Monde

L'élection contestée au Gabon se joue aussi sur Wikipédia

Camille Belsoeur, mis à jour le 01.09.2016 à 18 h 27

Le président sortant Ali Bongo a été réélu de justesse en récoltant 95% des suffrages dans son fief du Haut-Ogooué, un score qui suggère une fraude massive. Ce que ses détracteurs n'ont pas manqué de signaler sur l'encyclopédie en ligne...

Un partisan gabonais de Jean Ping manifeste contre la réélection du président Ali Bongo, à Libreville le 31 août 2016. MARCO LONGARI / AFP

Un partisan gabonais de Jean Ping manifeste contre la réélection du président Ali Bongo, à Libreville le 31 août 2016. MARCO LONGARI / AFP

Après 49 ans de règne de la dynastie Bongo, le Gabon semblait se diriger vers une nouvelle ère dans les heures succédant au scrutin présidentiel du 27 août. L'opposant Jean Ping, certes ancien ministre et gendre d'Omar Bongo, le père, arrivait en tête dans tous les résultats partiels de l'élection face à Ali Bongo, le fils, à la tête du petit État pétrolier depuis 2009 et une élection très contestée. Mais comme dans d'autres dictatures assises sur la rente pétrolière, en Afrique ou ailleurs, le clan au pouvoir est prêt à tout pour ne pas le lâcher, ni les privilèges qui vont avec lui. Jean Ping a perdu une élection où la fraude apparaît comme grossière et des émeutes ont éclaté dans le pays, ce jeudi 1er septembre. 

Pour mieux comprendre comment est née la crise, petit retour en arrière. Mardi 30 août, trois jours après le vote –un délai qui semble interminable dans un pays de 1,8 million d'habitants, dont 600.000 électeurs–, la Commission électorale nationale autonome et permanente gabonaise (Cenap) dévoilait les procès-verbaux des votes dans huit des neuf régions du pays. Jean Ping arrivait alors largement en tête avec 168.095 voix, contre seulement 100.801 pour son adversaire Ali Bongo.

Avec une telle avance, l'issue du scrutin semblait scellée alors que seuls les résultats du Haut-Ogooué et ses 71.786 électeurs étaient attendus. Le calcul était simple: pour remporter la victoire, Ali Bongo devait remporter 68.000 voix de plus que son rival dans cette province, un miracle mathématique uniquement possible avec un taux de participation proche de 100% et un score «soviétique» de plus de 95% des suffrages en faveur du président sortant. 

99,93% de participation dans le Haut-Ogooué

Mais en matière de fraude, rien n'est impossible au Gabon. Alors que la Cenap devait annoncer les résultats définitifs de l'élection présidentielle dans la soirée du 30 août, rien n'est venu de toute la nuit. Selon des confidences de membres de la commission électorale à l'Agence France Presse, c'est justement l'acheminement des procès-verbaux de la région du Haut-Ogooué qui était en cause. 

Puis, à l'aube du 31 août, la Cenap a demandé aux observateurs de l'Union européenne de quitter la réunion plénière au moment de l'analyse des procès-verbaux du Haut-Ogooué. Après plusieurs heures de débats, les résultats sont tombés: Ali Bongo a finalement remporté l'élection présidentielle avec 49,80% des voix, contre 48,23% pour Jean Ping. Le président sortant a refait son retard grâce au Haut-Ogooué en y raflant 95,5% des votes et en comptant sur un taux de participation de 99,93% (contre 59,40% au niveau national), selon les procès-verbaux communiqués par la Cenap. L'opposition, appuyée par l'Union européenne et les États-Unis, a évidemment crié au scandale et exige depuis une publication des procès-verbaux bureau de vote par bureau de vote plutôt qu'au niveau régional. 

