Monde

Ouzbékistan: la mort de Karimov, symbole d'un pays vraiment pas comme les autres

Pierre Marti, mis à jour le 05.09.2016 à 18 h 38

Dans un pays qui reste entouré d’une aura de mystère, la façon dont a été accueillie le décès du président au pouvoir depuis vingt-cinq ans dresse le portrait d'une société complexe, à la fois musulmane et laïque, où l’on aime débattre et plaisanter mais où l’on ne peut impunément critiquer son gouvernement.

Des fleurs gisent dans une rue de Tachkent après l'annonce de la mort d'Islam Karimov. STR / AFP.

Des fleurs gisent dans une rue de Tachkent après l'annonce de la mort d'Islam Karimov. STR / AFP.

Ce soir-là, il fait bon à Tachkent. Dans le nord de la ville, où se mélangent quartiers populaires et villas cossues, les passants se pressent le long de l’avenue Buyuk Ipak Yo’li («Grande Route de la Soie»), nommée ainsi par le gouvernement quelques années plus tôt mais que tout le monde désigne encore par son ancien nom, celui du poète Maxime Gorki. Un soir d'automne comme les autres dans les rues de la capitale, métropole vaste et aérée d’un peu plus de deux millions d'habitants, adossée aux contreforts occidentaux de la chaîne du Tian Shan, dont on aperçoit, au loin vers l'est, les sommets déjà blancs. À l'ouest et au sud s'étend un morceau de steppe et, plus loin, la ville touristique emblématique de Samarcande, et le désert. Ce que la cité de Tamerlan évoque de mythique reflète l’ignorance mi-fascinée, mi-condescendante du reste du monde face à une région méconnue, qui reste entourée d’une aura de mystère, entretenue à la fois par les clichés exotiques occidentaux et par la culture du secret qui y règne toujours.

Ce soir de 2010, la nuit vient de tomber dans le quartier Mirzo Ulug’bek, on est en terrasse à boire de la bière Qibray, du thé ou même de la vodka, on mange des grillades, des somsas ou des quartiers de pastèque dans les restaurants et autour des petits kiosques de restauration rapide. Et puis, en deux minutes, des policiers se répartissent à quelques mètres de là le long de l’avenue de deux fois quatre voies au milieu de laquelle passent les tramways. Et soudain, c’est comme si on avait ramené au minimum le bouton du volume sonore de la vie le long de la large avenue, si animée quelques instants plus tôt.

On y voit maintenant un agent de police en faction tous les trente mètres et d’autres arrêtent le trafic sur l’axe nord-sud, tandis que l’axe sud-nord ne reçoit plus de voitures des rues et avenues adjacentes, également bloquées. Les piétons ne peuvent plus traverser, la chaussée est déserte sur l’axe sud-nord et les passants semblent discrètement s’en éloigner, tandis que les policiers allument leurs bâtons lumineux qu’ils tiennent à l’horizontale, les bras écartés face à la chaussée. De part et d’autre de l’avenue, il n’y a étrangement pas de linge étendu aux fenêtres des bâtiments: c’est interdit et les forces de sécurité se sont assurées à l’avance, comme tous les jours, que cela est respecté, afin qu’un tireur ne puisse s’y dissimuler… Soudain, une voiture noire remonte l’avenue à tombeau ouvert. Une minute plus tard, une poignée des berlines allemandes de la présidence font leur apparition, coordonnées comme un étrange ballet lent et dominateur, et disparaissent. Et puis, en quelques secondes, les bâtons lumineux s’éteignent, les policiers se dispersent et la vie reprend son cours tout autour de l’avenue, sans que personne ne parle de ce qui venait de se produire, comme si rien de tout cela n’avait existé, parce qu’ici, c’est normal.

Les deux corps du roi Karimov

Cette scène, répétée pendant des années, c’était celle du convoi présidentiel d’Islam Abdouganiévitch Karimov, décédé le vendredi 2 septembre 2016. Les habitants de Tachkent ne la reverront pas tout de suite, si tant est que le prochain président du pays adopte également sa mise en scène sécuritaire, caractéristique de la seconde partie de ce qu’on est tenté d’appeler l’ère Karimov. Quel sera le legs de cette ère? Sera-t-il possible pour le pays, qui n’a connu que la présidence Karimov depuis son indépendance en 1991, de se donner un régime politique et une société plus libres, sans sombrer dans un chaos que les analystes conservateurs promettent souvent, menaçants, aux pays en voie de démocratisation?

