Culture

Comment les séries américaines se sont défilées devant le 11-Septembre

Grégor Brandy, mis à jour le 12.09.2016 à 18 h 54

Le sujet a rarement été abordé frontalement par la télévision américaine mais il l'a quand même influencée, entre métaphores, courtes répliques et inspiration plus profonde.

Bradley Whitford dans «The West Wing» (NBC)

Bradley Whitford dans «The West Wing» (NBC)

Il y a quelques semaines, je me suis mis à regarder The West Wing (À la Maison Blanche en français) pour la première fois de ma vie (avec dix-sept ans de retard, oui, je sais). Outre le fait que je suis désormais complètement accro (et actuellement en plein milieu de la quatrième saison), je sais désormais d'où venait la scène que je voyais repartagée sur mon Facebook et mon Twitter, quelques heures après les différents attentats qui ont touché la France depuis janvier 2015.

Pour ceux qui ne connaissent pas The West Wing (ou cette scène), on y voit Josh, chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, donner avec son assistante Donna un cours d'éducation civique à un groupe de lycéens bloqués dans la Maison Blanche après le déclenchement d'une alerte de sécurité. On comprend assez vite que, même si on n'en parle jamais ouvertement, c'est le 11-Septembre qui est au cœur de cette scène, quand une lycéenne demande: «Pourquoi est-ce que tout le monde essaie de nous tuer?»


La suite est un modèle de pédagogie, de ping-pong verbal et de longue tirade, des éléments si chers à Aaron Sorkin, le créateur de la série. Les extrémistes islamistes sont comparés au Ku Klux Klan et on se lance dans la recherche d'une explication à leurs actes (sans les légitimer), tout en contrant à peu près tous les préjugés sur le sujet. Le tout en un peu moins de quatre minutes.

La première fois que j'ai vu cette scène, j'ai été soufflé par sa puissance symbolique. Quand j'ai découvert qu'elle avait été imaginée, écrite, tournée puis diffusée à peine trois semaines après les attentats du 11 septembre, ce sentiment a été décuplé.

Retrouver une vie normale

«Isaac and Ishmael» –c'est le nom de l'épisode– a été diffusé pour la première fois le 3 octobre 2001 par la chaîne américaine NBC. La série aurait dû reprendre beaucoup plus tôt, mais la rentrée télé a été repoussée, de une à trois semaines selon les chaînes et les séries, après les attentats. 

«Il fallait réfléchir à comment retrouver une certaine normalité, explique Alexis Pichard, enseignant-chercheur à l'université de Nanterre, qui rédige une thèse sur l'après-11-Septembre dans 24 heures chrono et Homeland. Ce décalage a permis aux chaînes d'en profiter pour censurer certaines scènes ou certains passages plutôt maladroits. Par exemple, dans le premier épisode de 24 [dont la première saison a commencé au début du mois de novembre 2001], un avion explose. La scène n'a pas été complètement supprimée, mais on ne voit pas l'avion exploser en vol.»

Reste que, parmi toutes les séries, peu ont décidé de s'attaquer directement au 11-septembre. Alexis Pichard en recense deux: The West Wing, donc, et New York 911 (auxquelles on peut ajouter un épisode d'Ally McBeal diffusé à Noël 2001). Les deux ont inclus à leur programme des épisodes spéciaux qui n'ont aucune place dans la chronologie de la série. Dans The West Wing, «Isaac and Ishmael» repousse d'une semaine le premier épisode de la troisième saison et les acteurs préviennent au tout début que leurs spectateurs vont assister à un épisode spécial avec les mêmes personnages.

 

New York 911 a adopté un style différent, explique Alexis Pichard:

«Ils ont remplacé l'épisode par un documentaire avec des interviews de pompiers, policiers et membres du personnel médical (et de leurs familles) qui étaient mobilisés le 11-Septembre. Pendant deux heures, il y a eu cet épisode spécial, "In Their Own Words", où on les voyait raconter leur 11-Septembre. Les acteurs apparaissaient de temps en temps, mais pas en tant que personnages.

 

La semaine suivante, ils ont repris avec un épisode ordinaire qui avait lieu un jour avant le 11-Septembre, qui racontait le quotidien banal des pompiers de la série et comment il a été bouleversé par les attentats, même si on ne les voit pas directement.»


Mais si New York 911 a été particulièrement saluée par la critique et le public, le cas de The West Wing est beaucoup plus compliqué, raconte Marjolaine Boutet, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Picardie Jules-Verne et spécialiste de la série:

«C'est un discours qui a énormément de recul sur les événements, qui n'en traite pas directement, mais on comprend bien le contexte. Il a le mérite –comme tous les épisodes de The West Wing sous la plume d'Aaron Sorkin– de faire apparaître une multiplicité de points de vue, sans réellement prendre parti. Mais ce discours-là, trois semaines après les attentats, a été totalement inaudible aux États-Unis, où on était encore dans le deuil, la commémoration, le choc et puis, dès octobre, le début des frappes aériennes sur l'Afghanistan. C'était plus la vengeance et le patriotisme qui étaient dominants à l'époque et ce discours n'a pas rencontré son public, n'a pas été compris par la population américaine.»

