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Comment Karimov a façonné un État policier post-soviétique

Islam Karimov à l'aéroport de Vnukovo, en Russie, le 19 avril 2010. ALEXANDER NEMENOV / AFP

Islam Karimov à l'aéroport de Vnukovo, en Russie, le 19 avril 2010. ALEXANDER NEMENOV / AFP

Le tyran ouzbek assassinait ses ennemis, emprisonnait quiconque s’opposait à lui et bafouait ouvertement les droits de l'homme. Et a vu la première puissance mondiale, les États-Unis, ignorer ses méfaits.

La mort, conformée officiellement en début de soirée vendredi 2 septembre, d’Islam Karimov, seul président que l’Ouzbékistan indépendant ait jamais connu, va emmener l’Asie centrale vers des terrains inconnus. Plus important pays de la région (géographiquement et démographiquement), l’Ouzbékistan de Karimov est devenu l’archétype même de l’État policier postsoviétique: corrompu, brutal et farouchement autocentré. Avec la mort de Karimov, l’Ouzbékistan va connaître un nouveau leadership alors que l’Asie centrale fait face à une période de détresse économique et d’incertitude géopolitique extrême.

Même dans cette région pourtant rompue aux dictateurs, Karimov était connu pour ne jamais relâcher sa main de fer. Premier secrétaire du parti communiste ouzbek durant l’époque soviétique, il commença par supprimer les premiers partis d’opposition quasiment dès l’indépendance. Deux groupes d’opposition, Birlik (Unité) et Erk (Liberté) virent ainsi leurs réunions publiques interdites et leurs leaders conduits à l’exil au début des années 1990. Des centaines, si ce ne sont des milliers d’autres exilés politiques de ces mêmes mouvements ou d’autres fuirent également, notamment vers la Turquie, l’Europe et les États-Unis.

Partie marginale d’un vaste renouveau religieux que connut la région suite à la levée de certaines restrictions imposées par les Soviétiques sur l’expression religieuse, des groupes d’opposition salafistes violents, sans doute aussi encouragés par la guerre civile au Tadjikistan voisin, apparurent vers la fin des années 1990. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MOI) organisa plusieurs attaques dans le pays et dans le sud du Kirghizistan, mais suite à l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis, il se concentra plus sur la lutte contre les forces de la coalition que sur l’Ouzbékistan. Mais le gouvernement de Karimov traitait toutes les menaces avec la même violence.

En 2005, après que des gens se soient rassemblés sur la place principale de la localité d’Andijan, dans la vallée de Fergana, suite à une évasion de prisonniers, les forces de Karimov massacrèrent des centaines de civils. Dans le cadre de la répression qui s’ensuivit, le gouvernement ferma les bureaux d’organisations internationales de la société civile –y compris ceux de mon employeur, Freedom House. Une autre vague de répression fut ensuite dirigée contre les quelques groupes locaux de défense des droits humains et les dissidents politiques qui subsistaient. Après avoir condamné le massacre, les États-Unis furent expulsés de leur base militaire de Karshi-Khanabad (connue sous l’appellation «K2»), mais dès 2009, leurs relations se réchauffèrent avec la crise entre les États-Unis et le Pakistan, qui mit en péril les lignes d’approvisionnement des forces de la coalition en Afghanistan.

Dictature pionnière

L’Asie centrale constituait une partie importante de l’alternative au réseau pakistanais imaginée par les États-Unis (le «Northern Distribution Network») et l’Ouzbékistan possédait le point de passage le plus important pour les biens destinés aux troupes américaines postées sur le terrain en Afghanistan. Aussi, Washington recula, sans que le régime de Karimov ne reconnaisse jamais ses crimes à Andijan. Les groupes de défense des droits humains ne revinrent cependant jamais dans le pays et les journalistes comme les militants de la société civile se voient le plus souvent refuser l’entrée.

Dans la deuxième moitié des années 2000, il ne restait plus que quelques rares associations, quelques défenseurs des droits humains et une poignée de journalistes indépendants, qui soit agissaient en secret, soit (pour les plus téméraires) agissaient en bravant ouvertement les autorités, qui les arrêtaient, les emprisonnaient, les violaient et, parfois, incendiaient leurs maisons. Des milliers de personnes accusées d’«activités religieuses non enregistrées» remplissaient les prisons. En 2013, le Comité international de la Croix Rouge a émis une très rare déclaration publique de condamnation, affirmant que l’ingérence du régime dans ses visites aux détenus rendait ces dernières «inutiles».