L’Ouzbékistan des 25 dernières années a été un régime qui n’a pas adopté des pratiques politiques réellement démocratiques et qui a gardé une grande partie des structures et des techniques de maintien de la sécurité, par la surveillance et la répression, qui caractérisaient l’Union soviétique pendant les décennies précédentes. Aux yeux des Occidentaux, Islam Karimov serait l’incarnation et la caricature de cela: un mélange de politique à la soviétique, de culte de la personnalité façon Corée du Nord et de laïcité à la Saddam Hussein. On peut se dire que l’ère Karimov restera donc comme celle de l’accès à l’indépendance et celle de l’autoritarisme soviétique renouvelé sous une nouvelle forme mais en Ouzbékistan, pour la plupart des gens, il était l’homme qui a mené le pays lors de son indépendance et a maintenu sa stabilité, celui qui a fait que, contrairement à plusieurs Etats post-soviétiques, il n’a pas connu de conflit armé. Depuis les indépendances, en 1991, de plusieurs États issus de l’URSS, il y a eu la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au Haut-Karabagh, mais aussi en Tchétchénie, au Tadjikistan, entre la Russie et la Géorgie, entre la Russie et l’Ukraine ainsi qu’en Afghanistan, un Etat avec qui l’Ouzbékistan partage sa frontière méridionale. Ces conflits, sans oublier les guerres en Irak, dans les Balkans et en Syrie plus récemment, ont contribué depuis vingt-cinq ans à donner aux habitants des régimes autoritaires d’Asie centrale la sensation qu’ils n’étaient pas si mal lotis et que leurs dirigeants pouvaient être crédités de cela.

Dans les messages postés en russe et en ouzbek ces derniers jours sur Facebook, Vkontakte et dans les commentaires d’articles publiés en ligne par les médias, on retrouvait donc souvent la formule «Merci pour la paix», qui paraît étrange lorsque l’on songe à la violence utilisée par le régime contre sa propre population lorsqu’elle l’a contesté. Quand les citoyens ouzbékistanais pleurent Islam Karimov et s’inquiètent pour l’avenir, ce n’est pas seulement qu’ils peuvent être ignorants de la répression qu’il a fait mener, des prisonniers politiques arrêtés et torturés au nom de la lutte contre l’extrémisme et du contrôle total sur les organisations politiques et les médias, ce n’est pas seulement qu’ils accepteraient tout cela par impuissance mais aussi qu’ils considèrent très souvent que c’était nécessaire à la survie de la jeune nation indépendante, et toujours préférable à la menace brandie par le régime de l’émergence d’une variante locale du talibanisme afghan.

Islam Karimov avec le président russe Boris Eltsine à Tachkent, le 11 octobre 1998. ANVAR DZHAKHON / POOL / AFP.

Karimov s’est d’abord imposé comme un maître politique machiavélien par sa capacité à jouer de son corps et de sa parole, lorsque, dans les premières années de sa présidence, il s’imposait physiquement dans les assemblées locales où sa ligne politique était contestée, puis en jouant sur la mise en scène de sa présence et de son absence pour se faire passer pour omniprésent et omnipotent. Si l’autoritarisme de Karimov avait une originalité, c’est aussi en ce que, contrairement au dictateur turkmène Saparamourat Niazov, il n’a pas tenté de mettre en place un culte de la personnalité classique mais s’est créé de son vivant une image de personnalité tutélaire distante et silencieuse, apparaissant de moins en moins en public et à la télévision mais dont les sages propos patriotiques se trouvaient de plus en plus cités dans les livres d’école. Comme les souverains du Moyen-Âge décrits par l’historien Ernst Kantorowicz dans son classique Les deux corps du roi, la force d’Islam Karimov a été de se créer deux enveloppes: le corps physique et mortel du soldat et orateur des luttes fondatrices et le corps spirituel immortel de la figure du sage silencieux tissant le roman national.

