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La comédie «lourde» à la française, un cinéma social

Les Tuche partent en Amérique. - © Pathé Production – Eskwad – TF1 Films Production – Serenity Films – Ciné B -SAJ

Les Tuche partent en Amérique. - © Pathé Production – Eskwad – TF1 Films Production – Serenity Films – Ciné B -SAJ

J'ai regardé ces succès populaires, habituellement descendus en flamme par la critique. Ils disent avec humour –et sans finesse parfois– des choses graves sur des vrais sujets de société.

Quand Jeff Tuche a acheté sa villa, il s'est empressé d'acquérir une baraque à frites pour pouvoir en manger à volonté. D'un rose clinquant et agrémentée de superbes lumières voyantes, la baraque a frites a largement fait l'affaire pendant plusieurs semaines. Sa devise: «Un pour Tuche, Tuche pour Un». Mais au fil du temps, la saveur des frites a changé et celles-ci n'avaient plus le même goût que celles que Jeff cuisinait avant que sa famille ne gagne 100 millions d'euros au Loto. Verdict: qu'on soit riche ou pauvre, les frites n'ont pas le même goût.

Jeff Tuche a une grande passion pour les frites

Contrairement à ce qu'a pu dire la critique, qui s'est habituée à descendre en flamme ces succès populaires comme Les TucheBarbecue, Bienvenue à bordLes Ch'tis et dernièrement Camping, ces films sont au moins aussi bons que certains films français estampillés «films d'auteur». Et disent bien plus de choses sur la société que des introspections mégalos type Les petits mouchoirs –certes tout aussi descendu par la critique– qui révèle surtout l'état de dépression des bourgeois de la rive gauche de Paris...

Alors qu'autrefois, le film social était synonyme de lenteur et d'ennui, ces comédies lourdingues font figure de nouveau film de genre

Résultat: alors qu'autrefois, le film social était synonyme de lenteur et d'ennui, ces comédies «lourdingues» font figure de nouveau film de genre. Que l'on soit clairs: je ne m'appesantis pas sur la qualité de la mise en scène, ou sur la valeur intrinsèque du film –je ne suis pas critique de cinéma– je parle du contenu du scénario et de la symbolique qui se dégage de ces films vus par plusieurs millions de personnes qui imprègnent, qu'on le veuille ou non, un imaginaire populaire.

Les Tuche, dont le premier épisode est sorti en 2011, est rapidement devenu culte. 1,5 millions d'entrées pour ce premier opus (et 8,2 millions de téléspectateurs à la télévision) avec l'histoire de cette famille de Bouzolles, un bled fictif et paumé où l'idéal du père joué par Jean-Paul Rouve est d'être au chômage pour vivre peinard grâce aux allocations sociales. En gros, bosser moins pour vivre mieux, ce qui ne devrait pas ravir le président des Républicains Laurent Wauquiez.

«Le scénario emprunte sa situation de départ à une série américaine des années 1960, The Beverly Hillbillies. On y voyait une famille de petits blancs des monts Ozark s'installer dans la banlieue chic de Los Angeles après que la découverte de pétrole sous leur ferme les eut rendu riches à millions», rappelait à l'époque Le Monde, qui n'avait pas apprécié le film. Cette famille était pourtant intéressante en ce qu'elle était typique de ce que Christophe Guilluy appelle la «France périphérique», souvent blanche, issue de la classe moyenne prolétarisée et éloignée des métropoles. 

Et derrière l'aspect grotesque et illogique des Tuche, à l'image de l'idéal de Jeff, celui-ci pose une vrai question sur l'argent, son objectif et la façon dont il transforme les individus. Il pose enfin une question plus philosophique: peut-on vivre mieux en travaillant moins?