L’attention des politologues est aujourd’hui souvent concentrée sur la manière dont les gouvernements autoritaires apprennent les uns des autres et partagent leurs techniques, avec un accent disproportionné de l’Europe et de l’Eurasie sur la Russie, considérée à l’origine d’idées comme le fait de qualifier les organisations non gouvernementales d’«agents étrangers». Pourtant, c’est l’Ouzbékistan qui a été le pionnier en la matière dans la région: en interdisant toutes les activités religieuses non enregistrées en 1998, en expulsant presque toutes les ONG en 2005-2006, en bloquant l’accès aux plateformes de réseaux sociaux, en enlevant les dissidents pour les mettre secrètement en prison et en assassinant les exilés dans des pays aussi variés que la Suède ou la Turquie.

Ce passé violent explique pourquoi peu d’observateurs de la politique en Asie centrale croient vraiment en la possibilité d’un «printemps ouzbek»après la mort de Karimov. L’opposition politique est en exil à l’étranger et se concentre essentiellement en ligne, sur un ensemble de sites et de groupes de dissidents qui passent plus de temps à se disputer entre eux (et à tenter d’échapper aux tueurs de Karimov) qu’à organiser la gestion intérieure du pays. Il n’existe pas d’organisation civile indépendante. Et je ne parle pas seulement des ONG internationales: il n’y a pas d’organisation de juristes indépendante, pas de syndicats indépendants, pas de mosquées indépendantes, pas même de ligue de football. L’une des caractéristiques les plus insidieuses du régime a été d’infiltrer l’appareil d’État dans tous les aspects de la vie, jusqu’à la mahalla (quartier) traditionnelle ouzbek. Les dirigeants locaux des mahallas sont devenus des employés de l’État, avec pour responsabilité de maintenir l’ordre et de transmettre les informations sur les activités de leurs voisins à leurs supérieurs.

Fin de l'isolationnisme?

Quoi qu’il en soit, la mort de Karimov survient à un moment particulièrement sensible pour l’Ouzbékistan et toute l’Asie centrale. L’effondrement des prix du pétrole et les sanctions occidentales qui ont précipité la Russie dans la récession à partir de l’été 2014 ont également provoqué l’effondrement brutal des économies d’Asie centrale, qui dépendaient soit du pétrole, soit de la Russie. Même dans une région où la corruption et le poids de l’État dans les économies sont notoires, l’Ouzbékistan se distingue particulièrement pour sa forme autarcique de prédation cupide, où il n’est pas rare que des entreprises étrangères se fassent exproprier sans préavis et où le taux de change officiel est environ deux fois moins élevé qu’au marché noir. Les statistiques économiques officielles de l’Ouzbékistan sont d’un optimisme risible, mais ce que nous pouvons glaner dans les reportages et au vu d’autres mesures correspond aux tendances régionales: monnaie fragile, pénurie de dollars et revenus des ménages en baisse. L’annonce de la mort de Karimov ne manquera pas de créer un nouveau choc dans ce qui semblait déjà être, même lors des bonnes périodes, un système bien fragile.

Le plus grand changement pourrait bien être la fin de l’inébranlable isolationnisme de Karimov. L’Ouzbékistan, le seul pays à avoir des frontières communes avec les quatre autres États d’Asie centrale ainsi qu’avec l’Afghanistan, est le cœur de la région—et c’est de loin le pays le plus peuplé. Peu de projets régionaux peuvent être menés à bien sans sa participation. Mais Karimov ne s’est fait aucun ami parmi ses voisins; il a refusé de négocier avec le Tadjikistan sur les droits d’usage de l’eau et le projet de barrage de Rogun, il a tourné le dos à ce qu’il restait des plans de partage d’électricité de l’époque soviétique, laissant le Kirghizistan se débrouiller pour construire tout seul de nouvelles solutions onéreuses, et il n’a pas pris la moindre initiative pour restaurer ou atténuer les dégâts infligés à la région de la mer d’Aral partagée avec le Kazakhstan. Il a également gardé ses distances avec les grandes puissances. Sous Karimov, l’Ouzbékistan est ostensiblement resté à l’écart des projets régionaux privilégiés par la Russie, qu’il s’agisse de l’Organisation du traité de sécurité collective ou de l’Union économique eurasiatique.

