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Depuis cinquante ans, les Trekkies avaient raison (et la France tristement tort!)

Vincent Brunner, mis à jour le 08.09.2016 à 15 h 02

À cause d’un décalage temporel et de vilaines parodies, la France est passée à côté du phénomène «Star Trek» qui fête ce jeudi 8 septembre ses 50 ans. Avec tout le catalogue existant bientôt sur Netflix et une nouvelle série en 2017, les choses vont-t-elles enfin changer?

C’est l’histoire d’un programme dont la télé française a été fière, une série qui racontait les aventures délirantes d’un équipage parti explorer l’univers. Quand les professionnels du domaine s’autorécompensaient, ils lui ont même décerné en 1987 une sorte de Graal, le 7 d’Or. Ce programme a marqué durablement le paysage télé au point qu’encore maintenant son nom reste entouré d’une sorte d’aura cosmique culte.

Celles et ceux qui étaient adultes ou ados durant les années 1980, celles et ceux qui étaient juste nés mais adulent la même décennie ont peut-être compris: je parlais d’«Objectif Nul», la série humoristique des Nuls diffusée sur Canal+ entre février et avril 1987.


Un objet télévisuel resté dans les rétines comme un des plus délirants, parodie désopilante de science-fiction. Au même moment –enfin, à quelques mois près–, un autre Français s’apprête à séduire des millions de téléspectateurs américains. Un personnage fictif, le capitaine Jean-Luc Picard (interprété par Patrick Stewart), censé être né en 2305 dans la petite commune de la Barre, en Haute-Saône. Aux commandes du vaisseau Entreprise, il va partir avec son «crew» explorer des mondes étranges et ce pendant 178 épisodes.

L’action de Star Trek: The Next Generation se déroule un siècle après la série originale des années 1960, reprend les bases de l’univers créé par Gene Roddenberry mais avec moins de kitsch et davantage de fond, d’exigence, de cohérence. Elle met en scène une société utopique où l’argent n’a plus cours et où les espèces cohabitent plus ou moins harmonieusement après s'être un peu foutues sur la gueule –ça laisse rêveur, non?

 

«Ils peuvent pas rediffuser des “Starsky & Hutch”?»

Récompensée sans discontinuer par des Emmy Awards (bon, principalement pour le son, les effets spéciaux ou le maquillage), cette excellente suite devra attendre près d’une décennie avant d’être diffusée chez nous sur feue Canal Jimmy. Celle qui l’a précédé, Star Trek tout court, diffusée pour la première fois il y a cinquante ans a attendu quinze ans qu’une chaîne nationale, TF1, s’y intéresse. Comment expliquer ce décalage temporel, ce passage dans un trou noir qui a été presque fatal au rayonnement ici de la série? Oui, certains spectateurs attentifs avaient déjà craqué pour Star Trek. Dans «Temps X», l’émission des frères Bogdnanoff, c’est le premier film consacré à Star Trek qui était annoncé comme l’événement cinéma 1980. Sept ans plus tard, justement dans un épisode d’«Objectif Nul», William Shatner et Leonard Nimoy apparaissaient en guests, car les Nuls, eux, n’avaient pas peur de la culture populaire de qualité.

C’était la première fois que je voyais une œuvre de science-fiction qui dépeignait un futur où les gens ne se faisaient pas la guerre continuellement, où il n’y avait pas d’apocalypse nucléaire

Dans l’inconscient collectif des Français, Star Trek reste une vulgaire matière à détournement, une chose ridicule dont le bon sens dictait de se gausser. La preuve avec la parodie réalisée par les Inconnus en 1990. Déguisé en Spock, Didier Bourdon annonce d’entrée une mauvaise nouvelle: «Le feuilleton va recommencer pour quelques épisodes, la France est en manque de programmes.» Grimé en Capitaine Kirk, Bernard Campan réplique: «Is ne peuvent pas rediffuser des Starsky et Hutch?». Par ce sketch, le trio d’humoristes a asséné une sorte de coup de grâce, réduisant la série à une pantalonnade mal écrite tournée dans des bureaux colorés.


Comme si la France avait oublié tout son patrimoine en matière de science-fiction (on ne parle même pas de ses super héros)! Ne parlons pas de celles et ceux qui avouent en être fans: avant qu’il ne devienne chic d’être geek, les Trekkies, premiers adeptes en masse du cosplay, ont longtemps été considérés comme des attardés. Car chez nous, si les autoproclamés défenseurs de la langue, les joyeux lurons de l’Académie française peuvent se coopter une épée à la main (pour sabrer les livres qui nuisent à la France, diantrebleu), s’habiller en vulcains aux grandes oreilles pour rendre hommage à Spock a longtemps été méprisé.