Travail, sexe: les Tuche mettent les pieds dans le plat

Voilà un vrai sujet de société, quand on sait que le plein emploi est désormais loin derrière nous. Et qu'une des solutions proposées (mais pas forcément entendues par les politiques) pourrait être la semaine de 32 heures ou le versement d'un revenu universel qui remplacerait les allocations sociales. L'identité sociale acquise dans le travail est d'ailleurs l'un des thèmes qui traverse tout le film: de Stéphanie (appelée ainsi en hommage à Stéphanie de Monaco), la fille Tuche qui veut devenir célèbre comme Paris Hilton au plus jeune des fils –appelé Coin-Coin alors qu'il s'appelle Donald...–, considéré comme un cancre (parce qu'il naît Tuche?) mais qui s'avère être en fait un génie de la finance, le film offre un large spectre de la réussite sociale...

Est-on heureux quand on travaille comme un dingue dans un boulot pénible physiquement, comme le faisait Jeff Tuche à l'usine? Ou est-ce mieux de ne rien faire... et de se consacrer à sa famille? Si la comédie d'Olivier Baroux (l'Olivier de Kad et Olivier) ne répond pas à la question, elle sous-entend quand même qu'il y a plus inspirant que de viser des boulons (ou de vérifier la rondeur des billes, comme le fait Jeff). D'ailleurs, les épisodes se répondent sur le même thème puisque dans Les Tuche 2, Jeff achète une clinique de chirugie plastique et se consacre corps et âme à sa nouvelle tâche. En gros, il dirige une clinique sans rien faire concrètement mais y perd beaucoup de temps, jusqu'à délaisser sa femme, ce qui provoque des tensions dans son couple. Il finira par s'excuser d'avoir préféré ses clientes botoxées à sa femme.

Autre exemple sur lequel il y a matière à réflexion dans Les Tuche: l'homosexualité du fils aîné Wilfried, surnommé «Tuche Daddy» dans le deuxième opus où la famille part tenter l'aventure aux Etats-Unis. Tout au long de la série, Jeff Tuche, en père de famille un peu beauf, fait des vannes sur l'homosexualité. Son fils a bien le droit de mater des revues où de jolies filles siliconnées nettoient des voitures, mais interdiction d'embrasser un garçon. Il ne doit pas être de ce bord-là. Pourquoi? On ne sait pas. La peur, les normes, les codes d'une société qui échappe à Jeff...

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Tuche Daddy aime les grosses voitures et s'habille en rappeur bling-bling. 

Et pourtant, les ambiguités de son fils sont flagrantes: il multiplie les phrases sexistes comme s'il fallait expulser ce qu'il considère comme une anomalie (ce qui semble logique étant donnée son éducation). Au final, pourtant, Wilfried assumera sa sexualité avec le jardinier de la famille avec lequel il va se marier... sous le patronage de Jeff qui finira par prendre son fils dans les bras. Parce que c'est beau, l'amour. Une conclusion que l'on peut considérer comme courageuse dans un contexte de tension post «Manif pour tous», et qui normalise à l'écran ce que la société française vient de légaliser.

Alors, beaufs, les Tuche?

«Leurs enfants, c'est leur vie. Et ils donnent tout l'amour qu'ils n'ont pas reçu eux-mêmes»se défendait Isabelle Nanty, très drôle dans le film, dans une émission de Frédéric Lopez. «On est toujours le beauf de quelqu'un», ajoutait Jean-Paul Rouve. «Et puis, c'est quoi le bon goût?»

Pas étonant que Nicolas Dupont-Aignan, en bon troll du paysage politique, ait salué la performance cinématographique de ce film populaire qui est moins idiot qu'il n'en a l'air. 

Lors de la tournée en province, Jean-Paul Rouve, qui s'est inspiré de son personnage dans Radio Bière Foot pour jouer Jeff Tuche, s'est d'ailleurs réjoui que les gens connaissent les répliques du film «par cœur»: «Ils venaient en famille, ils citaient le film. J'avais l'impression que c'était comme quand j'étais gamin et que je connaissais les répliques des Bronzés». Avant d'espérer une suite, où Jeff prendrait la place de François Hollande à l'Elysée. Une telle suite ne parait d'ailleurs pas illogique pour les Tuche, ces rebelles au grand coeur...