Pendant ce temps, Karimov ne se gênait absolument pas pour punir l’Occident lorsqu’il se sentait offensé, comme lorsqu’il a expulsé les États-Unis de leur base militaire après le massacre d’Andijan. Comme ailleurs dans la région, les poches bien pleines et les mains généreuses de la Chine lui ont apporté une bien plus grande de coopération de la part de Karimov que beaucoup ne l’auraient cru, mais ses intérêts restent limités comparés à la compétition géopolitique traditionnelle entre la Russie et les États-Unis.

Cet isolationnisme de longue durée pourrait désormais être remis en question. Le nouveau dirigeant aura sans doute besoin de faire rentrer de nouvelles sources de financement pour montrer de quoi il est capable et pour assurer les paiements permettant de garantir la soumission des services de sécurité. Atténuer les tensions avec les voisins et entreprendre des projets économiques susceptibles de redonner à l’Ouzbékistan le rôle de leader qui lui revient dans la région permettra de cultiver sa popularité. Permettre aux Ouzbèkes de voyager et de commercer plus librement à l’intérieur de la région le rendrait populaire et pourrait redynamiser l’économie. La Russie étant trop fauchée pour servir de mécène, il s’agira de solliciter de nouveaux investissements chinois au risque d’allumer des tendances nationalistes, ou de demander de l’aide à des institutions dominées par les Occidentaux, ce qui serait susceptible de faire enrager Moscou. L’ambiance en Asie centrale est encore plus tendue que d’habitude depuis l’intervention de la Russie en Crimée, et on peut sans risquer de beaucoup se tromper prédire que le prochain dirigeant entretiendra la même paranoïa que Karimov à la fois envers les révolutions de couleurs et les «petits hommes verts».

L’Ouzbékistan n’a pas la grande population d’origine russe du Kazakhstan, mais les millions de travailleurs migrants ouzbèkes présents en Russie le rendent vulnérable aux pressions et l’existence de bases militaires russes au Kirghizistan et au Tadjikistan permet de ne pas oublier que l’ancien colonisateur de la région n’est jamais très loin.

Trois hommes bien positionnés

Si Karimov ne laisse pas de successeur clairement désigné, trois hommes haut placés –le directeur du Service national de sécurité (SNB), Roustam Inoyatov, le ministre des Finances, Roustam Azimov, et le Premier Ministre, Shavkat Mirziyoyev– sont de l’avis général les mieux positionnés pour reprendre les rênes du pouvoir. Le SNB d’Inoyatov était les muscles derrière le trône de Karimov; l’homme lui-même est si reclus qu’on ne connaît qu’une seule photo de lui sur les dix dernières années (ce qui en fait un improbable candidat à la fonction présidentielle). Azimov est considéré comme plus expérimenté et éventuellement plus ouvert au changement en termes de politiques économiques ouzbèkes. Mirziyoyev est Premier ministre depuis 2003: il est connu pour diriger lui aussi avec une poigne de fer et a été qualifié par Bruce Pannier, de Radio Free Europe, de «poing» à défaut d’être un «cerveau». Avant l’annonce de la mort de Karimov, il semblait le mieux placé pour accéder au pouvoir.

Peu importe qui lui succédera, ou si le régime choisit de placer un homme de paille manipulable (comme cela a été le cas lors de la transition au Turkménistan en 2006-2007), le changement en Ouzbékistan va présenter des risques majeurs pour l’équilibre des pouvoirs dysfonctionnel de la région, longtemps entretenu par des leaders et des élites plus occupés à remplir des comptes en banque à l’étranger qu’à gérer la mobilisation populaire ou le développement économique de leur pays. Un nouveau chef désireux d’étayer sa crédibilité pourrait envisager d’exercer une politique plus affirmée vis-à-vis des vastes minorités ouzbèkes persécutées au Tadjikistan et au Kirghizistan –mais cela pourrait facilement dégénérer en conflit si les services de sécurité et l’armée ne restent pas solidement sous contrôle.

Il n’y a pas de bon moment pour une transition de pouvoir dans un système centralisé comme celui de l’Ouzbékistan. Comme toutes les dictatures, le règne de Karimov consistait à réduire l’alternative à deux termes: la stabilité ou le chaos. Reste à voir ce que donnera le chaos.

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