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Il faut accepter le lien de la majorité des musulmans de France avec l'islam de l'Algérie ou du Maroc

Henri Tincq, mis à jour le 07.09.2016 à 10 h 20

Quelle instance représentative pour les musulmans de France? Comment financer les lieux de culte? Comment former les imams? Alors que les interrogations se multiplient dans un pays en proie à la violence djihadiste, notre spécialiste religion Henri Tincq et l'islamologue Rachid Benzine font le point.

Des fidèles à la mosquée de Fréjus, le 22 janvier 2016. BORIS HORVAT / AFP.

Des fidèles à la mosquée de Fréjus, le 22 janvier 2016. BORIS HORVAT / AFP.

L'islamologue franco-marocain Rachid Benzine devrait prochainement être nommé par Bernard Cazeneuve et Najat Vallaud-Belkacem comme l’un des trois membres de la commission de réflexion sur la formation des imams en France. Par ailleurs, ce spécialiste de l’exégèse coranique vient d’être décoré par le roi du Maroc Mohammed VI, «Commandeur des croyants», à la veille de son réquisitoire du 27 août à Rabat contre les dérives extrémistes et djihadistes. Double occasion pour ouvrir un dialogue avec ce jeune intellectuel musulman, auteur de deux ouvrages remarqués, Les nouveaux penseurs de l’islam (Albin Michel, 2004) et La République, l’Église et l’islam: une révolution française (Bayard, 2016) .       

Henri Tincq: En aura-t-on fini un jour de parler de l’organisation de l’islam en France? Depuis près d’un demi-siècle, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont échoué à faire émerger une représentation unique, structurée, respectée de l’islam, à l’image de ce qui existe dans les consistoires juif, protestant ou les institutions de l’Église catholique. Au début des années 1990, le ministre de l’Intérieur socialiste Pierre Joxe avait mis sur pied une instance représentative à présidence tournante, appelée CORIF (Conseil de réflexion sur l'avenir de l'islam en France). Mais elle a lamentablement succombé à ses divisions.

A son tour, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur en 2002, avait arraché un accord entre les principales obédiences rivales: la Mosquée de Paris, fidèle à l’Algérie; la Fédération des musulmans de France, liée à la Ligue islamique et au Maroc; l’Union des organisations islamiques de France, proche des Frères musulmans. Mais depuis ce compromis, alors qualifié d’historique, le Conseil français du culte musulman (CFCM) se montre incapable de travailler de manière collégiale et transparente, alors que tant de tempêtes secouent aujourd’hui l’islam et la société française. Alors, on bute sur la question: est-ce la faute des musulmans, incapables de s’unir et de proposer, ou celle de la République laïque? Il y a pourtant urgence à s’organiser, comme le montrent les impatiences d’un Manuel Valls.

Rachid Benzine: La triste vérité à dire, c’est que l’immense majorité des musulmans en France se désintéresse presque complètement de l’organisation du culte de l’islam! Et cela dure depuis plus de trente ans. Pour deux raisons. La première, c'est qu’ils sont encore très attachés à l'islam traditionnel de leur pays d'origine pour connaître l'orthodoxie et les pratiques auxquelles se référer. La deuxième, c'est que la majorité d’entre eux ne veut pas être soumise aux «diktats» d'imams, de muftis, d'organisations militantes en France.

On a du mal à comprendre cela dans notre pays de vieille tradition catholique, dominé par un modèle «césaro-papiste», celui d’une parole unique venue d’en haut, qui s’adresse à tous et contrôle tout. Mais c’est la réalité de l’islam. Nous n’y pouvons rien. J’ajoute que les musulmans en France sont tellement «sécularisés» qu’ils n’attendent plus rien d’une hiérarchie s’exprimant en leur nom. Pour moi, cette «privatisation» de la religion chez beaucoup de musulmans est même devenue une preuve d'intégration, plus grande qu’on ne le croit, au fonctionnement de la société française et à sa laïcisation. Va-t-on le leur reprocher?

«Depuis trente ans, rien ne bouge»

H.T.: Mais il faut bien des interlocuteurs pour traiter de problèmes devenus considérables comme le contrôle des mosquées, la formation des imams, la montée de la radicalisation, la tentation de la violence djihadiste, le développement d’internet sur lequel se «bricolent», comme disent les sociologues, toutes les croyances, y compris l’islam. Pas plus que l’Etat, la communauté musulmane ne s’en sortira si elle ne s’organise pas, ne développe pas ses propres procédures de contrôle, ne désigne pas ses porte-parole.

