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«Révolution école», après la Première Guerre mondiale, l'utopie d'une autre pédagogie

© Association des amis de Freinet

© Association des amis de Freinet

Ce film de montage raconte comment des pédagogues inventifs et généreux de l'Europe entière essayèrent de rendre impossible un nouveau conflit. Une expérience riche d'enseignements aussi pour la situation actuelle.

Le film de montage que diffuse Arte ce mercredi 7 septembre, Révolution École de Joanna Grudzinska, est passionnant à plus d’un titre. Et aussi à la fois inquiétant et stimulant. Construit à partir d’un nombre impressionnant d’archives visuelles (films et photos), il accompagne l’aventure des nouvelles pédagogies qui fleurirent dans toute l’Europe à l’issue de la Première Guerre mondiale.

A partir de l’idée que pour empêcher que se reproduise la gigantesque boucherie de 14-18, il fallait enseigner autrement afin de former des nouvelles générations qui jamais plus ne s’entretueraient de la sorte, en Italie, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en France, en Grande-Bretagne, en Pologne, en Union soviétique se mettent en place des pratiques et des théories éducatives.

Certaines sont toujours bien connues aujourd’hui, Montessori, Steiner, Freinet, Sumerhill, d’autres appartiennent au passé, des propositions de Nadejda Kroupskaia, la femme de Lénine, éradiquées par le stalinisme, à l’Odenwaldeshule de Paul Geheeb, détruite par les nazis, ou à l’école démocratique voulue par Janusz Korczak, qui finira à Treblinka avec ses élèves.

Une «Société des Nations» de l'éducation

A l’initiative du médecin belge Decroly (dont l’école existe toujours) et du philosophe suisse Adolphe Ferrière, la Ligue internationale de l’Éducation nouvelle rassemble dès le début des années 1920 des centaines, puis des milliers d’enseignants, mais aussi de chercheurs, de médecins, d’architectes, de psychiatres, d’artistes... Ils sont loin d’être d’accord entre eux, mais ensemble ils composent une «Société des Nations» qui est principalement une esquisse d’une autre Europe, pacifiste, inventive, dynamique, partageant des valeurs, des idées et des initiatives –on y remarque aussi la présence des intelligentsias naissantes de pays colonisés, notamment de l’Inde.

C’est ce formidable bouillonnement que raconte Joanna Grudzinska, à l’aide de photos et de films d’époque.

Leur nombre et leur qualité traduit l’importance qu’aura revêtu aux yeux de ces pédagogies modernistes l’utilisation des appareils photo et des caméras –ainsi que de l’imprimerie, notamment dans le cas de la pédagogie de Célestin Freinet.

Les voix off se font les interprètes des principaux penseurs et praticiens de cette course éperdue à l’invention d’autres rapports au monde, et entre les humains, que tous veulent promouvoir, même si les méthodes diffèrent.

Trois autres histoires

Dès lors, indirectement, Révolution École raconte simultanément encore trois autres histoires.

La première va de soi, c’est l’échec du projet d’ensemble, échec inscrit d’emblée à nos regards rétrospectifs avec la montée des dictatures et l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième saute aux yeux en regardant les différentes expérimentations menées alors aux quatre coins de l’Europe: ce qui s’est inventé alors (et qui avait d’ailleurs des précédents) aura été le terreau fertile d’innombrables innovations pédagogiques, locales ou institutionnalisées, durant la deuxième moitié du XXe siècle, de l’après-guerre aux suites de Mai 68.

Le Trio àComballaz (1929) – Archives Institut Jean-Jacques Rousseau, Genève, Suisse.

On mesure aujourd'hui les nouveaux reculs, notamment pour tout ce qui concerne le rapport au corps et à l'épanouissement physique, dimension majeure et polémique en cette période puritaine –un puritanisme qui connaît aujourd'hui plusieurs formes de réactualisation.

La troisième répond de la montée des nationalismes et des replis identitaires dans toute l’Europe actuelle, une Europe désormais en panne d’imaginaire commun. Le récit des expérimentations d’alors rappelle que les transformations de mentalité permises par l’éducation sont fragiles, réversibles.

Et simultanément, en même temps qu’on ne cesse d’associer aux inventions des années 1920 et 1930 les potentialités des technologies actuelles qui pourraient les reprendre à nouveaux frais et les étendre considérablement, cette évocation porte l’exigence impérieuse de concevoir à nouveau d’autres manières de représenter et de transmettre, de construire les individus dans un monde incertain et perçu comme menaçant.

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