Quand les murs peuvent avoir des oreilles, il y a beaucoup de muets

Peu de choses, dans les Etats où règne un régime autoritaire, surprennent autant que le silence. Au silence de l’autocrate répondait en Ouzbékistan celui du peuple. C’est le silence gêné, celui des questions évitées, des choses dont on ne parle pas, le silence qui voile les cultures politiques souterraines, les rancoeurs et les espoirs, ce silence non-dit mais assimilé par tous, que même le visiteur étranger finit en quelques mois par trouver familier. C’est l’inverse de l’éternelle discussion politique approximative, braillarde mais parfois sympathique, des zincs de France, c’est l’inverse des débats enflammés à la sortie de la fac, du «On ne nous dit pas tout» franchouillard qu’on jette comme une interjection en se moquant haut et fort des travers des puissants. C’était aussi, un jour, un Ouzbek de 70 ans qui désignait du doigt le plafond d’un restaurant de Samarcande en remuant la tête quand on avait eu la naïveté de lui poser une question sur la politique économique du gouvernement. Quand les murs peuvent avoir des oreilles, il y a beaucoup de muets.

Le silence des gens des dictatures, c’est aussi une absence qu’on oublie à force de ne pas en parler, ou alors si bas, si parcimonieusement, avec des gens de confiance, pas à la maison de thé du coin ou au marché. Loin de l’enthousiasme parfois naïf des Occidentaux pour les dynamiques numériques du printemps arabes, en Ouzbékistan, internet ne fait pas exception. Si beaucoup d’Ouzbékistanais utilisent des VPN, notamment pour visiter les sites bloqués par le gouvernement, le contrôle des télécommunications fait partie du quotidien du pays. L’État est toujours là, qu’il s’agisse d’acheter une carte SIM ou de faire installer chez soi un boîtier d’accès à internet. Comme l’a noté la chercheuse Sarah Kendzior, le ministère de l’Intérieur considère que tout ce qui est écrit sur l’Ouzbékistan en ouzbek ou en russe sur internet relève de sa souveraineté, y compris les publications mises en ligne depuis l’étranger et les échanges entre la population du pays et sa diaspora.

Silence, surnoms affectueux et agressivité

Après les premières affirmations, le 28 août, par le site Fergananews qu’Islam Karimov serait mort, puis l’annonce par le gouvernement d’une simple hospitalisation du président, et enfin la publication par Lola Karimova-Tillyaeva, sa fille cadette, d’une confirmation trilingue de l’hémorragie cérébrale subie par son père le 27 août, il a semblé que l’Ouzbékistan continuerait de vivre avec cette culture du silence et du refus de toute parole dissidente.

Message posté sur Facebook, le 29 août, par Lola Karimova-Tillyaeva, la fille cadette d'Islam Karimov.

Dans un premier temps, le gouvernement, les médias et la plupart des internautes ouzbékistanais se sont tus, répétant plutôt à l’envi les hauts faits de l’équipe de boxe nationale et sa razzia aux Jeux olympiques, ou diffusant des photographies du tout nouveau fleuron de la flotte de la compagnie aérienne Uzbekistan Airways, un Dreamliner aux couleurs du pays. Pendant ce temps les médias d’opposition en exil s’emballaient, les médias russes se montraient relativement prudents dans leurs spéculations tandis que les médias occidentaux se souvenaient soudain de l’existence de l’Ouzbékistan et de son éternel président et émettaient quelques hypothèses, ressortaient quelques vieux dossiers.

Ce n’était en effet pas la première fois qu’Islam Karimov était annoncé mort. Déjà, en 2003, des diplomates européens affirmaient confidentiellement à qui voulait l’entendre qu’ils savaient de «source sûre» que le président était atteint d’une leucémie et n’avait plus que quelques mois à vivre... Au début des années 2010, on le disait victime d’un cancer, qui justifiait ses apparitions plus rares. En 2013, un infarctus avait fait annoncer à beaucoup que la transition politique était imminente, mais Islam Karimov était toujours revenu, à chaque fois plus vieilli et discret mais régulièrement présent et rassurant pour beaucoup. Des pages Facebook humoristiques ouzbékophones très populaires telles que Uzbek MDK et Troll Uz avaient par exemple commencé à diffuser un mème mettant en scène le cardiologue russe Léo Bokeria avec la mention «Islom Abdug‘aniyevich récupère», en référence à la rumeur du succès de sa supposée intervention réalisée lors d’un voyage d’urgence à Tachkent, ce que que l’intéressé a officiellement démenti le 28 août.

