Monde

Comment la religion transforme des petites frappes en terroristes

Simon Cottee, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 06.09.2016 à 6 h 22

Il est faux de croire que, parce qu'ils adoptent des comportements radicalement païens, la religion ne joue qu'un rôle minime dans leur radicalisation.

Omar Mateen, responsable de l'attaque d'Orlando, Salah Abdeslam, principal suspect encore en vie des attaques du 13 novembre 2015, et Mohamed Lahouaiej Bouhlel, responsable de l'attaque de Nice.

Omar Mateen, responsable de l'attaque d'Orlando, Salah Abdeslam, principal suspect encore en vie des attaques du 13 novembre 2015, et Mohamed Lahouaiej Bouhlel, responsable de l'attaque de Nice.

Entre le terroriste et ses crimes, le fossé est énorme.

Les actes terroristes sont souvent monstrueux et défient toute compréhension humaine. Mais, comme le montrent plus de trois décennies de recherche, les terroristes sont en très grande majorité normaux sur un plan psychologique: nous n'avons pas affaire à des fanatiques aux yeux révulsés et à la bouche écumante, mais à des assassins ordinaires, avec des vies et des personnalités manquant, pour reprendre la célèbre formule d'Hannah Arendt au sujet d'Adolf Eichmann, de «la moindre profondeur diabolique ou démoniaque». L'abîme entre les djihadistes occidentaux et leurs atrocités semble encore plus conséquent: leurs portraits révèlent non seulement des existences d'une effarante banalité, mais aussi des modes de vie confondants de profanité, où les activités criminelles passées ou présentes sont souvent en bonne place.

Cette fracture manifeste est l'un des arguments au cœur du débat actuel: «L’État islamique relève-t-il réellement de l'islam?». Pour certains observateurs, les comportements radicalement païens de beaucoup de djihadistes occidentaux –Salah Abdeslam qui boit et se drogue, la probable homosexualité d'Omar Mateen, les excès en tout genre de Mohamed Lahouaiej Bouhlel– prouvent que ces hommes ne sont pas et n'ont jamais été de «vrais» musulmans, et que l'islam ne peut donc expliquer leur adhésion à des organisations terroristes comme l’État islamique. Le journaliste d'al-Jazeera Mehdi Hasan, par exemple, perd rarement une occasion de souligner tel penchant séculier chez tel ou tel terroriste, comme autant d'arguments appuyant sa thèse: «La religion ne joue qu'un rôle minime voire nul dans le processus de radicalisation.» Selon Hasan, le pouvoir de séduction de l’État islamique dans les pays occidentaux s'explique bien davantage par des motifs non-religieux, comme un goût pour l'aventure, un tempérament acrimonieux ou un profond désaccord avec la politique étrangère occidentale.

Le problème avec cette perspective, c'est non seulement qu'elle n'est pas loin de faire sienne la sombre idéologie takfiriste de l’État islamique, en distinguant les «bons» musulmans des «mauvais», mais surtout qu'elle ignore les nombreuses manières, complexes et souvent contradictoires, qu'ont les individus de vivre leur foi. Tous les musulmans ne respectent pas les cinq piliers de l'islam, ce qui ne les empêche pas de se définir comme musulmans, de la même manière que beaucoup de chrétiens se disent chrétiens en allant très rarement à la messe. Tels sont les «adeptes invisibles» qui, s'ils participent rarement, voire jamais, à des offices religieux, conservent une identité religieuse. Et certains musulmans, ou non-musulmans, vivent dans un état de dissonance cognitive: ils proclament leur adhésion à un système de croyances qu'ils contredisent constamment en pratique.

Dangereuse synergie entre le religieux et le profane

Mais ce n'est pas le plus gros problème. En voulant prestement nettoyer l'islam de la souillure qu'est la violence terroriste, cette façon de penser nie le rôle que la religion peut elle-même jouer pour combler le fossé entre les comportements criminellement profanes des assassins djihadistes et leurs habits posthumes de saints guerriers et autres «soldats du califat» –portrait que dressent à la fois la propagande de l’État islamique et les médias occidentaux qui, à leur insu, s'en font une chambre d'écho. Une approche bien plus convaincante consisterait à reconnaître les possibles et dangereuses synergies entre ces deux pôles –d'un côté le religieux, de l'autre le profane. Et voir comment un passif criminel peut être religieusement justifié comme nécessaire au plus grand bien de l'islam et comment le récit rédempteur de la religion peut être mobilisé pour excuser bien des vices.

La première notion est, en réalité, le fondement philosophique des gangs criminels musulmans opérant en Europe. Selon cette philosophie, le vol et la violence sont condamnables, mais uniquement si les victimes sont musulmanes –et «vraiment» musulmanes. Les non-musulmans, les «faux» musulmans, les musulmans «noix de coco» sont des cibles légitimes, que l'on peut piller et meurtrir en toute impunité. Idem pour le trafic de drogue: la chose est permise uniquement si les clients sont des «kouffar» et si une part des profits est reversée à de bonnes œuvres islamiques. Au Sud-Est de Londres, par exemple, certaines mafias combinent méfaits criminels et respect très rigoureux de l'islam, en s'appropriant sélectivement des symboles et des thèmes du second pour justifier les premiers. C'est un phénomène que j'ai personnellement observé dans le cadre de mes recherches sur l'activisme djihadiste à Trinité-et-Tobago où, au centre du pays, un célèbre gang surnommé les «ingérables de l'EI» (Unruly ISIS) fait régner sa loi dans certains quartiers. On peut aussi évidemment penser à Molenbeek, en Belgique, où un réseau dirigé par Khalid Zerkani, recruteur de l’État islamique désormais derrière les barreaux, s'était spécialisé à la fois dans les braquages et le prosélytisme religieux radical, tirant profit de ses activités criminelles pour financer l'envoi de djihadistes en Syrie.

