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Eric Le Boucher: l'avenir se lit dans le lait

Eric Le Boucher, mis à jour le 29.10.2009 à 6 h 46

L'intérêt porté par Nicolas Sarkozy à la détresse paysanne et le fait que 21 pays de l'Union européenne sur 27 se soient mis d'accord, la semaine passée, pour «re-réguler» le marché du lait sont-ils de classiques mesures de crise ou bien les prémices d'un tournant historique? L'agriculture qui allait, nolens volens, vers plus d'ouverture des marchés et vers un retrait des soutiens publics, bref vers le modèle «libéral», prend-elle le chemin inverse? Retour vers des régulations publiques, retour des aides, regain protectionniste?

Plus largement le monde post-crise que l'on devine moins libéral, plus régulé, avec des Etats plus présents, une mondialisation transformée, des équilibres géo-stratégiques déplacés, avec des interrogations monétaires, ce nouveau monde est-il en train de se dessiner dans l'agriculture?

Premier point: ce n'est pas étonnant que le secteur primaire soit en avance sur les autres. Nicolas Sarkozy a vanté le lien de la France à ses campagnes, la semeuse comme la marque de «l'identité française». «La terre est la mère de tous les biens», disait Mirabeau. Pour des raisons circonstancielles, le président de la République veut réveiller ces vieux souvenirs. Sans doute en vain, ils sont trop enfouis pour beaucoup de Français, urbains depuis deux générations au moins. En revanche, au niveau de la planète, c'est encore vrai. La moitié de la population mondiale vit de l'agriculture. Le secteur «primaire» reste «stratégique»: on a vu des émeutes de la faim en l'été 2007 quand le blé a manqué. La population mondiale va atteindre 9 milliards d'ici à 2050, il va falloir doubler les productions agricoles, ce n'est pas un mince défi pour l'humanité.

Deuxième point: l'agriculture est très loin d'avoir été «libéralisée». Tous les pays du nord ont conservé des politiques de soutien. Même aux Etats-Unis, au Canada ou au Japon, le prix du lait n'est pas libre! La régulation étatique reste prégnante. Mais la tendance était au libre échange et au démantèlement des aides. Toujours avec le retard qui prévaut dans une bureaucratie, la Commission de Bruxelles vient d'ailleurs de faire savoir qu'elle souhaitait un recul de 30% des crédits de la PAC (Politique agricole commune) à partir de 2014 pour faire porter les priorités européennes sur la recherche et l'innovation. L'idée présidait que les pays du sud n'ont pas beaucoup de secteurs où ils ont «un avantage comparatif». Que les pays développés, leur achète grains, viande, huile, fruits, fleurs et légumes paraît assez logique. L'agriculture n'est pas discutée au sein de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), dans le cadre du Cycle de Doha, mais tel est bien l'esprit: le nord doit désarmer ses aides et ouvrir ses marchés.

Troisième point: la politique productiviste et «libérale» de la mondialisation des marchés agricoles affiche de bons résultats depuis 30 ans. Au nord, l'utilisation d'engrais, l'irrigation, le primat donné au blé et à la vache, couplés à des politiques de régulation étatiques et une organisation des marchés régionaux (comme la PAC) ont permis de faire face aux besoins. La «révolution verte» technique, productiviste, exportatrice, a fait baisser les prix des denrées, autorisant les populations urbaines grossissantes à se nourrir à bon compte. Le poids de l'alimentation s'est allégé dans le budget des ménages permettant d'autres dépenses, tels les loisirs en premier. C'est un immense succès.

Au sud, le modèle s'est exporté, avec moins de succès. Les pays ont été poussés à abandonner les cultures vivrières au profit de  productions d'exportation sur le modèle du tabac et du sucre : cacao, coton, café, huile de palme... Accélérant l'afflux des populations dans les villes, où l'emploi a manqué, cette politique est contestable pour beaucoup de pays. Mais elle commence pour d'autres, au Brésil, en Afrique, à permettre une insertion réussie dans la globalisation.

Quatrième point: Ce modèle est loin d'avoir dit son dernier mot. Au contraire ! Son avenir est tracé: une nouvelle «révolution verte» faite des nouvelles agro-sciences, des OGM, et des plantations géantes, les latifundias, au Brésil, en Afrique (bâties éventuellement par Pékin) ou en Indonésie. Tandis que la Chine et l'Asie deviennent l'usine du monde, un autre sud ambitionne de devenir son grenier.

