Monde

La religion est passée au second plan de la présidentielle américaine

Grégor Brandy, mis à jour le 16.09.2016 à 16 h 40

Elle occupe moins de place que quand les candidats s'appelaient Bush, Obama ou Romney.

Hillary Clinton à la African Episcopal Church de St. Thomas à Philadelphie (Pennsylvanie), le 24 avril 2016. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Hillary Clinton à la African Episcopal Church de St. Thomas à Philadelphie (Pennsylvanie), le 24 avril 2016. JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

En l'espace de trois jours, la semaine dernière, Hillary Clinton puis Donald Trump se sont tous les deux exprimés face aux électeurs chrétiens. Pour un pays où le président prête généralement serment sur la Bible, la question religieuse semble pourtant avoir été très en retrait de la campagne présidentielle pour l'instant, comme l'atteste un récent sondage. Pour preuve, voici un petit test récemment proposé par le New York Times: savez-vous quelle est la confession d'Hillary Clinton et de Donald Trump? Pas facile, hein? (Réponse: elle est méthodiste, il est presbytérien).

Pourtant, traditionnellement, la presse ne manque jamais une occasion de s'intéresser à cet aspect des candidats. En 2000 et 2004, elle n'hésitait pas à rappeler que George W. Bush était un chrétien born again, et qu'il devait son salut à un télévangéliste qui l'a sauvé de son addiction à l'alcool. En 2008, Barack Obama, protestant libéral, s'était retrouvé au milieu d'une polémique après la diffusion d'un sermon particulièrement violent de son pasteur, Jeremiah Wright. En 2012, Mitt Romney avait l'opportunité de devenir le premier mormon à s'asseoir dans le Bureau ovale.

La religion est par ailleurs une variable du vote intéressante à analyser. Selon une analyse du Pew Center publiée après l'élection de 2012, les Démocrates, en quinze ans, ont perdu du terrain dans l'électorat protestant blanc mais conservent une écrasante majorité du vote des protestants noirs; ils ont également perdu du terrain dans l'électorat blanc catholique, mais en ont gagné dans l'électorat catholique hispanique; et ont vu leur avantage dans l'électorat juif s'effriter, même s'il reste très important.

«Le vote évangélique sera très intéressant à suivre cette année [en 2012, Romney y avait remporté près de 80% des voix, ndlr], explique Paul Weithman, professeur de philosophie à l'université de Notre Dame et spécialiste des liens entre religion et politique. Et, de façon très étonnante, les mormons sont très opposés à Trump, pour des raisons que je ne comprends pas tout à fait, à part le fait qu'il s'est montré très insultant envers Mitt Romney. Ils ne vont pas voter autant en faveur des Républicains qu'ils ont pu le faire par le passé [également 80% en faveur de Mitt Romney en 2012]. Le candidat libertarien, Gary Johnson, pourrait d'ailleurs réaliser un très bon résultat dans l'Utah.»

«Plus des sujets régaliens que des questions de conscience»

Cette année, le scénario religieux classique a déraillé avec la primaire républicaine, élection où la religion joue généralement un rôle important. Donald Trump l'a par exemple emporté en Caroline du Sud, un bastion évangélique qui semblait promis à son rival, le très religieux Ted Cruz. «Une petite surprise», indique le chercheur. Si les chrétiens évangéliques qui se rendent souvent à l'église ont voté en faveur de Cruz, chez les autres évangéliques, moins pratiquants, Trump a fini en tête.

Pour le chroniqueur politique du New York Times Jonathan Martin, interrogé dans le podcast The Run Up, l'aspect purement et directement religieux passe derrière d'autres sujets dont l'Amérique préfère débattre cette année:

«On parle plus d'identité, d'ethnicité. Par le passé, on aurait parlé en long et en large d'avortement ou des droits des homosexuels dans la course à la présidence. Ce n'est pas que ces sujets sont absents des conversations, [...] c'est juste que cette élection fait ressortir des sujets comme l'immigration, la menace terroriste ou même les sujets raciaux. Ce sont plus des sujets régaliens que des questions de conscience.»

Pour en revenir à la primaire républicaine, pour lui, la victoire de Trump est la preuve que «les débats traditionnels comme l'avortement ou le mariage homosexuel importent moins à de nombreux électeurs républicains que ces questions d'identité, ce que signifie être Américain...».

Trump croit-il en Dieu ou au succès?

Il faut dire, et c'est un euphémisme, que Donald Trump est loin d'être le candidat le plus religieux de l'histoire. FiveThirtyEight soulignait, après sa victoire en Caroline du Sud, que le magnat de l'immobilier, deux fois divorcé, s'est déjà trouvé incapable de nommer son verset préféré de la Bible et a fait de nombreuses gaffes, comme se tromper dans l'un des noms des livres de la Bible. En février, alors qu'il assistait à un office, il avait confondu le plateau de la quête avec celui de la communion. Le pape François a affirmé, de son côté, que Trump n'était pas chrétien en réponse à son envie de construire un mur entre le Mexique et les États-Unis, ce que le candidat républicain a jugé «honteux».


