Culture

«Le Tour d'écrou», ce mystère de la chambre jeune

Temps de lecture : 6 min

Robert Carsen met en scène «Le Tour d'écrou», l'opéra le plus mystérieux, le plus troublant, le plus ambigu du répertoire.

The Turn of the screw, mise en scène de Robert Carsen. Crédit photo: Wilfried Hoesl
The Turn of the screw, mise en scène de Robert Carsen. Crédit photo: Wilfried Hoesl

The Turn of the screw, œuvre de Benjamin Britten, est un opéra génial. L'adjectif n'est pas usurpé. Musicalement, c'est un petit prodige de timbres, avec un orchestre réduit à treize musiciens, pour dix-huit instruments, et autant d'atmosphères, aussi raffinées qu'inquiétantes. Voix d'enfants, sopranos, ténor... Pas de graves ici, le traitement vocal fait le choix des aigus. Et quelques mélismes monteverdiens nous entraînent dans un monde irréel, fantomatique, terrifiant.

Quant au livret, eh bien... Après avoir vu l'œuvre plusieurs fois, je ne sais toujours pas comment l'interpréter. Et il y a fort à parier que la mise en scène de Robert Carsen ne lèvera pas cette ambiguïté inhérente à une intrigue toute en ellipses, miroirs et fantasmes.

Des fantômes aux fantasmes

À l’origine, une nouvelle d’Henry James. Publiée en 1898 sous forme de feuilleton, elle est d’abord perçue comme un récit d'angoisse somme toute assez classique, avec des ruines et des revenants, cette atmosphère gothique étant présentée, comme il se doit sous la forme d'une histoire véritable, racontée le soir à des amis émerveillés et terrifiés.

L’auteur semmble en faire peu de cas, la présentant comme une «histoire de croquemitaine», «une œuvre alimentaire plutôt éhontée», «une amusette» ou une «œuvre mécanique»… Bien vite pourtant, le caractère ambigu du Tour d’écrou suscite des réserves:

«Nous ne pouvons souscrire à la psychologie morbide d’une œuvre comme celle-là.» (Litterature)

«Le Tour d’écrou est l’histoire la plus irrémédiablement dépravée que nous ayons jamais lue.» (The Independent)

De quoi s’agit-il? Mandatée pour faire l’éducation de deux enfants, Flora et Miles, une gouvernante est bientôt confrontée au comportement étrange de ceux-ci. Et également à l’apparition fantomatique de Peter Quint et Mrs Jessel, deux domestiques morts, amants sans doute, qu’elle est seule à voir. À vrai dire, les enfants les voient peut-être. Ou bien ils ne sont qu’une le reflet de ses frustrations, d’un refoulement sexuel, d'un désir. Quint lui apparaît au sommet d'une tour, Miss Jessel au bord d'un lac. Limpide. Peter Quint a-t-il existé? Il passait beaucoup de temps, seul avec Miles... Ne serait-ce pas simplement une parabole du passage à l’âge adulte? La gouvernante perd les pédales. À la fin, Miles meurt.

Dans ce texte, «tout ou presque tout, du début à la fin, peut être lu également dans un sens comme dans l’autre.» Impossible donc d’en donner une interprétation définitive: chacun le lira avec sa sensibilité, ses désirs et ses peurs. D’une histoire de fantômes surgit un miroir à fantasmes. Après avoir renoncé au théâtre, Henry James «a entrepris de représenter, dans des formes narratives d’une complexité croissante, les aventures ‘’subjectives’’ que sont pour lui les jeux de la conscience et de l’imaginaire», écrit Evelyne Labbé (La Pléiade).

Le trouble d'écrou

La nouvelle met mal à l'aise. L’innocence des enfants est parfois évoquée mais de manière ambiguë. Ainsi de Miles: «il pouvait être innocent.» Et que dire de «leurs adorables petits yeux bleus pleins de fausseté»? Leur âge est évoqué («Enfin, il a 10 ans à peine!»), comme pour dresser un rempart devant, devant… Devant quoi? Ce n’est évidemment pas dit. A peine si l’on sait qu’ils savent.

«Ils savent… c’est trop monstrueux: ils savent, ils savent!»

Et que savent-ils?

«Mais voyons, tout ce que nous savons… et Dieu sait quoi encore!»

Une lecture littérale renvoie à la présence des fantômes. Mais, même cela serait trop simple. Tout est double ici, tout est miroir. N’y a-t-il pas deux enfants, deux fantômes, deux tours d’écrou? Le lecteur peut tout imaginer, tout craindre.

Nous étions seuls avec le jour tranquille, et son petit cœur, dépossédé, s’était arrêté

«Pendant une période de plusieurs mois, Quint et le jeune garçon (passèrent) perpétuellement leur temps ensemble.» L’affaire de mœurs, dans la prude période victorienne, semble affleurer. Coupable d'avoir affiché son homosexualité avec Lord Alfred Douglas, Oscar Wilde sera condamné en 1895; ce procès est encore dans toutes les mémoires. Or, chez James, c'est un certain... Douglas qui raconte l'histoire.

