Monde

On a lu Rumiyah, la nouvelle revue de propagande de l'État islamique

Robin Verner, mis à jour le 06.09.2016 à 20 h 05

L'organisation djihadiste vient de publier un nouveau magazine qui constitue son premier écrit de propagande depuis la mort de son porte-parole, Abou Mohamed al-Adnani.

Capture d'écran de Rumiyah (Photo de propagande)

Capture d'écran de Rumiyah (Photo de propagande)

La mort, le 30 août, d'Abou Mohamed al-Adnani, le porte-parole de l'organisation Etat islamique, ne pouvait qu'avoir des conséquences profondes sur la propagande du mouvement. Et son décès vient de trouver un premier écho dans la communication de l'EI. Dans la soirée du 5 septembre, des observateurs de l'islamisme annonçaient la publication d'un nouveau magazine censé relayer la propagande de Daesh: Rumiyah.

Un simple titre de plus dans un «empire» média déjà bien fourni? Pas seulement car, à en juger par les moyens mis sur la table, l'EI compte beaucoup sur cette nouvelle publication, au point qu'il l'a même déclinée en huit langues: anglais, turc, ouïghour (langue d'une ethnie musulmane chinoise), pachtoune, russe mais aussi allemand, indonésien et français. Un tir groupé particulièrement dense qui peut s'expliquer.

Un discours dans la droite ligne de la rhétorique de l'EI

Ce premier numéro de Rumiyah est bien plus court que d'autres publications du même tonneau comme Dabiq ou Dar al-Islam, dont il partage la maquette: la version anglophone s'arrête à 38 pages, la version francophone à seulement 34 pages. Le contenu en lui-même n'a, à première vue, rien pour surprendre nos esprits à présent quasiment habitués à ces diatribes enflammées justifiant à l'infini les attentats sanglants, appelant à mener le djihad en Syrie ou en Occident, le tout brodé sur un canevas de citations coraniques, reprises de hadith et propos du théologien Ibn Taymiyya mêlés.

Ainsi, on ne sera pas étonné de lire, au milieu de la nécrologie d'un djihadiste australien mort lors des combats de Manbij (Syrie), cet appel à l'endroit d'éventuels sympathisants australiens: «Ô lions de l'Oumma, et en particulier vous qui vivez en Australie, suivez les pas de ces âmes vertueuses. […] Tuez-les dans les rues de Brunswick, Broadmeadows, Bankstown et Bondi.» Tous ces lieux désignent des quartiers de Melbourne ou de Sydney.

Toujours dans le magazine en anglais, un article plus général, intitulé «Le sang des infidèles vous est licite, alors répandez-le», prône le terrorisme sous toutes ses formes sur trois pages. Et nul «infidèle» n'échappe au courroux islamiste dans ces lignes: «Cela inclut l'homme d'affaires roulant vers son travail en taxi, les jeunes adultes ("enfants" post-puberté) en train de faire du sport dans un parc et le vieil homme faisant la queue pour acheter un sandwich. Et en effet, même le sang de l'infidèle vendant ses fleurs aux badauds dans la rue derrière son étal est bon à répandre.» Cette envolée meurtrière surmonte d'ailleurs la photo d'un fleuriste âgé tout sourire, qui a visiblement été choisi pour sa bonne humeur et son aspect inoffensif.

Refondre la propagande après la mort de son chef

Les raisons d'être de Rumiyah résident en fait ailleurs que dans le propos explicite de la revue. Tout d'abord, la forme est liée à la nécessité de célébrer la mort d'Adnani pour ses anciens frères d'armes. C'est d'ailleurs le visage de l'ancien «cheikh» qui s'affiche en couverture, et un hommage figure en bonne place dans toutes les éditions. S'il était déjà question, selon toute probabilité, de cette nouvelle parution avant sa mort, celle-ci a brusqué les choses. Ainsi, le Rumiyah francophone a beau ne pas dépasser les 34 pages, il est truffé de fautes d'orthographe.