Dans une critique publiée à l'époque, le magazine Time accusait ainsi la série d'avoir adopté un ton trop professoral. Pour Marjolaine Boutet, ce n'est pas un hasard si les audiences ont commencé à chuter après la diffusion de cet épisode:

«La série, qui était très populaire dans ses deux premières saisons, a commencé à être moins grand public, avec davantage un public de niche pour intellos démocrates qui voulaient se consoler de la présidence Bush. Ça n'a plus été un phénomène aussi massif qu'elle l'avait été pendant ses deux premières saisons. Il y a un basculement de l'opinion publique américaine qui se fait à ce moment-là et qui est visible dans les audiences.»

Les tours jumelles effacées du générique

D'autres séries ont choisi de ne pas évoquer le sujet et de supprimer toute mention des attentats. C'est le cas des Soprano ou de Sex and the City, qui ont préféré supprimer les tours jumelles de leur générique.

«Dans le générique de Sex and The City, deux plans montraient le Wall Trade Center. Le premier, avec la skyline de New York, a été remplacé par un autre sans les tours. On les voyait aussi dans un autre plan où est présenté le nom de Sarah Jessica Parker, l'actrice principale. Il a ensuite été changé pour un plan avec l'Empire State Building.»

 


(Pour être tout à fait juste avec les Soprano, la tragédie est mentionnée dans le premier épisode de la quatrième saison, diffusé en septembre 2002, par exemple lorsque Carmela s'en prend à Tony et lui dit: «Écoute-moi bien –ou regarde la télé–, tout a une fin».)

Certaines séries ont par ailleurs fait les frais des attentats. Terror, une mini-série de Dick Wolf, dont Variety parlait la veille des attaques, n'a finalement jamais été tournée.

Pour les dix ans des attentats, en 2011, le critique télé du New York Daily News notait que si l'on a rarement parlé des attaques directement, elles ont en revanche grandement influencé la production télévisuelle. Première concernée: 24. La série était prévue de longue date et sa première saison ne contenait aucune mention du terrorisme islamiste. Mais très vite, elle s'est trouvée être un certain reflet de l'époque:

«C'est une série qui a été qualifiée de conséquence des attentats, alors que la première saison a été intégralement filmée avant le 11-Septembre. C'est vraiment un concours de circonstances. Elle ne parlait pas de terrorisme djihadiste mais s'y est retrouvée associée avec les saisons suivantes. La première saison tournait autour des conséquences de la guerre des Balkans. En revanche, dès la deuxième saison, la fiction rattrape la réalité et on est en plein cœur de la menace terroriste.»

HitFix rappelle ainsi que la deuxième saison de 24 commence avec un possible conflit avec un pays du Moyen-Orient non-identifié et que «au fil des années, le fait de ne pas avoir assez de temps pour obtenir des informations "gentiment" [la torture, ndlr] est devenu source de controverse. Certains officiers ont même dit aux producteurs de la série qu'ils envoyaient un mauvais message aux soldats qui faisaient face à ce genre de problèmes». Comme le conclut justement Alexis Pichard:

«Au début, la série n'était pas vouée à parler du terrorisme islamiste. Mais elle en a joué assez sciemment tout au long des saisons.»

24 a par la suite fait beaucoup d'émules (Homeland —dont l'un des créateurs a longtemps travaillé sur 24— en est le meilleur exemple) et les séries sur le sujet se sont vite multipliées, mais il a fallu attendre 2004 avant de voir une série oser parler directement du 11-Septembre et de ses conséquences avec Rescue Me. La série, résume HitFix, suivait un pompier new-yorkais dont le meilleur ami était mort lors des attentats:

«Dans ses meilleurs moments, elle parlait du poids que cette journée continuait d'avoir sur les pompiers et les casernes. Dans ses moins bons moments, elle racontait l'histoire de Tommy Gavin, irrésistible avec les femmes. Mais elle revenait tout le temps à son point d'origine tragique et les plaies de ces hommes (surtout) et de ces femmes, restées ouvertes dans la conscience collective.»

Le 11-Septembre présent presque partout

D'autres séries trouvent leur racine dans cette tragédie, comme Combat Hospital, dont l'action se déroule dans un hôpital en Afghanistan en 2006, ou encore Battlestar Galactica, «dont certains fans estiment que les racines métaphoriques se trouvent dans le 11-septembre», explique le New York Daily News.

«Le 11-Septembre a imprégné beaucoup de séries, poursuit Alexis Pichard. Que ce soient des séries obnubilées par la sécurité intérieure comme 24, ou des séries d'action plus classiques dans leur représentations des explosions, des menaces... Dès qu'il y a une explosion de bâtiment, on pense inconsciemment au 11-Septembre.

 

Et puis il y a d'autres séries, comme Bones, Urgences ou NCIS, qui ne sont pas des séries qui parlent du terrorisme habituellement, mais qui ont des épisodes sur des vétérans de retour de la guerre en Irak ou des personnes traumatisées par le 11-Septembre.»