Cinquième point : ce modèle «libéral» est très contesté. Au sud on l'a vu, mais aussi au nord. D'abord parce que la baisse des prix touche peut-être à sa fin. La recherche de productivité se retourne à cause du coût des intrants (pétrole, engrais), des transports de productions et, bien entendu, des pollutions. Ensuite, parce que si la paysannerie était habituée depuis toujours à la méchanceté de la nature, aux sécheresses et aux gels, elle doit faire face désormais à la volatilité des marchés mondiaux. La crise des éleveurs est d'une origine connue: le litre de lait est descendu de 45 centimes d'euro il y a un an, à 25 centimes aujourd'hui. Comment survivre à des telles variations? Pour le lait, mais l'exemple est généralisable, 93% de la production mondiale est consommée «sur place» et pourtant les prix sont fixés par les échanges marginaux sur les marchés mondiaux.

En conséquence: les gains de productivité sont devenus insuffisants pour assurer la survie des producteurs malgré leurs efforts. En France depuis trente ans, le revenu des exploitations est tombé de 40%. L'agriculteur voit ses recettes reculer de 3-4%  l'an, inéluctable appauvrissement. En 2006 et 2007, ô miracle! Les craintes de voir la Chine engloutir toutes les matières premières mondiales ont fait bondir les cours. Avec cette manne, le revenu agricole a gagné ces années-là 19% puis 17%. Du jamais vu! Une partie du monde agricole a cru alors que le blé, le lait, la viande étaient devenus comme le pétrole, le cuivre ou l'uranium, définitivement chers. Hélas, l'illusion n'a pas duré. La récession mondiale a fait retomber le soufflé: l'agriculteur a vu ses rentrées tomber de 20% en 2008 et il en serait de même cette année.

L'Europe a inventé un palliatif à cette paupérisation des campagnes: payer l'agriculteur pour qu'il coupe les haies et fauche les mauvaises herbes de la commune. Le transformer en jardinier, il touchera une rémunération pour la défense du «bien commun» qu'est le joli paysage de nos champs. Mais, outre que les agriculteurs depuis toujours «nourrisseurs des hommes» n'ont jamais trouvé digne ce nouveau métier que Bruxelles voulait leur voir faire, c'est une stratégie du déclin. La question demeure au fond: qu'est-il  possible de produire encore  en France, en Europe?

Sixième point:  Si ça va mal, ce n'est pas par «trop de libéralisme» mais de «pas assez de libéralisme». Telle est la réponse de Bruxelles, du camp des Britanniques et des industriels de la filière qui veulent, légitimement, acheter les matières premières au cours mondiaux les plus bas. Il faut plus de productivité et, pour ce faire, relancer les effets d'échelle. Il y a encore 90 000 producteurs de lait en France, contre 60 000 aux  Etats-Unis. Une concentration est indispensable, on le dit depuis 20 ans. Cinquante vaches par ferme, il en faudrait 200. L'agriculteur est déjà surendetté et sa marge si étroite qu'il ne peut racheter les terres de son voisin, de son cousin. Qu'à cela ne tienne. Il faut donc modifier le système d'aides, réviser entièrement les lois foncières et injecter massivement du capital dans les exploitations pour qu'elles ne travaillent plus uniquement à rembourser le Crédit Agricole.

Septième point: un autre modèle se présente. Il n'est certes pas neuf - le débat remonte au 17ème siècle -  mais il reprend de l'actualité: produire pour soi, fermer les frontières. Rétablir les cultures vivrières au sud et hausser franchement les prix au nord pour que les petites exploitations puissent survivre. Repousser au passage les OGM parce que ce sont des dépendances vis-à-vis du business américain des semences (Monsanto).

Conclusion/interrogation: Que veut vraiment Sarkozy? Distribuer des aides pour passer la mauvaise passe puis, à l'aide de quelques aménagements comme l'introduction de  «prix plancher», reprendre le cours de la libéralisation agricole? Ou bien basculer dans un néo-protectionnisme qui voudrait instaurer  un «produire pour soi  au niveau régional (l'Europe) hérissé de barrières sanitaires et environnementales mais fleuri, pour faire passer le côté égoïste, de quelques accords particuliers avec les pays les plus pauvres (type Caraïbes). En clair, Nicolas Sarkozy épouse-t-il les thèses bovéso-chiraquiennes?

Ou bien encore, existe-t-il un mi-chemin? Un agro-système complexe, qui verrait cohabiter des grandes productions  mondialisées des denrées usuelles («commodities») avec des marchés de qualité plus locaux, réhabilitant mille essences variées, non sans l'apport des sciences, au contraire? Existe-t-il une solution qui préserve les intérêts légitimes des pays du «grenier» avec ceux des petits paysans du sud comme du nord? Et si oui, à quel prix pour les industriels de l'aval et, in fine, pour les consommateurs?  C'est cette «troisième voie agricole» que M.Sarkozy ainsi que les 21 pays européens qui ont rejoint la France pour «re-réguler» le prix du lait, doivent nous expliquer.

Eric Le Boucher

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Image de Une: Des producteurs française déversent du lait dans un champ Robert Pratta / Reuters

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