«Connue mais peu reconnue»

Heureusement, la réhabilitation de l’univers Star Trek semble enfin en marche. Que la franchise ait droit depuis 2009 (et le premier film réalisé par JJ Abrams) à des blockbusters aux budgets imposants a posé une couche de vernis de respectabilité. Et puis le crédit dont bénéficie la saga des Star Wars a un peu rejailli sur Star Trek. À la fois une bonne chose et un contresens. Pourtant, si on excepte l’espace et les extraterrestres, les deux fictions n’ont rien à voir. «Les gens qui ne connaissent pas pensent que Star Trek, c’est la même chose que Star Wars en moins bien», déplore Paul-Hervé Berrebi, grand connaisseur de Star Trek qui signe avec la réalisatrice Laureline Amanieux une passionnante websérie Téléportation.

«En France, Star Trek est connue mais peu reconnue. Concernant la comparaison avec Star Wars, certains ont l’impression que ce sont deux œuvres jumelles alors qu’elles ne pourraient pas être plus différentes. Star Trek est enracinée dans la réalité et la fiction, l’action se passe dans le futur dans des lieux qui existent. Ainsi, il y a une base d’entrainement de Starfleet à Marseille. Les Star Wars se passent, eux, dans une galaxie fort lointaine il y a très longtemps…dans le passé, donc. Alors que d’un côté, on a le film de cape et d’épée adapté au contexte spatial, Star Trek est tournée vers l’anticipation en héritière de la littérature de Jules Verne.»


Paul-Hervé se souvient avec précision de sa découverte de Star Trek: c’était le 26 décembre 1982 lors d’une diffusion sur TF1 d’un des 13 épisodes piochés dans les trois premières saisons (celles avec Kirk et Spock). Il avait… 5 ans. «J’ai tout de suite été pris, je pense que ce sont les couleurs chamarrées, l’ambiance, l’environnement.» 

En 1986, alors que la Cinq, la chaine de Berlusconi, diffuse toute la série (avec près de vingt ans de retard et un doublage québécois), il plonge vraiment.

«C’était la première fois que je voyais une œuvre de science-fiction qui dépeignait un futur où les gens ne se faisaient pas la guerre continuellement, où il n’y avait pas d’apocalypse nucléaire. On me montrait une humanité qui non seulement avait réussi à s’unir mais qui était devenue le fer de lance d’une organisation plus vaste de planètes. Son but était d’élargir ses connaissances, de découvrir des planètes. Les aventures pouvaient être à la fois drôles et passionnantes, montraient un futur crédible.» 

De plus, le casting est multiracial. Qu’une actrice noire comme Nichelle Nichols ait à la télévision un rôle d’importance (celui d’Uhura, pas une servante, non elle est lieutenant) constitue à un vrai progrès, surtout lors de sa première diffusion en 1966. Quand Nichols envisage de quitter la série au bout de la première saison, c’est Martin Luther King, fan de Star Trek, qui la convainc de rester.

Le rendez-vous manqué de 1988

Si Paul-Hervé reconnaît maintenant que cette première mouture, pourtant fondatrice, est dure à revoir en son intégralité –«il y a même des épisodes que je ne peux pas regarder»–, il attrape définitivement le virus, découvre dans la foulée les films sortis à partir de 1979. Ouvre un blog alors qu’il entame ses études de juriste, se rapproche de Canal Jimmy pour prendre en charge la supervision de la traduction des séries suivantes telles Voyager. Quand il apprend en 2008 que Abrams et la Paramount préparent un nouveau film, il va au culot dans les bureaux français de Paramount, obtient le nom de la personne en charge de l’adaptation et écrit dans le métro sa lettre de motivation. Il se retrouve consultant pour la traduction et la supervision des dialogues.

Le malentendu entre Star Trek et la France, il l’explique par ce décalage temporel dont la série a longtemps souffert:

«En 1988, TF1 a acheté les droits de Star Trek: the Next Generation mais ne l’a pas diffusée alors que ça aurait permis de lui donner une vraie popularité. Dans les conventions à l’étranger, on se rend compte que les Trekkies sont surtout fans des séries postérieures à l’originale. Si Star Trek: the Next Generation avait été diffusée dès 1988, ça aurait changé l’opinion des gens qui n’auraient pas seulement retenu les décors en carton-pâte et les effets spéciaux datés de la première série.»


Les aventures de Picard et de son équipage ont donné lieu à des épisodes fascinants qui reposent sur beaucoup de science, des questions métaphysiques (par exemple la situation juridique de l’androïde Data dans «The Measure of A Man») ou des intrigues bluffantes (comment sortir de la boucle temporelle qui voit l’Entreprise exploser dans «Cause & Effect»). Les séries qui ont suivi, telles que Star Trek: Deep Space Nine ou Star Trek: Voyager, bénéficient assez régulièrement de scénarios complexes et montrent des personnages pas du tout manichéens.