108 modifications en quelques heures sur Wikipédia

La population du Haut-Ogooué est un réservoir de voix et un enjeu de taille pour la famille la plus puissante du pays –c'est là-bas, à la frontière de la République du Congo, qu'Omar Bongo a vu le jour en 1935. Et un bon symbole de l'intensité de cet enjeu est l'activité enregistrée sur la page Wikipédia francophone de la province, qui a enregistré 108 modifications le 31 août. À titre de comparaison, il n' y avait que trois autres modifications sur le reste de l'année 2016, deux modifications en 2015 et quatre sur l'ensemble de l'année 2014.

Les dernières modifications de la page Wikipédia du Haut-Ogooué. Capture d'écran.

Au centre de l'intense bataille à laquelle se sont livrés des contributeurs de l'encyclopédie en ligne, on trouve la population du fief des Bongo. Le 20 août 2016, un utilisateur identifié uniquement par son adresse IP signale qu'un contributeur a modifié la population de la région en l'augmentant de 228.000 à 250.000 habitants. «Chiffre de la population faux. Augmentation dans le but politique d'élire un candidat aux élections présidentielles de manière frauduleuse», écrit-il. Ensuite, plus ubuesque, le 31 août à 02h46 du matin –en pleine délibération de la Cenap–, un utilisateur indique une population de 23 millions de personnes au Haut-Ogooué. Il justifie sa modification de la fiche Wikipédia par ce message: «Mise à jour des données de population selon les besoins actuels urgents du pays». Un autre utilisateur lui répond: «Arrêtez de nous mentir. Ayez un peu honte et mettez les vrais chiffres. Bande d'imbéciles!».

Ensuite, la foire d'empoigne se poursuit toute la nuit sur la page et la population du Haut-Ogooué varie de 50.000 à 250.000 selon les modifications des contributeurs. À 4h29 du matin, toujours le 31 août, un certain Habertix verrouille l'accès à la page Wikipédia en signalant un «vandalisme récurrent»

Finalement, la dernière version en date de la fiche du Haut-Ogooué est écrite à 11h25 le 31 août. La population indiquée est de 250.000 habitants et en source est indiqué le recensement général du Gabon de 2013, dont le PDF était consultable en ligne jusqu'au 31 août avant d'être inaccessible. Selon ce recensement, le Haut-Ogooué a connu l'accroissement de population le plus fort du pays entre 1993 et 2013, avec une hausse de 104.000 à 250.000 habitants, soit une augmentation de 140%. À l'échelle nationale, la hausse de la population n'a été «que» de 78%. Un gros détail qui a interpellé certains observateurs, sans qu'il soit possible de dire si ces accusations sont justifiées ou non. 

«Les instituts de statistiques sont plutôt indépendants»

Pour Gilles Pinson, universitaire spécialiste de l'Afrique à l'Institut national d'études démographiques, une telle différence de croissance de la population à l'échelle d'une région par rapport à la moyenne nationale est plutôt surprenante, mais pas du tout impossible. «Généralement, les populations des régions rurales augmentent moins vite que celle des grands centres urbains en Afrique à cause de l'exode rural. Mais de nombreux critères peuvent jouer dans une région spécifique», nous dit-il. 

Le démographe ajoute que «la fiabilité des recensements en Afrique est en fort progrès depuis quarante ans. Je n'ai pas de souvenir d'un gouvernement qui a tripatouillé les données d'un recensement pour gagner une élection. Les instituts de statistiques sont plutôt indépendants sur le continent et il semble difficile que l'on puisse truquer un résultat en s'y prenant assez tôt pour falsifier un recensement.»

D'ailleurs, parmi les dizaines de tentatives de modifications effectuées sur la page Wikipédia du Haut-Ogooué, une bonne partie est également l'oeuvre d'opposants qui ont voulu exagérer la fraude du gouvernement, notamment en indiquant une population inférieure au nombre d'électeurs de la province. Un fait évidemment grossier. Mais indubitablement, la région du Haut-Ogooué a, contre son gré, fait basculer le destin du Gabon.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (123 articles)
Journaliste
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