Economie

Les bonus dans les banques ne sont pas près de disparaître

Daniel Gross, mis à jour le 05.11.2009 à 23 h 22

Honte? Conscience? Remords? Arrêtons comme Obama de rêver, c'est de banquiers dont nous parlons!

Le gouvernement s'est finalement décidé à sévir contre les pratiques de Wall Street en matière de rémunération. Les pupilles de la nation - Citi, Bank of America, AIG et les autres - doivent réduire les rémunérations de leurs dirigeants les mieux payés, a en effet déclaré Kenneth Feinberg, le «tsar des rémunérations». (Ndlt: Il est chargé de superviser les rémunérations des entreprises aidées). La Réserve fédérale (Fed), la banque centrale américaine, a en outre promis de passer en revue les politiques de rémunération des banques sous sa responsabilité. La Fed a convoqué lundi 2 novembre les patrons de 28 banques américaines pour parler des bonus.

Les entreprises qui se sont libérées du carcan du plan Paulson profitent désormais de taux d'intérêts bas et des autres efforts du gouvernement pour consolider les marchés - et voilà qu'elles festoient comme au bon vieux temps de 2007! Goldman Sachs a mis de côté presque 16,7 milliards de dollars pour les rémunérations de ses collaborateurs cette année - surtout pour les bonus. Et rien que pour le troisième trimestre, Morgan Stanley a consacré 5 milliards aux bonus. Elizabeth Warren, qui préside la commission parlementaire chargée de superviser le plan Paulson, est effarée. «Je ne comprends pas, ils ne se rendent pas compte que le monde a fondamentalement changé», a-t-elle déploré. Interrogé il y a quelques mois sur l'avenir des mega-bonus dans les entreprises de Wall Street renflouées par l'Etat, le président Obama avait de son côté déclaré: «J'aimerais croire que les gens auront un minimum de remords, qu'ils se sentiront gênés et n'accepteront plus de bonus de plusieurs millions de dollars».

Honte? Conscience? Remords? Arrêtons de rêver, c'est de banquiers dont nous parlons!

Le président Obama est diplômé de l'école de droit de Harvard et Elizabeth Warren y enseigne. Ils comprendraient certainement mieux Wall Street s'ils avaient passé du temps dans le département d'anthropologie d'Harvard. Parce que les banquiers, il faut les approcher de la même manière que Margaret Mead approche les cultures qu'elle étudie - comme une tribu insulaire qui a ses propres mœurs, une société aux traditions bien ancrées et qui surprennent les étrangers.

Tiger Woods a été envoyé sur Terre pour faire voler les balles alvéolées, les gens de Wall Street ont été envoyés sur Terre pour distribuer et surtout recevoir des bonus. Certes, les entreprises communiquent sur leurs valeurs. Goldman a une liste de 14 principes, qui ressemblent fort à ceux d'une école maternelle. («Nous insistons sur la créativité et l'imagination.») Mais parier sur les cours des monnaies et enrichir les riches ne sont pas des objectifs des plus nobles. Si les banquiers travaillent comme des dingues, c'est par amour de l'argent, pas du travail. Chaque mois de décembre, de véritables mélodrames se jouent dans les bureaux de Greenwich (Connecticut) et de Manhattan, quand les bonus sont négociés. Les traders et les banquiers plaident leur cause, menacent de partir, se jurent loyaux pour la vie, et se plaignent d'avoir été trahis. Imaginez un feuilleton de David Mamet - une distribution exclusivement masculine qui se déchire avec passion...

Dans la plupart des entreprises, les bonus sont payés sur les bénéfices. Pas de bénéfice en fin d'année, pas de bonus. Mais sur l'île nation de Wall Street, ils sont payés sur le chiffre d'affaires. Dans les années 1980, la moitié du chiffre d'affaires en moyenne partait dans les rémunérations, explique Brad Hintz, analyste à Stanford Bernstein. Tant que ces boîtes n'étaient pas cotées, ces pratiques ne nous concernaient pas vraiment. Mais depuis que les banques d'investissement sont entrées en Bourse dans les années 1990, les rémunérations sont devenues un jeu à somme nulle entre les employés et les actionnaires. Et devinez qui y perd?

Dans les entreprises normales, les primes diminuent quand les sociétés subissent des pertes et que le cours de leurs actions chute. Mais à Wall Street, la plupart ont continué à payer des bonus en 2008, alors que les actionnaires et les contribuables souffraient de la situation économique. Tout comme les poulets peuvent continuer à courir la tête coupée, les établissements financiers peuvent continuer à distribuer des bonus même quand ils sont au bord du gouffre (AIG) ou quand ils ont enregistré d'énormes pertes (Merrill Lynch).

Cette année, les rémunérations vont de nouveau absorber la majeure partie du chiffre d'affaires de Wall Street. Goldman et Morgan Stanley ont certes remboursé les fonds qui leur avaient été prêtés, mais d'autres établissements distribuent des bonus alors qu'ils doivent d'importantes sommes d'argent à l'Etat. Chaque dollar payé en rémunération, c'est un dollar de moins remboursé aux contribuables. La structure de Wall Street a peut-être beaucoup évolué cette année, mais sa culture a fait preuve d'une incroyable résistance au changement. La récession n'a pas modifié ses habitudes en matière de rémunération. Et ni l'opprobre public, ni la désapprobation du président Obama, ni la menace d'une surveillance de la Réserve fédérale y parviendront. Vous verrez, en décembre et janvier, les niveaux des bonus nous surprendront de nouveau - et Wall Street sera de nouveau choqué de nous voir choqués.

Daniel Gross

Traduit par Aurélie Blondel

Lire également sur les banques et l'avidité: Banques: le triomphe des coupables, Banques: nationalisez les toutes, Au bonheur des banques et Un an après, rien n'a vraiment changé.

Image de Une: Un trader au New York Stock Exchange, REUTERS/ERIC THAYER

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