui éteindra sa télévision et sa radio et ne lira pas les journaux. Qui ne se rendra ni au mémorial, ni au musée. Le tas de décombre, le trou, ce bout de terrain qu’il connaissait si bien, tout est incrusté dans sa mémoire. Il continue à faire des cauchemars qui le réveillent. Il a œuvré au nettoyage du site pour sa transformation finale mais ne veut pas participer à la célébration de sa nouvelle fonction. Au lieu de cela, seul, il emmènera le chien se promener dans les bois, il ira à la messe pour se sentir plus près des hommes et des femmes qui ne sont plus jamais rentrés chez eux après ce jour-là, et il sera reconnaissant que ses enfants soient en sécurité, protégés et que l’on subvienne à leurs besoins, même si ce n’est pas le cas pour lui.

En ce quinzième anniversaire du 11-Septembre, rendons hommage à ceux qui sont intervenus, à leur courage, leur altruisme et leur bravoure, en reconnaissant qu’ils continuent de lutter. Se contenter de les traiter de héros ne les mène nulle part. Et nous non plus.

Samantha K. Smith Journaliste indépendante

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