Homosexualité? Détournement de mineur? Mais Quint est peut-être d'abord la chrysalide du futur Miles. La mort finale du jeune garçon est énigmatique. Et sans doute symbolique: c’est l’enfant qui a disparu. Parfois, j’imagine aussi qu’il vient de perdre sa virginité avec la gouvernante, et expire d’une simple petite mort.

«Cependant, il s’était déjà retourné dans un brusque sursaut et avait de nouveau regardé fixement, furieusement, mais il n’avait vu que le jour tranquille. Sous le coup de cette perte dont j’étais si fière, il poussa le cri d’une créature précipitée au-dessus d’un abime, et l’étreinte dans laquelle je le repris semblait tenter de le retenir dans sa chute. Je le retins, oui, et je le gardai là –on peut imaginer avec quelle passion; mais au bout d’une minute, je commençais à prendre conscience de ce que je tenais réellement. Nous étions seuls avec le jour tranquille, et son petit cœur, dépossédé, s’était arrêté.»

Las! Je m’égare, avec mes interprétations –qui peut-être vous feront hausser les épaules. Mais, dans ce texte où rien n'est dit mais où tout peut s'entendre, mon imagination vaut bien la vôtre.

Les vrais fantômes de l'opéra

En 1954, Le Tour d'écrou est créé à La Fenice de Venise. Naissance d'un des chefs-d’œuvres lyriques du XXe siècle. Le livret de Myfanwy Piper est une merveille d’adaptation. En un prologue et 16 brèves scènes, la nouvelle se trouve maintenue dans un état de tension permanent, leur enchaînement continu évoquant irrésistiblement la pression de l’écrou. L'écriture de l'opéra s'est effectuée avec difficulté (handicapé de l'épaule, Britten doit écrire de la main gauche) et enthousiasme.

«Ce sujet est le plus proche de moi parmi tous ceux que j’ai choisis (même si je n’aimerais pas dire ce qu’il révèle de ma propre personnalité)», confie-t-il.

De fait, le passage de l’enfant à l’âge adulte est un thème qui lui est cher et que l'on retrouve aussi bien dans Peter Grimes que dans Le Songe d'une nuit d'été. La composition s'effectue dans une atmosphère hautement symbolique, comme en témoigne le titre un temps envisagé, La Tour et le lac, allusion sexuelle explicite.

Je ne connais pas d’œuvre plus énigmatique

Pourtant, là où la nouvelle ouvrait toutes les portes, l'opéra, par sa nature, en ferme quelques-unes. Confrontée à la scène, la question des fantômes est vite réglée: ils seront présents, et physiquement et par le chant. A charge pour les metteurs en scène de trouver leur juste place, pour ne pas fausser l’imaginaire du spectateur. Chez Carsen, la première apparition de Quint se fait devant les yeux de la gouvernante en train de peindre: «la coïncidence entre l’apparition du spectre- invisible du spectateur- et l’activité artistique laisse supposer que la jeune femme projette sur la toile ses désirs enfouis.» (Thierry Santurenne, dans Robert Carsen ou l'opéra charnel).

«C’est vrai que Britten leur donne bien plus de vie, confie Robert Carsen à Slate. Ce sont des fantômes mais ils existent vraiment. Il est difficile de rester dans l’ambiguïté lorsque les chanteurs sont présents. L'opéra est profondément basé sur l'intensité et l'ambiguïté des caractères.»

D'où le choix d'un traitement en partie onirique, inspiré de l'oeuvre d'Hitchcock, chez qui les fantômes et les cauchemars ne manquent pas. Les décors rappelent l'esthétique de la ligne claire, tout autant que celle des films muets. Et Carsen ouvre d'autres portes: Quint et Miss Jessel ont-ils été surpris par les enfants durant leurs ébats? Pis: les y auraient-ils conviés?


Ainsi, le génie de Britten et de sa librettiste demeure: même transposé à la scène, confronté aux exigences prosaïques du spectacle vivant, Le Tour d'écrou reste une énigme dont la résolution peut différer d'une représentation à l'autre, les multiples changements d'atmosphère musicale donnant au spectateur la délicieuse tâche de reconstituer un puzzle qui lui échappera quoi qu'il essaie. Le compositeur alterne les musiques pimpantes, qui renvoient à l'enfance et son insouciance, et les moments lugubres, aux sonorités glaciales, enserrant le spectateur dans un malaise croissant.

«Je ne connais pas d’œuvre plus énigmatique, conclut Robert Carsen à Slate.fr. On ne saura jamais pourquoi Miles meurt. À la fin, on ne sait pas.»

* Le Tour d'écrou, mise en scène de Robert Carsen, direction musicale de Patrick Davin. Mulhouse (7 et 9 octobre), de 15 à 90 euros

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