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Camping ou la réflexion générationnelle

Dans Camping, où Franck Dubosc incarne le rôle principal de Patrick Chirac qui cherche du boulot, il n'est cette fois plus question de travail, puisque les personnages sont en vacances. Mais la réflexion sur des sujets de société brûlants est également présente -et notamment l'homosexualité d'un personnage qui vient de se séparer de sa femme et s'est retrouvé dans une boîte de nuit gay après une soirée arrosée.

Mais le plus intéressant, dans le dernier épisode de Camping, sorti en juin 2016, c'est la façon dont il se penche sur le conflit de générations latent dans la société française. Un sujet souvent oublié dans les médias mais très important, comme l'expliquent certains spécialistes, et qui a ressurgi au moment du vote des britanniques en faveur du Brexit: «Le passé a décidé de l'avenir»résumait par exemple l’ex-eurodéputé Daniel Cohn-Bendit, comme le rappelait Slate dans un article consacré à la politique... qui est aujourd'hui une affaire de vieux: 

«Toute l’histoire de la vie politique, en France et dans les démocraties occidentales, peut être regardée comme une longue lutte des vieux contre les jeunes (...) En France, au premier tour de la présidentielle, les 18-24 ans ont se sont abstenus à 27%,selon un sondage Ipsos. C'est 10 points de plus que les 45-59 ans et 13 points de plus que les plus de 60 ans».

Pas de querelles de chiffres dans Camping. Mais c'est bien l'incompréhension entre les générations qui y est décortiquée. Rappel: trois ados fauchés se retrouvent à squatter la tente de Franck Dubosc, fidèle du camping Les Flots Bleus, qui a lui aussi beaucoup changé à cause de la crise (certains vacanciers sont employés du camping, par exemple...). Succession de gags, d'incompréhensions, notamment sur le respect, qui a disparu, la façon de draguer ou celle de communiquer sur les réseaux sociaux...

Comme le résume encore une fois très subtilement Le Monde dans une critique titrée «ragoût rance aux Flots bleus»«le fossé générationnel s’ajoute à la fracture sociale, laquelle se ­déplace du côté des belles demeures du Pyla (Gironde), chez une famille de parvenus parisiens en villégiature dont la fille fréquente les trois garçons (...) La recette de ce délicat ragoût est en béton armé. Un fond de sauce qui définit par la grâce du camping une certaine idée de la France ­populaire: râleuse, étroite, mauvaise coucheuse, avachie, concupiscente, machiste, mais censément bon enfant nonobstant une hygiène relative.»

Je serais prêt à parier que celui qui a commis ce texte n'a jamais dormi dans un camping... Et préfère le rire lorsque celui-ci s'attaque aux préjugés raciaux (comme dans Intouchables, qui dégouline de bons sentiments). Mais lorsqu'il se penche sur les préjugés sociaux (dans un camping et en maillot de bain, l'égalité est reine), fini de rire...

Dans Camping 3, Gérard Jugnot joue ainsi le rôle d'un présentateur TV de gauche qui s'étonne de voir des «racailles» dans sa piscine, dans sa maison du Sud-Ouest. Sa femme, journée par Michèle Laroque, est d'une tolérance telle qu'elle dit à son mari: «Mais c'est aussi ton public!» Il n'empêche: Jugnot craint l'invasion et ne veut pas que sa fille les fréquente. En creux, c'est une vraie satire de cette hypocrisie sociale, qui veut qu'on accepte ceux qui sont différents à condition qu'ils vivent loin. Et quand sa femme lui dit qu'il est raciste, Jugnot s'offusque: «Moi, raciste? Mais je suis de gauche!»

Même si on peut contester la qualité du film, son rythme ou la qualité de ses dialogues, confronter trois ados à un Patrick Chirac en plein doute, au chômage et inquiet pour son âge et ses performances sexuelles, c'est mettre en lumière une situation tristement banale. Trop banale pour le cinéma d'auteur?

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