Cela fait plus de trente ans que la question est posée et rien ne bouge. Les autres grandes religions sont organisées et intégrées dans le paysage politique. Pas l’islam… Bien sûr, on ne peut appliquer à un islam sans hiérarchie (au moins dans sa version sunnite majoritaire en France) le modèle «césaro-papiste», mais en attendant, les problèmes s’accumulent et s’aggravent et créent de véritables chocs dans la société française.

Rachid Benzine, en avril 2016. MIGUEL MEDINA / AFP.

R.B.: Je le conçois parfaitement, mais c'est une illusion de croire qu'une seule structure pourrait remplir ce rôle de représentation, d’organisation d’une «communauté» de 5 à 6 millions de personnes, tant il y a d’oppositions par exemple entre l'islam officiel algérien, l’islam marocain, l'islam du Milli Gorus turc, l’islam des confréries africaines, sans oublier le vieux fond de rivalité algéro-marocaine.

Il y a chez beaucoup de nos responsables politiques le désir de voir émerger une sorte d'«Eglise musulmane» organisée selon le modèle catholique, mais ce qui serait le plus souhaitable, à mon point de vue, et ce à quoi avait pensé en son temps le ministre Pierre Joxe, ce serait une sorte de Fédération musulmane de France à l'image de la Fédération protestante de France, fédérant plusieurs entités, plusieurs courants et sensibilités. Mais qui, parmi les fédérations et mouvements existants dans l’islam, veut vraiment cela? Qui est disposé à jouer la «communion» des uns avec les autres? 

Je crois que l'on ne pourra pas avancer tant qu'on n'acceptera pas comme une donnée incontournable le lien de la majorité des musulmans de France avec l'islam soit de l'Algérie soit du Maroc. C'est dans une coopération intelligente avec ces islam(s) et une meilleure intégration de la nouvelle génération de Français de confession musulmane que pourra se construire une structure représentative de l'islam des musulmans de France.

H.T.: Mais on peut penser exactement l’inverse. On peut penser que c’est, au contraire, en rompant le lien ombilical avec les pays d’origine, en recrutant des imams exclusivement en France et en les formant, en prohibant le financement étranger des mosquées qu’on arrivera enfin à faire émerger un «islam de France», indépendant et stable. Bien sûr, une telle exigence financière est difficile à concilier avec les obligations d’une République laïque, mais des formules souples peuvent être trouvées. Toute l’histoire de la laïcité depuis un siècle prouve que l’Etat et les religions ont toujours su trouver des compromis entre le libre exercice des cultes et l’impossibilité pour l’Etat de les subventionner.

R.B.: J’entends bien cette demande d’un islam de France indépendant de ses filières d’origine qui est aujourd’hui celle du gouvernement français, mais je m’interroge: où sont les lieux de formation théologiques solides en France? Comment peut-on imaginer interdire des financements étrangers pour le culte musulman dès lors que, dans presque tous les autres domaines, on ne cesse de faire appel à des financements et à des investissements étrangers, en particulier des investissements provenant de l'Arabie saoudite et du Qatar? Pourquoi la Russie a-t-elle le droit de faire construire une superbe cathédrale en plein cœur de Paris et pourquoi faudrait-il refuser le financement étranger, au moins partiel, d’une mosquée? La grande Mosquée de Lyon, construite avec les fonds de l’Arabie saoudite, ou celle de la ville d’Évry avec l’argent marocain, sont-elles des repaires de djihadistes? Pas du tout et vous le savez.

Refuser des financements étrangers pour le culte musulman pourrait se comprendre s’ils venaient de pays qui veulent déstabiliser la France, mais qu'est ce que cela pourrait bien signifier pour des pays avec lesquels nous avons des liens de coopération anciens et étroits?

