Parents & enfants

La réforme du collège complique trop la vie des enseignants

Louise Tourret, mis à jour le 09.09.2016 à 14 h 49

Et une réforme qui ne remporte pas l'adhésion des enseignants est une réforme vouée à l'échec.

Najat Vallaud-Belkacem le 8 septembre 2016 à l'Elysée à Paris
MIGUEL MEDINA / AFP

Najat Vallaud-Belkacem le 8 septembre 2016 à l'Elysée à Paris MIGUEL MEDINA / AFP

À peine une semaine après la rentrée, et déjà une grève: la cinquième contre la réforme du collège. Si le taux de participation est assez faible (4,6% dans les collèges publics selon le ministère), le mécontentement concernerait environ un quart des professeurs d'après le principal syndicat des principaux d’établissement, le SNPDEN –lui-même favorable à la réforme.

Améliorer les programmes et proposer une nouvelle organisation de l’emploi du temps des élèves, c’était pour la ministre de l’Éducation mettre en œuvre une réforme globale. Et avoir une réforme à son bilan, c’est bien pour une ministre.

Surcharge de travail

Sauf que celle-ci implique une grande charge de travail pour les enseignants: qui dit nouveaux programmes dit nouveaux cours, auxquels s’ajoute l’obligation d’ajuster les horaires de la nouvelle organisation. 20% de l’emploi du temps est laissé à la discrétion du collège avec plusieurs types d’activités: le travail en groupes réduits, l’accompagnement personnalisé (qui peut se faire en classe entière, le terme est trompeur) et les EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires). Là aussi, il faut anticiper ces nouvelles façons de faire et puis concevoir les fameux enseignements pratiques interdisciplinaires, mais sans avoir forcément le temps pour effectuer ce travail spécifique, comme l’explique le site reformeducollège.fr:

«Les EPI impliquent donc, entre les professeurs, une importante concertation pour laquelle temps et organisation ne sont pas précisés par les différents décrets.»

Les enseignants s’en sont beaucoup plaints. Et au-delà de leur opposition aux EPI pour préserver leurs heures disciplinaires, certains d’entre eux, qui pratiquaient déjà l’interdisciplinarité, apprécient peu la méthode du ministère qui leur donne trop peu de liberté, finalement, pour s’organiser. Et puis la question des moyens, souligne Céline, professeur d’arts plastiques au collège en REP, reste au cœur des problèmes du collège:

«Nous ne sommes pas conservateurs mais on ne nous donne pas les moyens de mettre en œuvre cette réforme: personne ne s’est déplacé sur le terrain pour nous l’expliquer. En plus, on n’a toujours pas les moyens associés à l’éducation prioritaires. Dans mon collège, par exemple, je n’ai toujours pas de vidéo-projecteur pour montrer les œuvres comme il est indiqué demandé dans le programme. Donc, les EPI ne sont pas vraiment une priorité pour moi.»

Nuire aux élèves, pas aux enseignants

Ces couacs compliquent la vie des enseignants. Or, une mauvaise réforme peut passer, mais seulement si elle épargne les enseignants.

Pensez à la suppression des cours le samedi matin à l’école élémentaire, la fameuse semaine de 4 jours, qui n’a été à l’époque que discrètement décriée. Les professeurs des écoles se sont davantage fait entendre quand on leur a demandé de venir le mercredi matin, sans compensation. Certes l’argument de la fatigue des enfants peut sembler léger (tous les enfants du monde vont à l’école le mercredi), mais le mécontentement face à l’obligation de s’organiser pour être physiquement au travail un jour de plus (transport, garde d’enfant éventuel, liberté d’organisation) paraît légitime sinon naturel.

Que font les enseignants quand une réforme ne leur convient pas ou ne les a pas convaincus et surtout dans le secondaire? Ils résistent. C’est déjà ce qui se passe en cette rentrée: le fameux Snes dans la voix de sa secrétaire générale, Frédérique Rolet, interviewée sur LCI, incite les enseignants à ne pas se laisser imposer les EPI et à «ne les faire que s’ils en ont envie». Le Snes ayant appelé les enseignants à la résistance, certains d’entre eux ont déjà prévu de contourner les EPI. Un article publié dans 20 Minutes jeudi matin explique tout simplement ces stratégies pour éviter, contourner ou appliquer a minima ces heures d’interdisciplinarité.