«Même si je n’aime pas toutes les saisons, précise Paul-Hervé Berrebi, il y a des bijoux dans chacune des séries, des arcs excellents… mais aussi des choses très irritantes. Les gens croient que les fans de Star Trek sont des bénis-oui oui alors qu’au contraire, nous sommes exigeants. Si Star Trek a gardé toute sa cohérence pendant cinquante ans c’est grâce à cette exigence. Pour s’immerger dans l’univers, il ne faut pas être embêté par les problèmes de discontinuité ou d’incohérence.»

L’amour des fans pour Star Trek ne date pas d’hier mais carrément d’il y a cinquante ans. C’est grâce aux mordus de la première heure que le Star Trek de Gene Roddenberry (ancien pilote durant la Deuxième Guerre Mondiale et policier reconverti dans la fiction) a pu durer jusqu’en 1969. Bjo Trimble (ci-dessus avec le casting original) et son mari John Trimble sont entrés dans l’histoire comme le couple de fans qui a eu un rôle moteur dans le sauvetage de Star Trek en…1968. Dans une récente interview, Bjo Trimble invoquait d’ailleurs des raisons morales.

«Ça a vraiment été une forte campagne de pétition, éclaire Paul-Hervé Berrebi. Dans les années 1960, l’audience n’était pas encore mesurée selon les classes sociales. Probablement que s’il avait été montré que le public touché par la série était une cible recherchée par les publicitaires, la série n’aurait pas été menacée de déprogrammation.  Ce sont vraiment les fans avec leur ténacité et leur énergie qui ont permis à Star Trek de vivre.» 

Même après la troisième saison de 1969, pourtant la dernière de la première mouture. «Pendant les années 1970, avec les rediffusions, les conventions ont commencé à générer beaucoup de monde et l’idée d’un retour de Star Trek a fait son chemin.» Un comeback qui passé par le grand écran avec quatre longs métrages avant le retour télévisuel de Star Trek: The Next Generation.

Le ciné, l'indispensable vitrine

Star Trek et le ciné, c’est une sorte d’histoire d’amour un peu compliquée qui résiste au temps sans être totalement harmonieuse. «Le reboot opéré par Abrams reste un point d’achoppement entre fans. Enfin, ce n’est pas complètement un redémarrage, il ne fait pas non plus table rase du passé.» Avec son premier Star Trek de 2009, Abrams, le faiseur surdoué, et ses scénaristes ont choisi de faire prendre à l’ l’équipe du capitaine Kirk (celle de la série télé de 1966-1969) un bain de jouvence avec un casting rajeuni –Shatner avait 35 ans dans la vraie vie au début du tournage de Star Trek alors que Chris Pine, celui qui le «remplace» en a 29 au moment de la sortie.

Les films restent une bonne vitrine pour la série et permettent de renouveler l’intérêt pour celle-ci. Après, je pense que le meilleur destin de Star Trek, c’est plus la télévision

Grâce à une astuce scénaristique, ils ont pu prendre des libertés au regard de la continuité avec un prequel qui tient également de la réalité alternative. En tout cas, indéniablement, le traitement à la fois respectueux et pop d’Abrams et de son successeur, Justin Lin (pour le récent Sans Trek: sans limites ni à jeter ni formidable) a rafraichi la franchise.

«Quand on produit des blockbusters à 185 millions de dollars, on ne peut pas se permettre de ne pas ratisser large, estime avec sagesse Paul-Hervé Berrebi. Il faut faire des films grand public, des compromis commerciaux… Ils restent une bonne vitrine pour la série et permettent de renouveler l’intérêt pour celle-ci. Après, je me rappelle une phrase que Spock dit à Kirk dans Star Trek 2: la colère de Khan: “Votre meilleur destin, c’est de commander un vaisseau spatial, pas d’être un amiral.” Je pense que le meilleur destin de Star Trek, c’est plus la télévision que le cinéma.»


Cela tombe bien, alors que toutes les séries existantes vont être progressivement intégrées au catalogue de Netflix, une nouvelle est en cours de production: Star Trek: Discovery. Son action devrait respecter la continuité du petit écran et se dérouler entre Star Trek: Entreprise et Star Trek de 1966, soit dix ans avant la rencontre entre Kirk et Spock. Ceux qui sont aux manettes –le showrunner Bryan Fuller, déjà impliqué sur Star Trek: Deep Space Nine et Star Trek: Voyager, Nicholas Meyer, le réalisateur de La Colère de Khan à la production comme le fils de Gene Roddenberry, Rod– connaissent a priori leur affaire. «Au niveau de la production, c’est un casting de rêve, s’enthousiasme Paul-Hervé Berrebi. Ça sera une excellente série si elle a le temps de développer tout son potentiel.» Disponible en exclusivité sur le site de VOD de CBS, Star Trek: Discovery arrivera le lendemain sur Netflix. Oui, 24 heures de délai et pas seize ans: pour les fans français de Star Trek, ça tiendrait presque de la science-fiction…

* — D'ici là, voir Téléportation s'impose

 

Vincent Brunner
Vincent Brunner (36 articles)
Journaliste
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