N'oublions pas, de surcroît, que la majorité des musulmans de France sont des citoyens français. Ils ont une double nationalité, souvent la nationalité algérienne ou la nationalité marocaine. Pour eux, parler de «financements étrangers» quand il s'agit du pays de leurs parents et de celui de leur autre nationalité n'a aucun sens. Interdire me paraît impensable et même regrettable. Un Kamel Kabtane, recteur de la grande mosquée de Lyon, modèle de modération, serait certainement très heureux de pouvoir bénéficier de financements de l'Algérie ou du Maroc pour le Centre de civilisation musulmane qu'il essaye de construire. En revanche, j’insiste pour dire que la République est en droit de revendiquer et d’exiger la transparence la plus totale de ces financements.

H.T.: Autre tarte à la crème, si j’ose dire, la formation des imams. Depuis trente ans, c’est le vœu pieux de tous les pouvoirs publics et responsables laïcs de la communauté. Mais on n’y arrive pas. On n’a pas les moyens. On ne sait pas quel contenu il faut enseigner. L’Etat laïque ne peut s’immiscer dans la formation d’une religion quelqu’elle soit, sauf lorsqu’il s’agit d’un personnel religieux intervenant dans des aumôneries publiques, à l’armée, en prisons, dans les hôpitaux publics ou les établissements scolaires. Autrement dit, tout le monde est paralysé et, pendant ce temps, des initiatives privées de formation à l’islam, parfois suspectes, se font jour.

R.B.: En effet, c’est un sujet de malentendu entre la France et la communauté. Dans les pays musulmans, la formation des imams et leur contrôle sont organisés par l'Etat. Mais une telle chose n'est pas pensable dans une République laïque. Vous avez raison: l'Etat français ne peut s'immiscer dans la formation des cadres musulmans. En revanche, il peut favoriser la mise en place de formations complémentaires à des formations théologiques: formation à la connaissance de la culture française, à la connaissance du fonctionnement des institutions républicaines... Cela existe déjà depuis quelques années à Paris et à Lyon.

Mais le principal enjeu est dans le contenu enseigné. Dans les pays du Maghreb, les imams reçoivent une formation religieuse classique, mais les sciences humaines sont globalement ignorées. L'étude objective et académique des autres religions est totalement méconnue. Ce qu'il faut donc souhaiter pour les imams de France, c'est une formation aux sciences traditionnelles, mais aussi une ouverture aux sciences humaines.

C’est un enjeu capital pour l’avenir. On doit relire la tradition musulmane, les textes sacrés à la lumière des sciences humaines, de la philosophie, de l’histoire, de l’anthropologie. L’apport des sciences humaines est un horizon indépassable pour toutes les religions et l’islam n’y échappera pas… Il ne peut se passer de cette modernité intellectuelle, malgré toutes les résistances enregistrées, malgré les pesanteurs, malgré l’oppression qui frappe, dans certains pays, ses enseignants, ses auteurs et tous ceux qui se risquent à une relecture historico-critique de la lettre du Coran et de la Tradition prophétique.

Bien sûr cela aura des conséquences. Il faudra affronter les milieux fondamentalistes. Et cette relecture critique des textes aura des conséquences inévitables sur notre manière de croire, sur notre rapport aux textes, aux dogmes, aux normes. Mais les Églises chrétiennes sont aussi passées par là. Elles ont été confrontées à des tempêtes. L’Église catholique a mis un siècle avant de reconnaître l’apport des sciences humaines, de l’histoire et de l’anthropologie, mais aujourd’hui personne ne conteste qu’elle soit entrée dans une ère de plus grande modernité intellectuelle. La spiritualité est à ce prix.

«Le futur de l'islam va se jouer sur internet»

H.T.: L’introduction des sciences humaines dans les études religieuses est en effet la condition indispensable d’un renouveau de la pensée islamique. Mais permettez-moi de vous dire qu’en Occident, on en doute. On peine à croire que ce soit possible dans l’islam. Les débats sur l’exégèse coranique n’existent pas ou sont étouffés. Le statut de la parole de Dieu «incréée» rend le Coran intouchable et la Tradition la plus irréformable de toutes celles qui existent dans les religions. Vous qui avez écrit sur les «réformateurs» de l’islam, vous savez mieux que personne combien ceux-ci ont échoué dans la plupart de leurs pays.

J’ajoute qu’on voit mal comment les imams exerçant en France, qui peinent déjà à s’adapter aux règles de la société française, à maîtriser les nouveaux canaux comme internet, pourront demain adapter leur enseignement et leurs prêches à l’apport des sciences humaines.

