FranceCulture

Vous pouvez zapper, Canal+ a perdu la recette du cool

Robin Panfili, mis à jour le 03.03.2017 à 17 h 42

En s'éloignant des principes et des valeurs historiquement chers à Canal+, les programmes phares de la chaîne cryptée ont fait leur rentrée sous une pluie de critiques souvent justifiées.

Cyrille Eldin lors de sa première émission du «Petit Journal»

Cyrille Eldin lors de sa première émission du «Petit Journal»

Nous republions cet article à l'occasion de la dernière du «Grand Journal» sur Canal+, vendredi 3 mars 2017, avant sa déprogrammation.

«Je suis heureux d'être assis sur ce fauteuil mythique, bien qu'éjectable.» Voilà les premiers mots de Victor Robert, le nouveau présentateur du «Grand Journal», lors de la première émission de la saison. Une phrase qui fait écho au licenciement pour «faute grave» de Maïtena Biraben, mais également aux départs en cascade des cadres ou animateurs de la chaîne depuis l'arrivée de Vincent Bolloré aux commandes de Canal+.

Comme pour rappeler que l'émission part de loin et a encore beaucoup de chemin à faire avant de retrouver sa superbe, Victor Robert en a rajouté une couche, à la clôture de l'émission: «“Le Grand Journal” n'est pas mort, il respire encore», avec un ton qui incitait davantage le public à l'empathie qu'à l'accablement.

Dans la première du «Petit Journal», c'est par une longue et fastidieuse imitation réchauffée de François Hollande que Cyrille Eldin, lui, a évoqué le défi de retrouver des audiences correctes et son nouveau statut d'outsider du PAF:

«Moi présentateur du “Petit Journal”, je serai le présentateur de tous les Français. Enfin de ceux qui regarderont. Moi présentateur du “Petit Journal”, j'inverserai la tendance des audiences de Canal+ avant fin 2016, enfin, si j'ai du bol.»

Mais, trois jours seulement après la rentrée officielle de la chaîne remodelée en profondeur par Vincent Bolloré, Canal+ et ses émissions phares font déjà l'objet de critiques virulentes et donnent la désagréable impression que l'année sera longue, très longue, pour la chaîne cryptée et ses animateurs.

 

1.Toujours le même castingManoukian, vraiment?

Alors que la chaîne a dû composer avec le départ de nombreux animateurs clés: Yann Barthès et son équipe du «Petit Journal», Maïtena Biraben, Thierry Ardisson, Daphné Bürki, Ali Baddou... Un vent tout sauf frais souffle sur les plateaux d'enregistrement. Pour cette nouvelle saison, la chaîne a misé sur le recrutement de personnalités déjà connues du grand public et des abonnés de Canal+. Une prise de risque moindre qui a profité à Axelle Laffont, André Manoukian ou encore à Mouloud Achour qui, après l'échec de Clique, tentera de se relancer avec «Le Gros Journal», moins de dix minutes à 20h20 (vingt minutes en version longue sur internet).

Les programmes et les pastilles humoristiques laissent transparaître cette même frilosité. André Manoukian se consacre ainsi à une très originale chronique «coup de gueule», Cyrille Eldin a repris ses reportages sur le terrain auprès des politiques avant de laisser les mains aux nouvelles recrues –et ce, malgré les critiques. Pour cette nouvelle saison, Canal+ a également fait le choix de réanimer des pastilles emblèmatiques de la chaîne: le format stand-up de la météo ou encore le retour (vraiment bienvenu) des caméras cachées d'Action Discrète avec Canal Bus.

2.L'humour n'est plus làPrise de risque minimale

Si l'on s'en tient aux premières prestations d'Ornella Fleury, la nouvelle Miss météo de Canal+, l'époque du «SAV des émissions» d'Omar et Fred, de «Bref», semble bien loin. Pour la venue de Nekfeu (et du groupe S-Crew) sur le plateau du «Grand Journal», par exemple, la comédienne n'a pas manqué de reproduire les traditionnels clichés sur le rap tout au long de sa chronique. Un humour qui n'est pas sans rappeler le ton de son spectacle au Point Virgule à qui Télérama reprochait «le manque de sujets originaux (certes dans l'air du temps mais sans réel recul ou décalage), et une certaine facilité dans la vanne (critique en règle de la marque Desigual notamment)».