Très vite, en effet, le respect du silence officiel a cessé, et alors que la vie de Karimov était normalement très peu commentée sur l’internet ouzbékophone, sa mort supposée a déclenché un flot de commentaires sans précédent dans l’histoire du pays, précisément parce qu’il ne s’agissait pas d’une discussion politique classique mais presque d’une affaire de famille, dans la continuité de l’image de Karimov comme bon père et grand-père promue par le gouvernement et les médias en Ouzbékistan. Sur les forums et réseaux sociaux, ces jours-ci, on a vu fleurir les surnoms affectueux: «Islom bobo» («papy Islam»), «bobojon» («grand-père» en ouzbek), mais aussi «diédouchka» en russe, la seconde langue du pays mais utilisée comme langue principale par de nombreux médias... Les rumeurs ont vite commencé à se propager mais sur Facebook et Vkontakte, les réseaux sociaux préférés en Ouzbékistan, beaucoup maintenaient que le président n’était pas mort, contrairement aux prétendues informations répandues sur la toile, et appelaient à prier pour lui. On se méfiait des articles diffusés notamment par Fergananews, média engagé dans la lutte contre le régime Karimov.

Dès le 28, une page Facebook de soutien à Karimov était créée et tentait de relancer le hashtag #withkarimov créé par des partisans du président lors de la précédente élection présidentielle et de diffuser une pétition demandant la fermeture de Fergananews. Jeudi, les commentaires sous un article en russe consacré à la pétition témoignaient de la fin de l’acceptation par la population de la ligne du gouvernement. Une femme notait avec un émoticone de tristesse: «Malheureusement, ils ont raison.». On lui répondait avec agressivité: «Qu’est-ce que vous en savez?», «Ne propagez pas de fausses rumeurs», «Vous le dites pour l’avoir entendu ou vous savez vraiment?» Elle répondait simplement «Les gens de Samarcande savent», en référence aux intenses préparatifs qui, en vue des funérailles présidentielles, avaient déjà débuté dans la seconde ville du pays, alors que le président n’était officiellement toujours pas mort!

Contradictions d'une société

Depuis ce vendredi, le silence officiel a cessé: c’est sûr, Islam Karimov est mort. C’est le soir qu’est venu le communiqué du gouvernement et du Parlement à la télévision, indiquant que le cœur du président avait cessé de battre à 20h15 heure locale (17h15 en France). Le matin du vendredi 2 septembre, le Journal officiel du cabinet des ministres annonçait déjà en ouzbek et en russe que le président se trouvait dans un état critique. Auparavant, le même cabinet des ministres avait annoncé dimanche que le président était hospitalisé et fait démentir sa mort annoncée par certains médias. Selon Fergananews, Islam Karimov était en fait en état de mort cérébrale dès le 29 août mais aurait été maintenu en vie jusqu’à ce vendredi. Les chaînes de télévision ont exclu les divertissements de leur grille des programmes, privilégiant les émissions sur la culture et l’histoire du pays, notamment son indépendance et comme l’a noté Reuters, les rues du centre-ville Samarcande ont été l’objet d’un grand nettoyage important dès jeudi accompagné d’une forte présence policière, annonçant les funérailles nationales tenues dans la ville natale du président samedi.

Parmi les opposants en exil, quelques-uns publiaient des commentaires rageurs se réjouissant de la fin-supposée du «tyran», «ennemi de l’islam», mais une très grande majorité des internautes ouzbékophones et russophones marquaient leur attachement à Islam Karimov par des messages de soutien très enthousiastes et émus. Cela peut nous surprendre tant notre culture politique nous fait oublier le fonctionnement du rapport qu’ont souvent les habitants des pays autoritaires avec leurs dirigeants, même les plus dictatoriaux. N’en déplaise à OSS117, une dictature, ce n’est pas forcément «quand les gens sont communistes, qu’ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair»... Cela peut être un pays au climat parfois très froid, parfois très chaud mais somme toute très agréable, où l’on mange et l’on boit, où l’on chante et l’on rit aussi.