L’adhésion nécessaire

Comme l’a brillamment démontré l’historien Antoine Prost avec son essai Du changement dans l’école:

«Pour qu’une réforme passe, ce sont les professeurs et les parents qu’il faut convaincre, ce qui suppose une concertation avec la base, au niveau des établissements.»

L’histoire des réformes de l’éducation montre que leur destin passe par l’adhésion des enseignants. Pensez qu’un changement massif tel que la mise en place de la mixité dans les années 1960 n’a pas posé de problème, ni l’informatisation de la gestion des bulletins, des emplois du temps etc. Mais que les devoirs écrits soient interdits depuis 1956 à l’école élémentaire est un des plus gros gag de l’Éducation nationale. La plupart des enseignants et même des parents approuvent (ou du moins ne désapprouvent pas) cette pratique: elle n’est pas prête de disparaître.

De même, une circulaire ministérielle indique que le poids du cartable ne doit pas dépasser 10% de celui de l’enfant. Beaucoup d’élèves de collège pourront vous dire qu’elle est restée lettre morte.

Mais comment réformer les pratiques enseignantes avec tant de résistance et d’indifférence, auxquelles s’ajoutent le sentiment de répétition?

Jeudi matin, à la conférence de rentrée du syndicat des personnels de direction, le SNPDEN, son secrétaire national Philippe Tournier n’a eu de cesse de fustiger la manière française de réformer l’école. Du haut vers le bas:

«Un type de réforme comme on les fait depuis trente ans sans résultats concrets. Les cerveaux du ministère pensent, les circulaires pleuvent et doivent s’appliquer rapidement. Il faut simplement comprendre que les enseignants sont contre ces réformes qui leur demandent d’appliquer les idées des autres comme des vendeurs de fenêtres PVC.»

S’il a tenu à indiquer aux journalistes présents que tout se passait bien en cette rentrée dans une écrasante majorité des établissements. Y compris pour la réforme du collège, le sentiment de ras le bol face aux injonctions contradictoires, dans des domaines aussi divers que le redoublement des élèves de terminale, le numérique, la sécurité des établissements épuisent les personnels de direction. Tous les personnels en fait.

Et dans ce cadre annoncer une réforme du lycée à moins d’un an des élections, come l’a fait François Hollande, paraît légèrement surréaliste.

Empilement

Car tous les chercheurs en sciences de l’éducation, les historiens, les enseignants, les personnels de directions les réformes n’ont cessé de le répéter: ces réformes, non contentes de frustrer les enseignants, s’empilent sans s’annuler, créant une cacophonie. La chercheuse Anne Barrère, qui signe un chapitre intitulé «le travail enseignant» dans un récent ouvrage publié par La vie des idées/ Le Seuil sur la réforme du collège écrit:

«Les collèges sont devenus un environnement de travail instable (…) la plupart des réformes se traduisent pas une sorte de meccano pédagogico-organisationnel complexe.»

On pourrait se dire qu’il faut un temps de calage et que les choses vont rentrer dans l’ordre, sauf que… 2017 approche. Que fera le prochain gouvernement de la réforme du collège? Quelle est la durée de vie de ces programmes? Nicolas Sarkozy a déjà annoncé que s’il était élu il abandonnerait la réforme du collège.

Et paradoxalement, un brutal retour en arrière ne serait pas forcément bien accueilli, prédit Philippe Tournier, notamment par les enseignants qui auront beaucoup travaillé à sa mise en place.

«Les mêmes qui manifestaient contre s’élèveront contre son abrogation.»

La seule chose qui ne change pas, c’est le manque de consensus, l’impréparation et le détricotage de ce qu’a fait le gouvernement précédent. Les ministres successifs auront peu de chance de remporter l’adhésion des enseignants en traitant l’éducation de la sorte.

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
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