Même sensation devant le programme court «Addict». On y retrouve Axelle Laffont, miss météo de Canal+ dans les années 2000, dans une pastille humoristique moquant de manière un peu grossière notre dépendance aux nouvelles technologies. Un sentiment de déjà-vu, de déjà-entendu et symbole d'une difficulté à se renouveler ou à oser de nouveaux formats humoristiques. «Pourquoi ne pas remettre tout à plat? [...] Tant que cette réflexion ne sera pas entamée, le vaisseau amiral de Canal+ restera prisonnier de son passé, de ce concept usé jusqu'à la corde», écrit Télérama.

3.Les jeunes talents ne surprennent plus
Où est la nouvelle Charlotte Le Bon?

La miss météo, Ornella Fleury, a été embauchée au «Grand Journal» sans avoir passé de casting. Un processus de recrutement qui dénote avec la tradition de castings et de recherche minutieuse de nouveaux talents entretenue depuis plusieurs années par la chaîne. Christelle Graillot, en charge de ces repérages à Canal+, décrivait cet exercice comme un «travail de fourmi» dans Le Parisien, en 2011. Elle y racontait, aussi, comment elle a repéré Charlotte Le Bon sur Facebook et l'a recrutée grâce à une photo où la comédienne grimaçait.

Cyrille Eldin, lui, hérite d'un poste qui lui a été offert par Vincent Bolloré en personne. Un poste à la tête d'un programme que Yann Barthès a mis de longues années à bâtir, construire et développer depuis ses débuts auprès de Michel Denisot, en 2004. Un héritage qui ne l'a toutefois pas empêché d'attaquer son prédécesseur, quelques heures avant «son» premier «Petit Journal», dans Le Monde:

«Yann Barthès a toujours eu du style, de la finesse, de l’humour mais ça pouvait devenir avec le temps un poil moralisateur. On était dans “Le Petit Journal” dans quelque chose où on pouvait stigmatiser, tourner en ridicule les uns, tenir à distance les autres.»

4.Le sexisme remplace l'ouverture d'esprit Et place à la transphobie

Il n'aura fallu attendre qu'une émission avant que le CSA ne soit saisi pour deux blagues transphobes d'Ornella Fleury et de Lamine Lezghad lancées à la chroniqueuse Brigitte Boréale. Dans un communiqué, l'Association des journalistes LGBT (AJL) estime que ces blagues sont avant tout «injurieuses», «nient le fait que Brigitte Boréale est une femme –sous-entendant qu'elle serait aussi, simultanément, un "monsieur"» et «la cantonnent à des questions d'ordre sexuel et génital».

Quelques minutes plus tard, dans «Le Petit Journal», Cyrille Eldin s'illustre, lui, dans un autre registre: celui du sexisme. Lorsqu'il souligne le manque d'expérience des deux nouvelles recrues féminines de l'équipe –Sandrine Calvayrac est blogueuse beauté, Mathilde Warnier est comédienne– et précise qu'il compte sur «[leur] fraîcheur, [leur] fausse candeur, [leur] curiosité mais surtout [leur] bon sens pour mettre les politiques face à leurs contradictions». Dans une autre séquence, on voit l'animateur les accompagner sur le terrain pour les «former» et les présenter aux responsables politiques. Dans cet extrait, «Sandrine» et «Mathilde» y sont privées de leur nom de famille.

C'était mieux avant, vraiment?

Alors, «Le Grand Journal» et «Le Petit Journal», c'était mieux avant? Pas forcément, si l'on se souvient des critiques qu'a essuyées Yann Barthès, en 2011, lors de sa première émission en solo. L'animateur s'était vu reprocher son «manque de rythme» et la place trop grande accordée aux interviews promotionnelles. En invitant Catherine Deneuve, sa première invitée, à allumer une cigarette en plateau, Canal+ avait été mis en demeure par le CSA. Pour son premier jour à la tête du «Grand Journal», en 2013, Antoine de Caunes n'avait pas vraiment convaincu non plus.

Après quelques semaines d'antenne, «Le Grand Journal» et «Le Petit Journal» étaient finalement parvenus à trouver leur rythme de croisière et leur public. Avant de condamner définitivement ces émissions à l'échec, il faut donc peut-être laisser un peu de temps aux animateurs, auteurs et chroniqueurs de cette rentrée pour qu'ils prennent leurs marques. Leur salut viendra de quelques ajustements et d'une bonne (grosse) dose d'humour. A la tête d'émissions qui existent depuis des années dans des formats assez similaires, ils savaient pourtant à quoi s'attendre. 

Robin Panfili
Robin Panfili (168 articles)
Journaliste
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