Mais, dans le contexte troublé pour l'EI de la disparition d'un de ses chefs les plus charismatiques et de ses défaites militaires, Rumiyah marque l'entrée dans une nouvelle ère de la propagande djihadiste. Publier un même magazine en huit langues montre une volonté d'adresser la parole du «califat» autoproclamé urbi et orbi, et surtout de le faire de manière unifiée. C'est d'ailleurs par un désir de refonte de la communication et de centralisation de celle-ci que Charlie Winter, grand connaisseur du djihad au sein de l'université de l'État de Géorgie, aux Etats-Unis, explique la création de Rumiyah.

Est-ce à dire que Rumiyah est destiné à remplacer à terme les précédents titres (Dabiq, Dar al-Islam) bien connus de la bibliothèque djihadiste? Il est encore tôt pour avancer une réponse définitive à cette question. Pour Rita Katz, directrice du SITE Intelligence Group, une ONG américaine, Rumiyah rappelle furieusement l'hebdomadaire en langue arabe Al Naba. Selon elle, il s'agit plutôt de faire cohabiter le nouveau-venu, susceptible d'être lu par un large public international, avec les revues plus anciennes.

De Dabiq à Rumiyah, une odyssée de la fin des temps

Rumiyah constitue un grand retour aux fondamentaux salafistes. En plus de taper sur les Occidentaux, la propagande cherche à singulariser l'EI au sein de la galaxie islamiste. Ainsi, un article assez abscons portant sur l'usage des symboles en politique s'attaque aux membres de la famille royale des Saoud, qualifiés de «tawaghit» (ce qu'on peut traduire par «démons» ou «faux dieux»). Le président égyptien déchu Mohamed Morsi est désigné par le même adjectif car l'EI vomit l'électoralisme des Frères musulmans, et plus largement toute pratique démocratique.

Mais c'est un autre retour aux sources qui domine le discours de Rumiyah. Contrairement à la dernière livraison de Dabiq qui, sans les abandonner, brassait moins de références religieuses (et davantage de sujets militaires), ce nouveau média abreuve ses lecteurs de sentences religieuses jusqu'à saturation. En plus des innombrables citations issues du Coran ou des hadith, les auteurs reviennent longuement sur les piliers de l'islam et même sur les célébrations à accomplir ces prochains jours, en décalage complet avec la conduite de la guerre. Cette surenchère dans le religieux s'accompagne de grands développements sur la mort, et la vie dans l'au-delà.

Un article dresse même la topographie du paradis selon les écritures musulmanes, décrivant l'architecture des maisons locales, la variété des gens qu'on y trouve et leur vie, ses fleuves fantastiques... et même «ses arbres». Les propagandistes de Daech ont donc décidé d'en revenir lourdement au ton eschatologique qui leur était coutumier, et ça n'a rien de gratuit.

La ville syrienne de Dabiq avait donné son nom au mensuel le plus célèbre de l'organisation car elle était cette cité qui, d'après la tradition musulmane, verrait s'affronter les armées de Rome et celles des fidèles d'Allah. Ce combat est vu comme l'accélération de la fin des temps et la condition de la victoire finale de l'islam dans le monde. Or, créer Rumiyah après avoir fondé Dabiq, c'est passer de la tradition à l'objectif métaphysique autant que militaire: Rumiyah, c'est Rome. Rome a le mérite, pour la communication terroriste, de correspondre à la capitale du vieux concurrent de l'islam, le christianisme, mais aussi de symboliser la puissance de la civilisation occidentale.

Comme un avertissement à la Turquie 

Pourtant, Rumiyah pointe une autre cible, dont la priorité s'impose même à Rome. En effet, si une citation, qui trône en haut de la couverture, annonce que les djihadistes ne pourront se reposer que sous «les oliviers de Rumiyah», le hadith rapporté par Ahmad et Ad-Dârimi qui clôt le magazine, tout en bas de page, veut emprunter une autre direction auparavant:

«Le messager d'Allah fut interrogé en ces termes: "Laquelle de ces deux villes sera conquise la première: Constantinople ou Rumiyah?". Il répondit "La ville d'Héraclius sera conquise la première", visant ainsi Constantinople.»

Cette dernière phrase du magazine jette un ultime éclairage sur son titre. Et il s'agit d'un avertissement clair à l'égard de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, qui vient de lancer une offensive aussi importante qu'efficace contre les positions de l'Etat islamique en Syrie.

Robin Verner
Robin Verner (76 articles)
Journaliste
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