Dans un style complètement différent, à la fin de sa première saison, la série Fringe avait fait le choix de présenter un univers alternatif, dans lequel les Tours Jumelles n'avaient pas été la cible d'attentats le 11-septembre, et étaient toujours debout. Dans cet univers —où la statut de la Liberté est couleur cuivre—, les terroristes avaient détruit la Maison Blanche et le Pentagone. Si l'épisode a été largement salué, il a aussi été parfois qualifié de «mauvais goût», un peu moins de huit ans après les attaques.

 

Mad Men avait également été accusé de «mauvais goût» avec les affiches de promotion de sa cinquième saison, début 2012. On pouvait y voir un homme tomber d'un immeuble (comme dans le générique de la série). Ces affiches recouvraient des façades entières d'immeubles new-yorkais, et pour des familles de victimes, cela ressemblait beaucoup trop aux images de personnes piégées dans les Tours, et préférant se jeter dans le vide.

Les sitcoms, un cas particulier

Enfin, il y a une catégorie de séries qui ont toujours rechigné à toucher au sujet: les comédies et surtout les sitcoms, comme l'explique Donna Andreolle, professeure émérite à l'université du Havre et auteure de Friends, destins de la Génération X.

«Dans les sitcoms, le problème est simple: ce n'était pas possible de faire des blagues sur cet événement. Elles sont construites sur des séries de répliques drôles. Et comme on ne pouvait rien dire de drôle sur le sujet, elles ont préféré ne pas en parler.»

Dans Friends, une scène qui montrait Chandler se moquer de la sécurité dans les aéroports et qui devait être diffusé deux semaines après le 11-Septembre avait finalement été supprimée, avant d'être intégrée dans les bonus DVD.


Cela ne veut pas dire, pourtant, que le 11-Septembre a été absent des sitcoms dans les semaines qui ont suivi les attaques:

«Friends, qui se déroulait à New York, par exemple, a choisi une solution intermédiaire en préférant l'évoquer visuellement, sans aucun commentaire. Le 11-Septembre s'est produit quinze jours avant le début de la huitième saison. Ils ont dédié le premier épisode au peuple de New York. Beaucoup de personnages portaient des t-shirts avec "New York" écrit dessus ou "FDNY", pour "Fire Department of New York". Dans une scène où Joey est en train de déjeuner, on le voit avec un t-shirt des pompiers de New York avec le nom du capitaine Billy Burke, mort dans l'effondrement d'un des tours. Les drapeaux américains fleurissent soudainement un peu partout dans la série.»

Dans le bar fétiche des héros, le Central Perk, on voyait ainsi un tableau, derrière le canapé, qui était remplacé tous les deux-trois épisodes et qui variait entre des drapeaux américains, des représentations de l'oncle Sam...

Le choix de ne jamais évoquer directement les attentats avait été justifié par les créateurs, qui pensaient que le public avait besoin de rire. Et cela a visiblement marché. Alors qu'elle commençait à battre de l'aile lors de sa septième saison, la série a soudainement été relancée. Pour Donna Andreolle, «le fait qu'elle se déroule à New York a aidé, et l'intrigue avec Rachel enceinte était le choix de la célébration de la vie».

Il faut un immense talent, en plus d'un certain recul, pour réussir à faire rire sur de tels événements. Il a fallu plusieurs années avant que des séries comme Curb Your Enthusiasm ou Arrested Development n'osent s'attaquer au sujet, par exemple. En 2004, la première osait une blague sur l'histoire d'un rabbin dont le beau-frère était mort le 11 septembre 2001, renversé par un vélo de l'autre côté de la ville. Arrested Development tentait elle le coup rapidement dans sa première saison.


Cela a ensuite été le tour de Community (2009) de multiplier les références: on y voit par exemple Jeff Winger, l'avocat raté, ridiculiser les discours démagogiques des politiques en se lançant dans une tirade affirmant que «le 11-Septembre, c'est mal», ou Abed évoquer le déclin de l'entreprise familiale en expliquant que «le 11-Septembre a aussi été le 11-Septembre du business des falafels».

 

Dans sa première saison, BoJack Horseman (2014) évoquait aussi les attentats pour en faire une blague, quand BoJack, après avoir écouté la totalité de l'opéra-rock de Todd lui dit que c'était «pire que 100 11-Septembre».

Mais là encore, c'était en passant, le temps d'une réplique. Le seul qui a vraiment osé s'y aventurer sur tout un épisode, c'est Billy Domineau avec l'épisode de Seinfeld «The Twin Towers», et c'est visiblement un succès à en lire les critiques des fans. Le seul petit problème, c'est que ce scénariste a écrit ce script hilarant dix-huit ans après la fin de la série et quinze ans après les attentats. Ou quand le 11-Septembre devient matière à une fanfiction...

Cet article a été mis à jour avec des mentions de Fringe et de Mad Men. Merci à Pierre-Jean Larmignat.

Grégor Brandy
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