À un niveau spirituel plus profond, la religion offre un mythe de rédemption personnelle, tout particulièrement attirant pour ceux dont les vies baignent dans le «péché». Plus le sentiment de transgression est fort, plus le désir d'y échapper est urgent. Ce qui explique pourquoi la prison, comme le montrent les recherches de Mark Hamm sur la radicalisation pénitentiaire, est le lieu de tant de conversions au radicalisme. Hamm, criminologue et ancien gardien de prison, observe que l'une des premières motivations d'une conversion à une religion non judéo-chrétienne relève de la «recherche spirituelle» visant à «résoudre une insatisfaction». Il montre aussi que les détenus préalablement angoissés par leur bien-être spirituel sont tout particulièrement réceptifs aux discours des recruteurs djihadistes. L'anthropologue Scott Atran, qui travaille aujourd'hui sur l’État islamique, a imaginé à quoi une telle prédication pourrait ressembler: «Regarde dans quel état t'as mis cette société malade et nihiliste. Tu peux retourner la situation en te soumettant à Dieu, en rachetant tes fautes et en sauvant tes frères. Et le mieux que tu puisses faire pour y arriver, c'est de te servir de tes compétences et tes connaissances acquises dans l'ombre pour combattre la société qui t'a obligé à toutes ces souffrances».

Que les pécheurs puissent atteindre le salut en consacrant leur vie à leur foi est une notion commune à toutes les religions. Dans Une foi aveugle, publié en 1951, le philosophe Eric Hoffer estime que les mouvements de masse revêtent un attrait tout particulier pour les «pécheurs», qui y trouvent un «échappatoire à leur mauvaise conscience». Il écrit «les mouvements de masse s'adaptent [sur mesure] aux besoins du criminel –ils lui permettent non seulement la catharsis de son âme, mais aussi d'exercer ses talents et ses propensions». L’État islamique n'est pas un mouvement de masse, mais il est à l'évidence fait sur mesure pour le musulman dont la mauvaise conscience se double d'un lourd casier judiciaire.

Vus sous cet angle, les comportements a priori contradictoires ou hypocrites des frères Abdeslam, qui buvaient de l'alcool et vendaient de la drogue, tombent finalement sous le sens: ils savaient que leurs agissements étaient islamiquement prohibés, et cela les remplissait de honte. Mais probablement qu'ils savaient aussi, ou qu'on leur a fait savoir, qu'ils pouvaient s'expurger de ces mauvaises actions et de la honte qu'ils en retiraient en se dévouant entièrement à la cause sacrée du djihad. Idem pour Lahouaiej Bouhlel, que son entourage estimait porté sur la boisson, mangeur de porc et sexuellement débridé: sans doute détestait-il son propre mode de vie profane, tant et si bien qu'il allait chercher l'absolution dans un acte de violence meurtrière et suicidaire.

Radicalisation light

La vague récente de terrorisme djihadiste en Occident suggère l'émergence d'un nouveau type de radicalisation autochtone: la conversion religieuse sans dévotion. Une sorte de radicalisation light, où c'est l'identité intime et non pas le comportement qui prime et relève de la jauge transformationnelle la plus pertinente. Lahouaiej Bouhlel, par exemple, a mené une existence solidement profane, criminelle et transgressive jusqu'à la veille de sa mort, et pourtant il aura aussi visiblement adhéré à une idéologie djihadiste l'ayant redéfini comme saint guerrier et capable de justifier ses atrocités. Un phénomène sans doute intrinsèquement postmoderne et qui reflète ce que le sociologue Zygmunt Bauman voulait dire en parlant de la nature «liquide» de la vie sociale contemporaine. Une époque où l'homme «liquide moderne» vit comme un touriste permanent, en changeant d'endroit, de travail, d'amants, de valeurs, d'orientation politique et même de préférences sexuelles –le tout en un clin d’œil.

«Auparavant, nous avions globalement affaire à des "islamistes radicaux"», expliquait fin août Alain Grignard, spécialiste de l'islam et commissaire à la division antiterroriste de la police fédérale de Bruxelles, au journaliste Paul Cruickshank. Des individus qui étaient «poussés vers la violence par une interprétation extrémiste de l'islam». Mais avec l'émergence de l’État islamique, la situation a changé: «Aujourd'hui, nous faisons de plus en plus souvent face à ce qu'on pourrait appeler des "radicaux islamisés"» –des musulmans jeunes et urbains qui «étaient radicaux avant d'être religieux».

La formule est éloquente, mais pas tout à fait juste. Grignard confond criminalité en bande organisée et opposition politique révolutionnaire. Ces musulmans non-pratiquants n'ont jamais été des radicaux, mais des criminels. Et au sein de l’État islamique, grâce à sa violence mythifiée, ils ont pu trouver un moyen de transcender spirituellement leur brutalité, tout en restant fondamentalement de grosses brutes. Ils ont pu trouver une transgression licite, une perspective hallucinatoire autorisant et expiant tout à la fois leur ego de vilains musulmans. Et ils ont aussi trouvé dans l’État islamique une idéologie ne nécessitant ni connaissance particulière, ni engagement de longue date, tout en promettant action et rédemption immédiates. En d'autres termes, ils ont pu trouver une religion parfaitement en phase avec l'époque actuelle faite d'existences et d'amours liquides.

Simon Cottee
Simon Cottee (2 articles)
Chercheur en criminologie à l'Université de Kent, auteur de «The Apostates: When Muslims Leave Islam»
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