R.B.: Détrompez-vous. Des débats exégétiques et philosophiques, beaucoup plus hardis que ce que vous pouvez imaginer, existent déjà dans les maisons d’édition et dans les médias du Maghreb, par exemple. Mais hélas, on ne le sait pas. Faute de traduction, on n’en a pas la trace en France. Par ailleurs, des initiatives existent en Belgique, en Allemagne, de formation théologique où l’on confronte les textes sacrés avec la réalité de l’histoire et de la philosophie. De jeunes théologiens, de futurs imams vont naître de ces cercles de recherche. C’est très prometteur. Car comment peut-on devenir théologien en faisant l’impasse sur la philosophie et l’histoire?

La question du statut du texte sacré, «incréé» dites-vous, est mal posée. Ce n’est pas elle qui détermine en dernière instance la manière de l’interpréter. Les musulmans n’ont pas cessé de se réapproprier le Coran et de l’interpréter à travers l’histoire, quelque soit le statut de la lettre. Les trésors de la tradition le démontrent aisément. Ensuite, il faut savoir que le statut du Coran «incréé» est le fruit de débats et de combats théologico-politiques du IXe siècle. Vous ne pouvez pas enfermer et faire dépendre les lectures du Coran issues du VIIe siècle de débats qui lui sont ultérieurs. Au temps de la révélation coranique, cette question de «créée» ou d’«incréée» ne se posait pas. Enfin, toute lecture, y compris celle qui se veut littéraliste, est déjà en soi une interprétation. Nous n’échappons jamais à l’interprétation.

Je dirai enfin que vous avez raison d’insister sur internet, un outil auquel les futurs imams doivent aussi se confronter. On assiste à une telle dérégulation des normes et de l’autorité religieuse que je n’hésite pas à dire que le futur de l’islam va se jouer sur Internet.

H.T.: On a l’impression, à vous entendre, qu’une course de vitesse est engagée entre cet islam moderne et libéral que vous appelez de vos vœux et l’islam radical qui non seulement rejette toute «contextualisation» des textes sacrés et considère comme démoniaque l’apport des sciences humaines, mais veut en outre retourner à l’islam des origines, soi-disant pur et intégral. N’est-ce pas trop naïf de penser que le recul militaire de Daech sur le terrain en Irak annonce un recul de l’idéologie djihadiste dans le monde?

R.B.: Oui, c’est naïf, précisément parce que le djihadisme est une idéologie révolutionnaire mondiale. Elle est doublée d’une utopie mobilisatrice, répondant chez beaucoup de jeunes –de toutes nationalités, de toutes catégories sociales et intellectuelles– à ce que j’appelle les quatre «rêves».

Rêve de l'unité, à travers le califat comme institution théologico-politique pour unifier le monde musulman et recréer l’empire musulman capable d’affronter l’empire occidental. Rêve de dignité pour faire face aux ressentiments et à l'humiliation des musulmans venus du monde colonial et occidental. Rêve de pureté pour des groupes qui ne supportent pas les troubles identitaires, la mixité et la mondialisation et veulent retrouver des frontières permettant de définir le mal et le bien, ce qu'est un homme et ce qu'est une femme. Cette pureté peut aller jusqu’à la volonté de purification… La violence devient alors un acte moral pour l'instauration de ce nouvel ordre mondial. Rêve de salut enfin pour des jeunes qui, faute de donner un sens à leur vie, cherchent à donner un sens à leur mort.

On s’interroge depuis les premiers attentats pour savoir s’ils sont le fait d’une «islamisation de la radicalité» chez des jeunes délinquants, sans culture ni pratique religieuse, ou plutôt une «radicalisation de l’islam». Ces deux assertions, qui divisent les islamologues (Olivier Roy, Gilles Kepel, etc), sont vraies et complémentaires. Mais moi, ce que j‘essaie de comprendre, c’est pourquoi tant de jeunes si différents sont ainsi aimantés par Daech, séduits par la même «offre» idéologique et militante. Ce qui est important, ce n’est pas le fait que les jeunes séduits par Daech connaissent ou non le Coran, mais plutôt l’univers de sens que propose le discours théologico-politique de Daech. Ce discours crée une dette de sens vis à vis de celui qui y adhère, ce qui implique reconnaissance et obéissance.

Henri Tincq
Henri Tincq (243 articles)
Journaliste
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