Il est difficile de savoir si, au fond de lui, Trump est une personne qui croit vraiment en Dieu et s'il est très pieux. Gwenda Blair, la biographe de la famille Trump, dans le même podcast, estime que le candidat républicain, quand il était plus jeune, pourrait avoir été surtout touché par les sermons positivistes du pasteur Norman Vincent Peale, dont les écrits parlaient plus de développement personnel et de succès que de Dieu:

 «Tout ce que fait Donald Trump tourne autour du succès. Tout n'est que succès ou échec. C'est une notion qui ressemble beaucoup à celles de Norman Vincent Peale.»

Le candidat républicain semble aussi avoir hérité de son amour des superlatifs. Et comme il refuse toujours de divulguer sa feuille d'imposition, il est impossible de savoir s'il soutient financièrement une congrégation, remarque Paul Weithman.

L'angle du politiquement correct

Mais jusque-là, Trump n'a pas eu besoin de draguer directement la sphère religieuse pour arriver à ses fins. Généralement, il n'a qu'à dire, par exemple, qu'aujourd'hui on ne peut plus dire «Joyeux Noël»: cela lui permet de s'attaquer au politiquement correct, ce qui est sa pente naturelle, tout en satisfaisant les religieux.

Cet angle d'attaque a été également remarqué par Paul Weithman, qui nous explique que chez nombre des électeurs de Trump, une des motivations est qu'ils estiment que leur mode de vie (et donc leur rapport à la religion) est menacé depuis quelques années, qu'il s'agisse de la légalisation du mariage homosexuel par la Cour suprême en juin 2015, du fait que l'avortement est légal dans tous les États (même s'il existe parfois de lourdes restrictions) ou du sentiment de perdre le contrôle sur ce qui est enseigné à l'école.

«Ils estiment que le mode de vie qu'ils veulent léguer à leurs enfants est en danger. Un de mes collègues a fait cette analyse: les évangéliques ne se font aucune illusion sur Donald Trump, mais il peut être celui qui les protège. Il peut nommer les juges qu'ils veulent [un siège est toujours vacant du côté de la Cour suprême depuis la mort du très conservateur Antonin Scalia, ndlr]. Cette nomination et celle de juges fédéraux seront cruciales, même si l'on en parle peu. Trump s'opposera aux progressistes qui ne croient pas en Dieu à leur place.»

Cela peut expliquer que, dans les sondages, Trump semble pour l'instant aussi bien placé dans l'électorat protestant blanc que Romney en 2012.

La pieuse Hillary Clinton

Si la question religieuse semble compliquée pour Donald Trump, elle paraît beaucoup plus simple du côté de Hillary Clinton, qui est une fervente méthodiste. Jonathan Martin rappelle ainsi que, lors de la convention démocrate, on a pu la voir, dans une vidéo, prier au milieu de militants noirs, «quelque chose que l'on ne voit pas d'habitude lors d'une convention démocrate». Le journaliste du New York Times Michael Barbaro souligne lui qu'Hillary Clinton est «connue pour avoir une Bible dans son sac, reçoit de courts versets de la part de son conseiller religieux tous les jours, ou dit des choses comme “le commandement le plus important est d'aimer le Seigneur de toute votre âme et d'aimer votre voisin comme vous vous aimeriez vous-même. Je crois que c'est ce que nous commande Jésus-Christ”».

Il y a quelques jours, la candidate démocrate est d'ailleurs revenue sur sa foi et a cité plusieurs passages de la Bible dans un discours prononcé à Kansas City, en profitant pour relier ses convictions religieuses à ses convictions politiques. Si, plus généralement, Clinton n'hésite pas à insérer des références à la foi dans ses discours, il faut les suivre dans leur intégralité pour les remarquer, et ce n'est généralement pas le genre de passages que les médias gardent quand ils doivent les relayer et les analyser.


Les colistiers comme garantie religieuse

Si la religion est discrète chez les deux principaux candidats, Paul Weithman tient à souligner qu'ils ont tous les deux, en revanche, choisi un colistier qui se situe à la droite du parti et qui est proche du camp religieux, Mike Pence pour Donald Trump et Tim Kaine pour Hillary Clinton:

«Le premier est né catholique, mais s'est converti à l'évangélisme à la fac –une forme très conservatrice de l'évangélisme. Il est contre l'avortement, très conservateur sur de nombreux sujets sociétaux. Et ce choix de Donald Trump a été vu par de nombreux observateurs comme une main tendue aux électeurs républicains et conservateurs traditionnels, à savoir les protestants évangéliques.

 

De son côté, Hillary Clinton a choisi Tim Kaine, le gouverneur de Virginie, qui est catholique. Il est aussi conservateur qu'un catholique puisse l'être pour être colistier sur un ticket démocrate. Il est personnellement opposé à l'avortement [il assure néanmoins respecter ce droit, ndlr] mais aussi à la peine de mort.»

Les deux grands candidats ne projetant au final pas vraiment d'aura religieuse autour d'eux, Paul Weithman voit mal la religion jouer un rôle au cours des deux prochains mois. Hillary Clinton et son mari écumeront peut-être les églises où se rassemble la communauté afro-américaine pour s'assurer de son vote le 8 novembre, et Donald Trump tentera peut-être de faire pareil pour sauver les meubles avec cet électorat, estime-t-il. Mais de là à ce que la foi retrouve une place plus centrale, il faudra attendre la prochaine élection.

Grégor Brandy
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Journaliste
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