Le film le plus populaire de l’histoire de l’Ouzbékistan s’appelle Mahalla duv-duv gap, une comédie de 1960 dont le titre signifie «Tout le quartier en parle», ce qui illustre bien certaines contradictions de la société ouzbèke contemporaine, entre son goût pour la discussion et son intériorisation de l’impossibilité d'exprimer tout haut une opinion politique divergente. Son aspiration à la modernité, sa fierté de sa culture, et son acceptation parfois aveugle de la perpétuation d’une forme de violence politique extrême héritée des périodes des impérialismes russes et soviétiques, et renouvelée par les craintes liées à l’accès à l’indépendance. L’humour survit toujours malgré tout, à l’image du héros de fiction favori du pays, un personnage nommé Hoja Nasreddin qui se moque des riches, des hypocrites et des puissants. Personne ou presque n’a osé la partager sur les réseaux sociaux mais, en Ouzbékistan, la blague acerbe de la semaine disait qu’Islam Karimov ne mourrait jamais parce qu’il fallait auparavant qu’Islam Karimov signe le décret présidentiel autorisant cela…

Bien sûr, dans la France du XXIe siècle, on a tôt fait d’ironiser sur la pompe et l’ambiance légèrement martiale des funérailles du président ouzbek, sur les larmes d’émotion vues dans des vidéos du jour de l’enterrement du président aussi bien sur les joues de jeunes gens qui avaient grandi avec Karimov que sur celles de babouchkas en foulard qui avaient connu le stalinisme. Ca serait oublier le désarroi de nombreux français à la mort de De Gaulle, même chez ceux qui ne votaient pas pour lui ou avaient dénoncé sa politique, ou encore le fait que le cercueil du président français était arrivé à l’église de Colombey sur un véhicule blindé couvert d’un drapeau bleu-bleu-rouge. Même si De Gaulle n’était pas Karimov, et sans négliger l’autoritarisme et les atteintes aux droits de l’homme régulières qui ont marqué les 25 dernières années en Ouzbékistan, il semble finalement normal que la mort de la figure décisive d’une période fondatrice de l’histoire d’un pays ait une dimension extraordinaire, même quand elle est attendue. Il faut aussi s’efforcer de prendre en compte les nombreuses sources d’incertitude qui structurent l’imaginaire politique de 30 millions de personnes qui vivent au centre de l’Asie, entre la Russie, la Chine et le Moyen-Orient, qui font qu’un jeune pays musulman et laïc où l’on aime débattre et plaisanter soit dans le même temps un pays où l’on ne peut pas impunément critiquer publiquement son gouvernement.

Pour l’heure, la parole critique ne se répand pas sur les réseaux sociaux, le temps du deuil faisant plutôt fleurir les messages de soutien à la famille Karimov, les hommages mièvres et les photographies du président, jeune et souriant, ou bien plus vieux, de dos, prêt à faire sa sortie. Sur Facebook, beaucoup ont remplacé leur photo de profil par un rectangle noir, un drapeau de l’Ouzbékistan obscurci par un ruban sombre ou encore une image du blason national, ses couleurs bleu, blanc, vert et or remplacées par du noir et blanc.

A présent, le premier ministre Chavkat Mirzioïev semble favori pour succéder à Islam Karimov au terme de la période de présidence provisoire de trois mois assurée par le président de la chambre haute, Nigmatualla Youldachev, en attendant la tenue d’élections. Malgré un changement de façade, il y a très peu de chances pour que celles-ci offrent un réel choix démocratique au peuple d’Ouzbékistan et, malgré les évolutions des dernières années et le dynamisme des Ouzbékistanais sur les réseaux sociaux ces derniers jours, internet continuera d’y être contrôlé très étroitement et ne sera sûrement pas tout de suite un lieu d’émergence d’une contestation de l’autoritarisme. Samedi, invité au spectacle politique d’un pays qui n’est pas le mien mais qui fait un peu partie de moi quand même, j’ai espéré, en revoyant sur mon écran d’ordinateur le ballet des berlines allemandes noires de Karimov qui traversaient une dernière fois les larges avenues de Tachkent sous le regard des policiers et de la foule des badauds endeuillés, que ce pays aurait droit de ne plus avoir de président à vie.

Pierre Marti
Pierre Marti (1 article)
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