France

De plus en plus de médecins anti vaccin contre la grippe

Jean-Yves Nau, mis à jour le 28.10.2009 à 16 h 54

Les médecins sont plus d'un sur trois à refuser la vaccination. Pourquoi?

«Enfants gâtés». Ainsi une Roselyne Bachelot en colère qualifiait-elle, il y a quelques jours, ceux qui avaient d'ores et déjà décidé de ne pas se porter volontaires pour être vacciné contre le nouveau virus responsable de l'actuelle pandémie de grippe. En appelant à la raison de tous et de chacun la ministre de la Santé s'exprimait devant les responsables français de l'industrie pharmaceutique. Rappelons que le gouvernement français a, cet été, pris la décision d'acquérir (pour environ un milliard d'euros) cent millions de doses de ce vaccin de manière à ce que (avec deux doses par personne) chaque Français qui le souhaite puisse être protégé. La ministre de la Santé apprendra bientôt quelle est l'actuelle  proportion d' « enfants gâtés » au sein du corps médical français. Quelle formulation trouvera-t-elle alors pour qualifier le comportement des médecins, hospitaliers ou généralistes qui refusent de se faire vacciner ; des médecins qui, corollaire, ne montrent guère d'enthousiasme pour inciter leurs patients (ou les membres de leur équipe) à le faire.

Cette tendance au refus avait, ici ou là, commencé à être perçue depuis quelques semaines. Elle est aujourd'hui amplement confirmée avec un sondage dont Slate.fr donne, en avant-première, les résultats. Ce sondage a été conduit sous l'égide de trois organisations qui ne sont en rien (bien au contraire!) contre la nouvelle vaccination anti grippale (1). L'étude nationale a porté sur les 3.530 réponses  recueillies entre le 17 et le 27 octobre. Ses résultats ne manqueront pas d'irriter Roselyne Bachelot comme d'inquiéter l'ensemble de ceux qui ont la responsabilité du plan national de vaccination anti grippale.

Résumons.

 

  • En France aujourd'hui plus d'un médecin sur trois (36,8%) déclare ne pas vouloir se faire vacciner (33,4% chez les hospitaliers, 41,8% chez les libéraux).
  • Chez les opposants à la vaccination, ils sont 70,3% à redouter les possibles effets des «adjuvants» présents dans les vaccins.
  • 60% critiquent le principe de la double injection vaccinale devant être pratiquée à trois semaines d'intervalle.
  • Plus inquiétant peut-être encore, ils sont 71% de ce tiers de médecins à redouter les possibles complications vaccinales.

 

Résumons encore. Tous ceux qui sont volontaires pour se faire vacciner ne sont pas de militants décidés à prêcher la bonne parole immunisante.

Ainsi près de 24% des médecins hospitaliers ne feront pas la promotion de la vaccination auprès des membres de leur équipe. 28% «ne se prononcent pas» sur ce point. Plus important, peut-être, encore, chez les libéraux concernant les messages destinés à leurs patients ces proportions sont de 25 et 33%.

Sans doute est-il bien trop tôt pour parler ici de fiasco. Une soudaine aggravation de la situation épidémiologique ou (comme on a pu ces derniers temps  l'observer dans différents pays) la mise en scène médiatique de morts inexpliquées (concernant des personnes jeunes  infectées auparavant en parfaite santé) pourraient sans doute modifier la donne actuelle. Il n'en reste pas moins vrai que nous sommes aujourd'hui en France dans une situation doublement  inédite. On découvre ainsi qu'une fraction nullement négligeable du corps médical refuse de se protéger (et donc de protéger les patients) contre un risque d'infection virale.

Et on découvre dans le même temps qu'une fraction encore plus importante de ce même corps se refuse à jouer l'un des rôles traditionnels qui, depuis les miracles anti-infectieux de Louis Pasteur, est le sien: celui de précieux, d'indispensable, relais pédagogique entre les autorités sanitaires et la population. Tout se passe comme si en parallèle d'une «crise identitaire française» le corps médical français vivait une forme, toujours dangereuse, de dédoublement de personnalité.

Les clefs de compréhension sont sans doute nombreuses. On peut, pour l'heure, en retenir deux principales. La première est pratique et vaut surtout pour les médecins généralistes à qui la puissance publique interdit de pratiquer la vaccination. Il ne s'agit certes pas ici d'une remise en cause de leurs compétences mais, assurent les services de Roselyne Bachelot, de questions pratiques: on ne pouvait, dans l'urgence des décisions estivales, associer les «officiers de santé» à la lutte contre l'ennemi viral. L'heure était à la réinvention des dispensaires, au rappel des militaires retraités ou des jeunes étudiants en médecins toujours heureux de «se faire la main».

Imaginez un instant les réponses aux deux questions - dissociées - suivantes. N°1:«Et vous, docteur, vous êtes vacciné contre la nouvelle grippe? N°2: «Vous allez bien pouvoir me vacciner vous, docteur, contre la nouvelle grippe?»

La seconde clef est de nature plus politique. «Nous sommes confrontés bien malgré nous à un problème conjoncturel qui veut que pour nombre de nos confrères dire que l'on est pour la vaccination anti grippale équivaut à dire que l'on est "pro-Bachelot"», m'explique le Dr François Aubart, président de la Coordination médicale hospitalière. Or être «pro-Bachelot» aujourd'hui dans le corps médical français, c'est être partisan de la dernière loi hospitalière (loi dite « Hôpital, patients, santé et territoires ») défendue par la ministre et dont on peut, usant d'un euphémisme,  dire qu'elle n'a pas réuni un large consensus professionnel. «Je suis désespéré d'observer que mes collègues restent l'arme au pied, à ce point réticents à se faire vacciner, confie le Dr Aubart.  Nous payons ici le prix d'une politique  communication destructrice.» Un propos d' «enfant gâté»?

C'est le 12 novembre que la campagne de vaccination contre la grippe pandémique commencera, en France, à s'élargir. Dans 1.080 centres (dont 22 à Paris)  elle concernera d'abord les personnels prioritaires, médecins et infirmières de ville, et professions de secours et de police (pompiers, gendarmes et policiers) en contact avec la population. Combien, alors, seront-ils à offrir leur corps à la prévention vaccinale?

Jean-Yves Nau

(1) Il s'agit de la Coordination médicale hospitalière (CMH) , du syndicat MG France, et du syndicat national des médecins, chirurgiens, spécialistes et biologistes des hôpitaux publics  (SNAM HP) Parmi les responsables de cette initiative figurent les Dr François Aubart (Président de la CMH), Robert Cohen (professeur de pédiatrie), Olivier Goeau Brissonière (président de la FSM), Bruno Housset (professeur de pneumologie), Martial Olivier Koerhet (président de MG France), Bernard Régnier (professeur de réanimation médicale) et Roland Rymer (président du SNAM HP).

Image de une: REUTERS

Jean-Yves Nau
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