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«Je n'ai pas fait de fête le 11 septembre 2002»

La une de Libération, le 12 septembre 2001

La une de Libération, le 12 septembre 2001

Quinze ans après les attentats commis par al-Qaïda contre les États-Unis, la date du 11 septembre dégage toujours une signification complexe pour les personnes nées ce jour-là.

Je regardais un téléfilm sur TF1 quand j'ai entendu le générique retentir et vu le logo des informations apparaître. Le 11 septembre 2001, vers 15h30, quelques jours à peine après mon entrée en seconde, j'avais décidé que je pouvais me tourner les pouces devant la télé en rentrant du lycée parce que c'était le jour de mes 15 ans. Une fois passé mon agacement de voir ce téléfilm sans intérêt interrompu brutalement –Le Mari d'une autre, me rappelle Ozap–, j'ai réalisé, avachie sur le canapé familial, ce qu'il se passait devant mes yeux.

Moi qui rêvait d'aller à New York, je voyais l'un des symboles de l'Amérique partir en flammes. J'étais prostrée devant l'image qui tournait en boucle de ce deuxième avion qui venait de se crasher dans l'une des tours du World Trade Center, dix-sept minutes après le premier. D'abord qualifié d'«accident d'avion» (peu après 9h), l'événement fait vite l'objet du mot «attentat», accompagné de beaucoup de pincettes –«ce serait un attentat». Mais le soleil était franc ce matin-là à New York: la probabilité d'un accident, sans parler de deux, a donc vite été écartée.

J'ai tout de suite appelé mon père, qui ne savait pas de quoi je parlais. Il est allé voir sur l'une des seules télévisions qu'il y avait sur son lieu de travail et m'a rappelée pour me dire que tout irait bien. J'ai regardé toute l'après-midi les gens sauter par les fenêtres du World Trade Center puis les tours s'effondrer, l'une après l'autre. Tout ça ressemblait à un film hollywoodien qui n'en finirait plus – un avion est entretemps venu se crasher dans le Pentagone en Virginie, non loin de Washington, et un autre en Pennsylvanie. J'avais peur mais, depuis ma paisible banlieue parisienne, j'avais l'impression de voir une guerre qui se déroulerait dans le décor des superproductions américaines que j'aimais tant regarder. J'étais une ado qui n'avait pas entendu souvent les mots de terrorisme ou d'attentat. Ou si peu –je n'avais que 8 ans lorsqu'a eu lieu l'attentat du RER B, en 1995.

L'autre anniversaire

Ce 11 septembre 2001, j'avais l'impression d'être au cinéma, ça ne pouvait pas être réel. Le soir, nous sommes allés manger une pizza dans un resto sans charme et tout le monde ne parlait que de ça autour de nous. La serveuse a pris notre commande comme si de rien n'était et ma mère m'a acheté un gâteau. Ce n'est que le lendemain, lorsque mes camarades de classe ont parlé de «Troisième Guerre mondiale» ou quand mon professeur d'anglais est resté interdit devant des élèves aux questions effrayantes auxquelles il ne savait répondre, que j'ai complètement réalisé. Sur la table du salon, ce 12 septembre, la une du Libération acheté par mon père venait me rappeller que tout ça n'était pas de la fiction, que je n'oublierais plus, que je ne passerais pas à autre chose avant un bon moment.

J'ai compris que ma date d'anniversaire était devenue pour toujours la date d'un autre événement, et bientôt d'un autre anniversaire. Auparavant, le 11 septembre, pour moi, c'était l'anniversaire de mon ami Bouzid. Pour le monde entier, c'était celui du réalisateur Brian De Palma, du chanteur Moby ou de l'assassinat du président chilien Salvadore Allende. Après 2001, chaque fois que j'ai eu à donner ma date d'anniversaire, que ce soit pour obtenir des documents d'identité ou organiser une fête, je voyais les visages dépités des étrangers en face de moi. S'ensuivait souvent une discussion sur New York, ce que je faisais ce jour-là ou comment j'avais fêté ça. En 2008, deux mois avant l'élection de Barack Obama, je faisais mes études aux États-Unis et je me demandais si je devais même évoquer sur le campus le fait que j'étais née le jour où près de 3.000 Américains étaient morts. J'ai fini par faire quelque chose de simple, aucun Américain n'était invité, seulement les autres étudiants français avec qui j'étais partie.

Dahlia Gruen est née le 11 septembre 1991 et elle fait tout pour que ce jour reste une fête. Cette Américaine avait 10 ans en 2001 et m'explique que, ce matin-là, ses parents avaient préparé et décoré le salon de leur maison de Boston, lui avaient acheté un gâteau, comme chaque année. Elle est allée à l'école puis les cours ont rapidement été suspendus et le directeur de l'école a expliqué ce qu'il s'est passé. Mais ce n'est que lorsqu'elle est rentrée et que ses parents lui ont raconté «qu'elle a vraiment bien compris»:

«Je n'ai pas fait de fête l'année suivante. Au lieu de ça, j'ai demandé à aider l'association de l'école pour organiser la commémoration des attaques. Mais j'ai lancé tout de suite, en 2001, le site internet birthdayspirit.org pour célébrer toutes ces personnes nées en ce jour tragique, pour me rapprocher et échanger avec des gens nés comme moi le 11 septembre. Je suggère souvent d'allumer une bougie de plus sur le gâteau pour remercier les pompiers morts, par exemple.»

«De plus en plus comme un anniversaire et moins comme un jour tragique»

De l'autre côté de l'Atlantique, tout le monde ne le vit pas aussi bien que Dahlia Gruen. «Parfois, je dis aux gens que j'ai changé la date de mon anniversaire», lançait carrément, en 2010, un consultant immobilier du Massachusetts au New York Times. Il continuait: «Mes anniversaires ont donc toujours été fêtés très simplement.» Une autre femme racontait au quotidien américain qu'elle voulait fêter ces 30 ans ce jour-là: «C'est le premier anniversaire où vous pensez à acheter des assiettes noires au magasin d'accessoires de fête. L'ombre de ce qu'il s'est passé cette journée planera toujours, mais je ne laisserai personne me l'enlever.»

Sur une page Facebook créée par des personnes nées le 11 septembre, dans un statut publié en janvier 2016, on lit le même regret du poids des événements, toujours vivace quinze ans après:

«Cette année, cela fera quinze ans que les tragiques événements du 11 septembre ont eu lieu. Les bébés nés ce jour-là sont aujourd'hui au lycée et obtiendront bientôt leur permis! Les autres ont senti le temps passer et ont vécu cette journée de plus en plus comme leur anniversaire et moins comme un jour tragique pour le pays. Cela prendra des années pour que cela s'atténue complètement (on rappelle encore à mes amis nés le 7 décembre que c'est le jour de la commémoration de Pearl Harbor) mais cela arrivera un jour. Ce n'est pas qu'il faudrait que nous oubliions que le monde a changé et ce que cela a signifié, mais nous pouvons recommencer à en faire un jour comme les autres sur le calendrier et à l'apprécier un peu plus.»

En France, le 11 septembre continue, comme aux États-Unis, d'être le jour où s'est déroulé le premier événement marquant du XXIe siècle, à une époque où on n'imaginait pas encore que, quinze ans plus tard, les mots «attentat» et «terrorisme» feraient partie de notre quotidien. Je fêterai mes 30 ans ce dimanche, et je ne peux qu'imaginer ce que vont ressentir dans quelques semaines ceux nés un 13 novembre.

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